CAPTIVITÉ, EXIL, VIEILLESSE ET MORT DE KOSCIUSKO
La Russie de ce temps-là, comme celle d'aujourd'hui, avait une fabrique d'histoires et de nouvelles fausses, de faits controuvés. Nos émigrés, qui affluaient alors chez elle, aidaient à l'œuvre de mensonge et mentaient avec esprit. On répandit dans les gazettes, bien plus on mit en chansons, en complaintes, une fiction que la crédulité publique adopta docilement. Elle fut d'autant mieux reçue, qu'elle était pathétique, touchante ; elle arrachait les larmes.
On supposa que l'infortuné Kosciusko, se sentant blessé à mort, n'essayant plus de résister et laissant tomber son arme inutile, aurait désespéré de tout, et laissé échapper ce mot : « Finis Poloniœ. »
C'était parole de mourant, parole vraie, disait-on, de ces mots qui s'arrachent quand l'homme, dégagé de tout, n'écoute plus que la vérité. Le héros de la Pologne, celui dont le cœur fut la Pologne elle-même, avouait qu'elle était finie, l'abandonnait au destin, la léguait à son vainqueur.
Kosciusko resta deux ans aux prisons des Russes, puis longtemps en Amérique, et ignora tout. La tradition mensongère eut le temps de se répandre et de s'affermir. En 1803, elle fut reproduite encore dans une histoire par M. de Ségur. l'ancien courtisan de Catherine, l'aimable poëte qui fit l'épitaphe de son chien. Alors seulement Kosciusko réclama avec force, avec indignation, contre ce mensonge.
Comment en effet supposer que ce grand homme, qui était la modestie même, aurait dit cette parole orgueilleuse que, « lui mort, tout était mort, et la Pologne finie ! »
Un tel mot, indigne dans la bouche de tout Polonais, eût été, dans celle de l'homme à qui la Pologne avait remis ses destinées, un crime, une trahison.
Cette réclamation, si juste, passa presque ina-
perçue, ou fut étouffée. Toute la littérature (qui n'est que copie, routine et redites) répète encore invariablement le mot d'invention russe : Finis Poloniœ.
Voici en réalité comment les choses se passèrent. Kosciusko avait reçu plus de coups qu'il n'en faut pour tuer un homme ; le dernier l'assomma, il ne souffla mot. Il resta vingt-quatre heures sans connaissance, sans pouls et sans parole. Les Cosaques l'environnaient et se désespéraient de l'avoir tué. Ils savaient parfaitement des paysans polonais que c'était le père du peuple. On ne parlait que de sa simplicité héroïque et de son amour des pauvres. Tous les Russes commençaient à le regarder comme un saint.
Catherine, humaine ou inhumaine, au gré de sa politique, ordonna deux choses : à Suwarow de donner aux Polonais une leçon sanglante, et il en résulta le massacre de Varsovie, où 10,000 hommes, femmes et enfants, furent égorgés pêlemêle ; mais en même temps elle ordonna à Fersen d'avoir les plus grands égards pour Kosciusko. La sensible Catherine le fit venir tout près d'elle, pour le mieux soigner; on ne tarissait pas en éloges de son humanité ; on appelait Kosciusko le favori de l'impératrice. Tout le monde y était trompé, au point que certains Polonais s'adres-
sèrent à Kosciusko pour qu'il obtînt leur liberté!...
Quoi qu'il en fût de cette bienveillance apparente ou réelle, il ne se rétablissait point. Le sang qu'il perdait toujours le tenait dans une extrême faiblesse ; une de ses jambes avait perdu le mouvement, et ses facultés intellectuelles étaient comme paralysées. Il a dit jusqu'à la mort qu'il regrettait d'avoir été si mal soigné des chirurgiens russes. Faut-il croire qu'il n'y eut aucun homme habile dans ce grand empire? ou bien que les gens habiles, ne sachant trop la pensée réelle de leur maîtresse, n'osèrent guérir Kosciusko ?
Au bout de plus de deux ans de captivité, Kosciusko, toujours saignant, la tête entourée de bandages, voit entrer tout à coup une espèce deTartare, petit, fort laid et sans nez.
C'était le nouvel empereur, Paul Ier. Sa mère, l'auguste Catherine, avait rendu son âme au diable. <( Vous êtes libre, lui dit Paul ; si vous ne l'êtes dès longtemps, c'est que je ne Tétais pas moi-même. » Kosciusko ne disait rien; il restait muet de saisissement; il semblait rêver et cherchait à ramener péniblement ses idées. Enfin, revenant à lui-même : « Et mes amis, seront-ils libres? » demanda-t-il à l'empereur.
Celui-ci n'était guère moins saisi à regarder Kosciusko. Pauvre paralytique, malade, et singulière-
nient affaibli d'esprit, très-nerveux, facile aux larmes, plein de défiance, de craintes enfantines, se croyant entouré d'espions, il aurait brisé les cœurs les plus durs. En l'examinant attentivement , on voyait qu'il était blessé, mais plus loin que le corps, au plus profond de son être moral.
En voyant ce triste débris, le czar lui même et son fils Alexandre sentaient venir les larmes. Alexandre pleurait sans parler.
Ce pauvre Tartare , Paul, qu'ils ont étranglé, comme son père, était un peu fou, comme lui, mais il avait le cœur honnête. Il avait été fort contraire au partage de la Pologne. « Maintenant, comment la rendre, disait-il, cette Pologne? La Prusse et l'Autriche voudront-elles aussi rendre leur part ?... Là, est la difficulté! »
Ces bonnes dispositions de Paul furent singulièrement atténuées dès le lendemain par les traîtres polonais qui, ayant livré leur pays aux Russes, étaient indignés de voir Paul honorer Kosciusko. On ne lui rendit la liberté qu'à la condition de recevoir de l'empereur un don considérable de terres. A ce prix, il lui fut permis de passer en Amérique, [/impératrice, femme de Paul, belle et politique Dersonne, fut très-caressante pour lui au départ ; elle voulut lui dire adieu; on amena le paralytique à travers les appartements, dans la même chaise rou*
lante qui avait servi à Catherine; la jeune impératrice le pria de lui envoyer des graines de l'Amérique, et lui donna une superbe machine à tourner ; c'était le seul amusement de Kosciusko dans son immobilité.
Son premier soin, en mettant le pied sur le sol américain, fut de remercier l'empereur et de lui rendre les terres qu'il tenait de lui. Les Etats-Unis, reconnaissants pour leur ancien défenseur, lui payèrent pour solde et indemnité de ses services une somme de 150,000 francs. Il en consacra la moitié à affranchir les paysans des corvées dans une petite terre de Pologne qu'avait sa famille, l'autre à une fondation pour le rachat des nègres et l'éducation des jeunes filles de couleur.
Rien ne prouve mieux l'originalité réelle du caractère de Kosciusko que la vive impression qu'il faisait sur le peuple, les simples, les barbares, tandis que les beaux esprits, les littérateurs de métier, ne pouvaient rien trouver en lui. Nodier, qui le vit à Paris, le trouva ennuyeux; il l'appelle «un Tartare maussade. » Au contraire, en Amérique, les sauvages l'avaient accueilli avec la plus vive admiration; ces races si malheureuses, mais véritablement héroïques, ne se trompent point sur les héros. Le chef des Creeks s'était voué à lui, à la vie et à la mort; au seul nom de Catherine, au récit de ses machina-
lions, il brandissait sa hache dans la plus terrible fureur. Il s'écriait : « Elle ne sait pas, cette femme, ce que mon ami peut encore faire ! »
Kosciusko, si bien traité en Amérique, était trop loin de la Pologne. Il vint s'établir en France, à Fontainebleau , dans une solitude profonde, chez un Suisse, son intime ami. Il y reçut les plus grandes consolations qu'il put avoir en ce monde ; de là il suivit des yeux un merveilleux phénomène, la renaissance militaire de la Pologne, le sublime démenti que nos légions polonaises donnèrent au mensonge des Russes : Finis Poloniœ. Ces légions, mêlées aux nôtres, firent retentir toute l'Europe de leur chant national : « La Pologne n'est pas morte ; en nous, elle vit encore. »
La jeune république de Rome, qui devait en grande partie sa délivrance aux légions polonaises, leur offrit en reconnaissance le sabre de Sobîeski, qu'elle gardait dans ses sanctuaires ; le général des légions, l'illustre Dombrowski, l'offrit en leur nom à Kosciusko.
Cette arme , appendue aux murs de l'humble maison du grand homme, devait y rester inactive. Kosciusko ne voulait servir ni Alexandre, ni Napoléon. Il savait trop que les deux maîtres du monde ne feraient rien pour la Pologne.
Kosciusko, dans sa simplicité apparente, jugeait
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parfaitement Napoléon. 11 disait aux officiers polonais qui venaient le visiter, qu'ils devaient espérer dans la France, mais non dans l'Empereur. Quel pouvait être, en effet, le libérateur de la Pologne dans sa situation terrible? Un puissant émancipa teur. un hardi révolutionnaire. L'indépendance nationale n'y sera fondée jamais que sur une révolution radicale et profonde. L'attendre de celui qui venait de détruire la révolution française, c'eût été chose insensée.
Lorsque Napoléon , vainqueur de la Prusse , se trouva devant la Pologne, aux portes de cet immense et redoutable monde du Nord, il lui aurait été utile de tirer Kosciusko de sa retraite. En réalité, il ne savait pas bien lui-même ce qu'il voulait. Kosciusko était le drapeau national de la Pologne; on ne pouvait les séparer, car c'était la même chose. Napoléon voulait montrer ce drapeau, mais nullement garantir cette nationalité.
Déjà, il avait eu l'idée singulière de mettre Kosciusko clans cette collection de fossiles qu'on appelait le sénat. A quoi, le héros indigné répondit assez brusquement : « Au sénat ? Et qu'y ferais-je ? »
En 1806, nouvelle tentative. Il lui envoie, qui? Fouché. Le choix seul d'un tel agent était une chose indigne. Envoyer cet homme de police, de trahison et de sang, dans cette pure et sainte maison !...Eh!
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comment laver la place où il aurait mis les pieds ?
Ceux qui ont souvenir de la violente et terrible police de Bonaparte, savent l'impression sinistre que l'entrée de cette police jetait dans une maison. C'est sur cela apparemment que l'on comptait. Ou croyait terrifier, non Kosciusko, mais la famille Zeltner, au sein de laquelle il vivait, famille étrangère, et d'autant plus exposée aux vexations. On comptait sur l'ascendant que cette famille effrayée aurait sur son hôte. Il n'en fut pas moins ferme.
« Je ne me mêlerai pas de vos entreprises sur la Pologne, dit-il, si vous ne lui assurez un gouvernement national, une constitution libérale et ses anciennes limites. — Et si l'on vousy conduit de force? dit brutalement l'homme de police. — Alors je déclarerai que je ne suis pas libre. — Nous nous passerons bien de vous. »
On sut en effet s'en passer. Dans une proclamation menteuse du o novembre 1806, l'Empereur faisait dire aux Polonais : « Bientôt Kosciusko, ap- « pelé par Napoléon le Grand, vous parlera par ses « ordres. » Entouré par la police des Fouché et des Savary, Kosciusko, dans l'isolement où on le tenait, ignora longtemps l'abus que l'on faisait de son nom. L'eût-il su, par quel journal, par quelle voie de publicité aurait-il pu faire connaître son démenti dancette Europe muette?
Napoléon, on le sait, ne fit rien pour la Pologne, rien pour ses libertés intérieures ni extérieures. La loi française, prenant le paysan polonais pour un fermier, le déclarait libre, c'est-à-dire libre de partir en quittant la terre qui le faisait vivre. Elle ne comprit pas le lien antique qui constitue au paysan une sorte de copossession. S'il est attaché à la terre, la terre aussi lui est attachée. Cette loi fut, par ignorance, très-partiale pour le noble, lui reconnaissant des droits sans devoirs, le considérant comme propriétaire sans conditions.
Enfin tombe Napoléon, et la France est punie des fautes de F empereur. L'invasion barbare inonde nos campagnes. Les Cosaques se répandent partout. Les voilà à Fontainebleau. On montre encore dans la forêt la caverne où se réfugiaient les femmes tremblantes. — Ces désastres brisaient le cœur de Kosciusko, il ne put les supporter. Il va sans armes audevant des pillards; il les trouve qui s'amusaient à brûler les malheureuses chaumières d'un village inoffensif. Il fond sur eux hardiment, et, saisissant sur plusieurs F uniforme polonais : « Malheureux! quand je commandais de vrais Polonais, pas un ne pensait au pillage!... — Et qui donc es-tu, toi qui parles? disaient-ils, le sabre levé. — Le général Koscîusko. » — Voilà des hommes terrassés... Ils se mettent à éteindre l'incendie qu'ils ont allumé. Les
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Russes viennent de toutes parts en pèlerinage à la maison de Kosciusko, en tête l'hetman des Cosaques, le vieux Platow, qui ne se rappela jamais cette entrevue sans que ses yeux ne fussent humectés de larmes.
On sait l'état tout mystique où se trouvait Lempereur Alexandre après sa miraculeuse délivrance de Moscou et son improbable victoire sur celui qui avait apparu ici-bas comme la victoire elle-même. Il crovait devoir tout à Dieu. La première idée de la Samte-Alliance fut véritablement sincère. Mais cette alliance ne pouvait être vraiment sainte, à moins d'expier, de rendre le bien mal acquis. Là était la difficulté. Quelle serait l'année normale à laquelle on reviendrait? Si c'était 89, on retrouvait là, il est vrai, la vieille monarchie française, mais aussi on retrouvait, on devait recomposer la république de Pologne. Si c'était 94, il n'y avait point de Pologne; mais alors il fallait refaire une grande France républicaine, qui embrassait les Pays-Bas, la Hollande, la Savoie et Gênes. On finit par y renoncer. On fit une Sainte-Alliance sans aucune base momie. L'Europe légitime et monarchique se constitua en plein Toi, chacun gardant ce qu'il avait pris et sa mauvaise conscience.
Alexandre conservait encore une velléité d'être juste. Quand il vit Kosciusko • i Que voulez-vous? »
lui dit-il. — Kosciusko, sans parler, trouvant une carte sur la table, mit le doigt sur le Dnieper, l'ancienne frontière de Pologne. — « Eh bien ! il en sera ainsi. »
On a douté de cette réponse ; mais Kosciusko luimême, dans une lettre au prince Adam Czartoriski (13 juin 1815), affirme qu'Alexandre lui fit, à lui et aux autres Polonais, la promesse d'étendre la Pologne jusqu'au Dnieper et à la Dzwina.
L'exaltation religieuse d'Alexandre, à cette époque, rend la chose tout à fait croyable. Il voulait restituer. Un jour, dans une réunion nombreuse de dames russes, il saisit un crucifix qui pendait à la muraille, et jura que de Ja Pologne il ne garderait pas seulement l'espace qu'il indiquait : c'était le creux de sa main. Les dames, dans leur étrange patriotisme, se mirent à pleurer.
Elles ne savaient pas que c'est justement la Pologne, possédée injustement, qui empêche et empêchera toute amélioration en Russie.
Kosciusko demandait que les paysans fussent graduellement affranchis dans l'espace de dix ans, et qu'on leur garantît leurs terres. Alexandre fermait l'oreille. Un tel changement en Pologne eût entraîné en Russie une immense révolution.
Kosciusko ne tarda pas à voir que l'empereur ne ferait rien de ce qu'il avait promis. L'aspect des
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troupes alliées qui mangeaient la France lui était iir tolérable. Il passa en Suisse. C'est de là qu'il écrit (dans sa lettre à Czartoriski) ces nobles et tristes paroles : « L'empereur a ressuscité le nom de Pologne; mais le nom n'est pas assez... Je me suis offert en sacrifice pour ma patrie, mais non pour la voir restreinte à ce petit territoire qu'on décore avec emphase du nom de Pologne. »
Ses derniers jours se passèrent dans une grande mélancolie. Il ne pouvait, il ne voulait point revoir sa patrie telle qu'on l'avait faite. Non marié, sans famille que celle de son hôte, il arrivait au terme de l'âge, et se voyait bientôt mourir sur la terre étrangère. Quelqu'un lui ayant dit un jour les vers français si connus :
De ta tige détachée,
Pauvre feuille desséchée,
Où vas-tu? — Je n'en sais rien...
il fut atteint profondément, et s'empressa de les écrire. Il y retrouvait son image, à lui, pauvre vieux exilé, l'image aussi de sa patrie, ballottée aux vents du nord parmi tant d'événements...
Il ne voyait plus guère que deux sortes de personnes, les pauvres et les enfant^. Ceux-ci avaient sur lui une influence singulière, une petite fille surtout, celle de son hôte Zeltner, dont il faisait l'édu cation.
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Sa charité était infatigable. Presque tous les jours, il partait à cheval pour porter des secours aux pauvres, du vin aux malades. Il causait volontiers avec eux de leurs affaires, y prenait intérêt, et leur montrait des égards dont ils étaient encore plus reconnaissants que de ses secours. Il ne parlait jamais au plus pauvre mendiant sans l'obliger d'abord de remettre son chapeau.
Son hôte lui ayant un jour emprunté le petit cheval noir qu'il montait ordinairement, fut tout surpris de voir que ce compagnon des courses solitaires de Kosciusko s'arrêtait de lui-même toutes les fois qu'il voyait un homme pauvrement vêtu, trahissant ainsi le bon cœur, la charité de son maître.
Un but ordinaire de ses promenades était l'ermitage de Saint-Yéréna, peu éloigné de Soleure. Il s'asseyait là, au pied d'un bloc de granit entouré d'arbres, qu'on y a mis en l'honneur d'un bon Suisse des temps passés, qui, pour arrêter une guerre fratricide entre les Suisses, se jeta devant un canon. Kosciusko aimait à reposer à l'ombre de ce monument de l'humanité. Il y restait parfois un demijour tout entier, jusqu'au coucher du soleil, absorbé dans la contemplation de cette vue immense qui embrasse le Jura et les Alpes, et pouvant à peine s'arracher à sa rêverie religieuse.
Il était bien près de sa fin, lorsqu'il lui vint un
doux message. Il était resté toute sa vie en correspondance avec celle qui eut son premier amour, et qui était devenue la femme d'un prince polonais. Le mari respectait ce saint et pur attachement. Il mourut, et sa veuve écrivit en Suisse à Kosciusko, alors âgé de soixante et onze ans, qu'elle lui appartenait, elle et sa fortune, qu'elle était libre enfin, et venait le rejoindre. Elle le retrouva, mais mort. Il n'eut pas la consolation de revoir dans son dernier jour cette femme aimée si constamment.
Il mourut, en 1817, dans les bras de la famille Zeltner, emportant les regrets attendris de toutes les nations. Toutes pleurèrent cette personne innocente et sainte, autant qu'héroïque.
Ses cendres furent réclamées par la Pologne, conduites en grande pompe à la cathédrale de Cracovie, enterrées près de celles de Sobieski. Mais ce monument n'était pas assez populaire. On travailla trois années pour lui en élever un plus digne de lui ; monument gigantesque, grand comme l'amour du peuple, vraie montagne bâtie de sa main, et du plus pur des matériaux : — de marbre? non, ni de granit; — mais de la terre de la patrie, de la terre qu'il avait aimée.
CE QU'EST DEVENUE LA POLOGNE APRÈS KOSCIUSKO. — ON N'A PU DÉTRUIRE LA POLOGNE.
Un voyageur fatigué demande l'hospitalité. « Quel est votre pays? » dit-on. Il répond : « Je suis Polonais. » Au dernier siècle, il aurait dit ou tâché de faire entendre qu'il était noble polonais. Cela est inutile aujourd'hui; tous les Polonais sont nobles, dans la pensée de l'Europe.
Telle a été la gloire de l'émigration polonaise, de ses légions, de ses héros, de ses martyrs, que la Pologne entière en est restée noble. La Russie a, sans le
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savoir, conféré à toute la nation Tordre de chevalerie.
Trouvez-moi, si vous pouvez, un homme de Lithuanie, un homme de Gallicie, qui s'aviserait de dire: « Je suis Russe ou Autrichien » quand il peut dire : r< Je suis du pays de Bem et de Dembinski. »
Et cette conviction de supériorité n'est pas seulement dans Tàme des hommes des classes élevées. Elle passe tous les jours dans celle des paysans. Le dernier des Polonais, enchaîné, traîné pour devenir soldat de la Piussie, éreinté de coups, épuisé de faim, lorsqu'il tombe sur sa route et se relève piqué par la lance !du Cosaque, sent qu'il est martyr de la cause polonaise; il s'honore, se juge l'égal de tous ceux qui souffrent pour elle. A Tannée, s'il y arrive, il se trouve côte à côte des plus grands et des plus nobles de son pays, qu'on fait servir comme soldats et qu'on met au premier rang, au feu des tireurs du Caucase. Ainsi se forme entre Polonais, par le bienfait de la Russie, un lien très-fort que peut-être ils n'auraient jamais eu sans elle, ce qu'on pourrait appeler la fraternité de la douleur et l'égalité du martyre.
La nationalité polonaise, languissante à d'autres époques, est devenue, grâce à Dieu, prodigieusement forte et vivace. On a pu le voir récemment dans le duché de Posen. En Gallicie, même, le paysan qui, corrompu par TAllemand, a tué son maître
polonais, ne veut nullement être Allemand, et se fâcherait si on lui en donnait le nom.
Si la Russie eût eu l'intention de raviver et fortifier la nationalité polonaise, elle aurait fait précisément ce qu'elle a fait pour la détruire. Avec de bons traitements, les provinces lithuaniennes, plus anciennement réunies, se seraient peut-être, à la longue, ralliées à leurs nouveaux maîtres. Mais la Russie semble avoir pris soin de leur enfoncer au cœur, pour n'en être arraché jamais, le sentiment et le regret de la Pologne. Par l'énormité de Pimpot, par les logements de soldats, par l'atrocité du recrutement et du service militaire, elle a si bien fait qu'on n'y parle jamais du bon temps de la République que les larmes aux yeux. Tout village, chaque année, en deuil et dans le désespoir, voit enlever ses enfants qui disparaissent à jamais. Le vice-roi lui-même, Paskiewitz, en faisant partir le contingent annuel qu'il doit pour une de ses terres, disait dernièrement : « Vous voyez bien ces cent hommes qu'on va mener à Parmée; tons périront dans le Caucase ; ce sera beaucoup s'il en revient un. »
L'unité de la Pologne s'est fortifiée de deux manières. Identiques de situation, de douleur et de regrets, les deux moitiés du royaume (Pologne et Lithuanie) le sont encore par ce fonds commun de traditions militaires, de nobles et glorieux souve-
nirs, de fraternité héroïque, que leur a donnée l'histoire des derniers temps. Le nœud s'est resserré entre elles, et elles vivent d'un même cœur.
La Pologne, au reste, fut toujours, quoi qu'on ait dit, un état homogène, naturel, très-légitimement construit, à peu près comme la France. En Tune comme en l'autre (comme en tout corps bien organisé), la dualité harmonique est un moyen d'unité. Entre ces deux moitiés (Pologne et Lithuanie), il y a moins de différence qu'entre la France du midi et la France du nord ; on n'y voit pas la dissemblance extrême qui sépare le Provençal du Flamand.
Les États qui l'ont partagée sont au contraire hétérogènes et tout artificiels : la Prusse est une mosaïque, l'Autriche une caricature, la Russie est un monstre.
Construite sur le patron d'une épouvantable araignée, elle est monstrueuse en ceci, surtout, que les pattes ne tiennent en rien au corps. Sans la compression énorme qui retient le tout ensemble, elles s'en iraient de tous côtés. Le corps, ce sont les 30 millions de vrais Moscovites ; les pattes (Sibérie, Lithuanie, Finlande, etc.) ont horreur du corps, et voudraient se détacher. Les Cosaques n'y tiennent qu'à cause des avantages matériels qu'ils trouvent dans cet immense empire, dont ils sont une sorte de factotum militaires; du reste ils méprisent les Rus-
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ses. Les seuls qui tiennent fortement à la Russie dans ces dépendances excentriques, ce sont les Allemands de Livonie et de Courlande, qui ont dans l'empire les cinq sixièmes des emplois, qui en réalité gouvernent, qui sont toute la bureaucratie, et peu à peu la noblesse; ils la recrutent en nombre énorme, les commis devenant nobles après quelque temps de service.
La Russie ne compte pour rien en Russie. Il n'y a pas de nation, il y a un bureau et un fouet; le bureau, c'est l'Allemand ; le fouet, c'est le Cosaque.
C'est ce qui rendit le partage si facile : la Russie était un gouvernement, avec ou sans nation, et la Pologne une nation sans gouvernement.
Celle-ci était restée à peu près au point des Etats du seizième siècle, avant la centralisation. Elle avait beaucoup de vie, mais dispersée sur son territoire. Cette vie n'étant pas centralisée, en tuant ce qu'elle avait de central, on n'a rien tué du tout.
Les puissances le savent bien. Leur œuvre leur semble à elles-mêmes si artificielle, si peu solide, que, pour en prévenir la ruine, dans laquelle elles périraient, elles se sont ménagé un remède épouvantable; elles ont dans chaque partie soigneusement cultivé un germe de guerre sociale; de sorte que le jour où la Pologne essayerait de tirer l'épée. on puisse à vingt endroits lui enfoncer le poignard.
Il est curieux d'observer les moyens qu'a employés le machiavélisme des trois puissances, leurs arts divers et spéciaux pour fomenter la haine ; mécanique ingénieuse, telle qu'aucun autre spectacle ne dut jamais plus réjouir l'enfer. Mais non, l'enfer est ici-bas.
Ici, on força le seigneur de rester seigneur malgré lui. Là, on le fit fonctionnaire, lui imposant des fonctions détestées du peuple.
La Prusse a graduellement émancipé Je paysan, elle l'a fait participer à la propriété, mais en obligeant le seigneur de garder la plus dangereuse, la plus odieuse de ses prérogatives féodales, Injustice patrimoniale, l'hérédité de la justice, le rivant sur ce siège de juge dont il eût voulu descendre.
L'Autriche, en Gallicie, a diminué les corvées, mais en forçant les nobles d'exercer pour elle la tyrannie autrichienne, d'être ses percepteurs et ses recruteurs, de lever les impôts, de choisir les hommes pour le service militaire... Vives réclamations des nobles : on n'y fait nulle attention.
De 1845 à 1846, ils prient et supplient l'Autriche de leur permettre de changer la condition du paysan, d'abolir toute corvée, de faire part au cultivateur, en sorte qu'il ait sa terre à lui. Le gouvernement leur fait les réponses les plus gracieuses ; il ajourne, gagne du temps, et, sous main, organise contre eux le massacre de 1846. Au lieu d'avantages .possibles
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et lointains, il donne de l'argent comptant, tant pour chaque tête de noble. Ceux qui ont cru voir, dans cette Saint-Barthélenii, un mouvement populaire se détromperont en apprenant qu'on n'a égorgé de nobles que les patriotes, pas un aristocrate.
Le jeu de la Russie ne pouvait être le même. Ayant tellement à craindre chez elle les révoltes de serfs, elle s'est bornée jusqu'ici à deux choses : d'une part, elle a empêché toute amélioration proposée par les propriétaires polonais, de l'autre elle a saisi toute occasion de faire croire au paysan qu'elle voudrait l'émanciper, le protéger, le faire propriétaire.
En cela, comme en tout, il n'y a jamais eu un homme plus variable, plus faux que l'empereur Alexandre. Quand Napoléon l'effrayait et qu'il jugeait à propos de flatter la Pologne, il avait demandé à quelques philanthropes polonais des projets de Constitution : « Surtout, leur disait-il, adoucissons le sort du pauvre paysan. » Ces plans donnés, il les jetait au feu.— Plus fort, en 1818, il fit voirie vrai Russe. La noblesse deLithuanie, réunie à Wilna, ayant expressément formulé le vœu d'émanciper les paysans, Alexandre, par un ukase, défendit « de songer à cet affranchissement. » Ceux qui avaient parlé en ce sens furent persécutés. Peu après, un nouvel ukase défendit la création des écoles mutuel-
EOSCIUSEO. lli les que les propriétaires fondaient pour les paysans r et ferma même les écoles supérieures aux jeunes gens qui ne pouvaient faire preuve de noblesse.
Le premier acte des libérateurs de la Pologne, en 1851 (spécialement dans la Podolie), avant de prendre les armes, fut de les sanctifier par la déclaration que les paysans étaient leurs égaux et leurs frères Rien n'était plus aisé que de les faire propriétaires, dans un pays qui n'est nullement serré comme l'Angleterre ou la France, qui a une infinité de terres vagues, un pays où le domaine de la couronne fait, dans certains palatinats, la moitié delà terre. C'était le plan du ministre des finances, Fillustre Biernatski. Les propriétaires délaissés d'une partie des cultivateurs à qui Ton eut donné des terres du domaine, auraient retenu les autres à tout prix, en leur faisant les plus avantageuses conditions. On sait avec quelle rapidité marchèrent les événements, et comment ces nobles projets furent étouffés dans le sang a\ec la Pologne elle-même.
Toute amélioration a été repoussé^ par ces gou~ vernements. On Ta vu pour l'Autriche. En 1844, les représentants de Posen voulaient fonder une caisse d'amortissement pour le rachat des corvées de leurs paysans. La Prusse s'y opposa.
Il n'est pas jusqu'aux sociétés de tempérance , instituées pour relever les paysans de leur dégrada-
lion morale, qui n'aient été entravées de mille manières par l'Autriche et la Russie. Un ukase russe a interdit de prêcher contre l'ivrognerie.
C'est dans les cabarets des juifs que l'Autriche a brassé la contre-insurrection où les paysans ivres ont égorgé les libérateurs du pays, qui, a ce moment même, proclamaient l'émancipation des serfs et leur donnaient des terres.
En face de cette propagande hideuse que font r Au triche et la Russie au sein de la Pologne, et qui, grâce à Dieu, n'a réussi que sur un point, par des circonstances tout exceptionnelles, il faudrait en montrer une autre.
Je parle de l'action étrange, mystérieuse, que la Pologne, sans le savoir ni le vouloir, par le fait seul de ses souffrances et de son héroïsme, exerce sur la Russie. La vengeance qu'elle tire de son ennemie, c'est de la démoraliser, d'y développer une force inouïe de dissolution. Sans parler, sans agir, il semble qu'elle ait troublé son cœur, dévoyé son esprit, l'ait affaibli et égaré. La facilité étonnante avec laquelle la Pologne a magnétisé la Russie tient à un bien triste mystère qu'il nous faut expliquer, au vide immense que la Russie avait en elle, à la destruction intérieure qu'elle a subie, surtout depuis un siècle. La douleur polonaise traversant l'ame russe, n'y a rencontré que néant.