ENFANCE ET JEUNESSE DE KOSCIUSKO
" Le héros de la Pologne n'est pas proprement Polonais : il appartient à cette mystérieuse Lithuanie qui, dans le labyrinthe immense de ses bois et de ses marais, semble une première défense de l'Europe opposée à la Russie. Plusieurs des dons brillants de la Pologne manquent à la Lithuanie: elle en a d'autres plus graves. Les Polonais, relativement, semblent les fils du soleil, les Lithuaniens ceux de l'ombre. Chez eux commence le grand Nord
et les forets sans limites. Leurs chants, très-doux, ont toute la mélancolie de ce climat. L'àme lithuanienne est rêveuse, mystique, pleine du sentiment de l'infini et du monde à venir.
Le père de Kosciusko étaitun musicien passionné, infatigable ; il donnait à la musique tout le temps dont il pouvait disposer. C'était un de ces petits gentilshommes, innombrables en ce pays, qui n'ont rien que leur épée, et vivent dans la domesticité des grands, ou de l'exploitation rurale de quelque noble • domaine. Client des princes Czartoryski, il avait servi dans un régiment d'artillerie pendant trente années de paix. Retiré, il cultivait un domaine du comte Flemming, beau-père d'un Czartoryski.
Cetie famille, qui avait entrepris la tâche difficile de réformer la nation en présence de Y ennemi, et pour ainsi dire sous la main des Russes , cherchait 4 de tous côtés des hommes. Elle n'avait jamais perdu de vue les Kosciusko; c'est elle qui fit placer le jeune Thadée Kosciusko, né en 1746, à l'école des cadets, que le roi Stanislas-Auguste venait de fonder à Varsovie.
Kosciusko y arrivait déjà préparé. Enfant, il était plein d'ardeur, avide d'apprendre, d'agir; il semblait que l'action , toujours ajournée pour le père dans la longue période oisive où s'était écoulée sa vie. s était comme accumulée, et qu'elle éclatait dans
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son fils. Affamé d'études, dans son désert, il profita des leçons d'un vieil oncle qui avait beaucoup voyagé, et qui venait quelques mois par an à la ferme de son père. Il apprit de lui un peu de dessin, de mathématiques, de langue française. En même temps, il lisait tout seul les Hommes illustres dePlutarque, il en faisait des extraits, il s'assimilait le génie héroïque de l'antiquité.
L'enfant sauvage et studieux, dans sa solitude, avait quelque chose de violent, de fougueux, d'indompté. Ce qui le ramenait à la douceur, lui mettait le mors et la bride, si Ton peut ainsi parler, c'était son amour de la famille, spécialement les égards et la protection chevaleresque qu'il sentait devoir à ses sœurs, deux petites filles très-jeunes. De là peut être la noble et pure tendresse qu'il eut généralement pour la femme, et la prédilection singulière pour les enfants qu'il montra toute sa vie.
11 arriva aux écoles dans un moment triste et dramatique, au moment où la Pologne accepta un roi de la main des Russes. Le vrai roi fut dès lors l'ambassadeur de Russie, le féroce Repnin. On vit celuici, sans honte ni pudeur, sans pitié d'un peuple si fier, enlever du milieu de la diète les membres opposants et les envoyer en Russie (1767.) Nul doute que ces spectacles n'aient puissamment remué le cœur du jeune Kosciusko, doublé ses efforts; il avait
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hâte de servir sa patrie humiliée. Il prolongeait ses études bien avant dans la nuit, se plongeait les pieds dans l'eau froide pour combattre le sommeil. Dure épreuve dans un tel climat. Chaque soir, il avertissait le veilleur qui, toute la nuit, entretenait les feux et chauffait les bâtiments de l'école. Un cordon lié à son bras, et circulant dans les corridors, le tirait du lit à trois heures.
Chaque année on désignait, sur un examen, quatre élèves voyageurs qui devaient se perfectionner dans les principaux instituts militaires de l'Europe. Kosciusko fut de ce nombre. Il fut envoyé à l'académie militaire de Versailles, puis à Brest, pour étudier la fortification et la tactique navale. Enfin il passa quelque temps à Paris,
C'était vers 1770, ou peu après. Jamais, pour les lettres et les arts, la France ne fut plus brillante. La grande période philosophique , ouverte par l'Esprit des lois, continuée par YEmile, se fermait glorieusement avec la défense de Sirven et de Calas. Par Voltaire et Rousseau, la France avait en quelque sorte le pontificat de l'humanité. Un doux esprit de bienveillance, de philanthropie et de liberté, semblait d'ici se répandre en Europe.
L'àme du jeune Polonais s'abreuva profondément à cette coupe . et se pénétra de l'amour des hommes. I! resta le fils de ce temps, le fils de la France
d'alors. Les temps terribles qui suivirent, les plus extrêmes néces sités, ses périls, ceux de la patrie, ne purent le faire dévier de la ligne tracée par la philosophie française : humanité et tolérance. 11 y resta fidèle aux dépens de la victoire et de la vie.
Il était à Paris au moment du premier partage, quand la Pologne, qui essayait de se réformer ellemême et de prendre une vie meilleure, en fut punie par ses voisins et disséquée vivante. Kosciusko revint, âgé de vingt-six ans, et reçut eu arrivant une inutile épée de capitaine d'artillerie, des canons, pour n'en rien faire. Il n'y avait pas, cependant, à chercher bien loin l'ennemi; il était au cœur de la Pologne. Notre jeune officier se consumait dans ce déplorable repos, voyait très-peu le monde. Un jour (en 1776), tout le corps des officiers est. invité à un grand bal pour la fête du roi, Kosciusko s'y rend par devoir. Sou cœur y est saisi ; une jeune fille s'en empare. Elle l a gardé jusqu'à la mort.
Sosnowska, c'était son nom, était malheureusement placée, par la naissance et par la fortune, trèsloin de Kosciusko. C'était ia fille de i'hetman de Lithuanie, Joseph Sosnowski, orgueilleux et puissant seigneur, un de ces vieux Polonais, rois sur leurs terres, implacables pour quiconque aurait osé lever les yeux sur leur augiute famille, tels que le vieux palatin qui lia Mazeppa sur un cheval indompté.
K0SC1USK0 . 63 Ce fut justement cet orgueil qui ouvrit la porte à Kosciusko. Envoyé avec le corps où il servait, il habita avec son colonel le château du maréchal. Celuici n'imagina pas qu'un jeune homme tellement inférieur se méconnût au point d'aimer sa fille. On le laissa la voir sans cesse, lui parler, lui donner des leçons ; il enseigna le français, puis l'amour. Les femmes polonaises, dans un pays si agité, mêlées au mouvement de bonne heure, et du moins entendant toujours parler des grandes affaires du pays, ont un tact remarquable pour apprécier les hommes. Elles les jugent parce qu'elles les font, usant glorieusement de leur empire pour exiger des choses héroïques.
Jamais amour ne fut moins aveugle ni mieux mérité. Ce n'était point un mérite possible, futur } qu'elle aimait ; c'était déjà un homme accompli. À trente ans, il était dans la plénitude de ses dons et de ses vertus. Il apparut à Sosnowska ce qu'il était en effet, un héros -
Il n'avait pu rien faire encore, et l'apparence physique n'était point en sa faveur. A en juger par les portraits, il avait le menton saillant, ainsi que les pommettes des joues. Le nez, fortement retroussé, donnait à sa figure quelque chose, non de vulgaire, comme il arrive, mais d'étrange plutôt, de bizarre et de romanesque, d'audacieux , d'aventureux. Nez,
menton, bouche, sourcils , tout semblait pointer en avant, comme l'élan du cavalier qm charge; mais en même temps les plans très-fermes, très-arrêtés, trèsfins, rappelaient la précision de l'artilleur qui ne charge point au hasard, mais qui vise et atteint le but.
Ses yeux étaient très-vifs, hardis et doux. Là, surtout, on entrevoyait l'excellence du cœur de ce grand homme de guerre, Les anciens héros de Pologne étaient des saints. Les Turcs, qui ont éprouvé tant de fois l'esprit guerrier de cette race, n'eu avaient pas moins remarqué son extrême douceur, sa tendance à tous les amours. Ils appelaient les Slaves les colombes. Cette disposition à aimer éclatait dans toute la personne de Kosciusko. Nul homme n'a tant aimé la femme, et de la plus pure tendresse. 11 aimait singulièrement les enfants, qui tous venaient à lui. Surtout il aimait les pauvres. Il lui était impossible d'en voir sans leur donner ; il leur parlait avec égard , avec les plus délicats ménagements de Légalité.
Dès son enfance , il avait montré ces dispositions charitables. Le douloureux spectacle de l'infortuné paysan de Pologne, deux fois ruiné, et par son maître , et par les logements militaires, les passages continuels de soldats étrangers qui le mangent et le battent, avait blessé profondément son cœur. La pi-
tié, une pitié douloureuse pour les maux de l'humanité, semblait avoir brisé en lui quelques nerfs du cœur, et produit peut-être les seuls défauts qu'on ait pu saisir dans une nature si parfaite.
Ces qualités, ces défauts même, faisaient un ensemble adorable, auquel peu de cœurs auraient résisté. Sosnowska en fut si touchée, que, ne doutant pas qu'on ne vit son amant comme elle le voyait, l'égal des rois, elle dit tout à sa mère. Kosciusko, de son côté, alla se jeter aux pieds du père et les inonda, de larmes. Cette confiance réussit mal. Le père la reçut avec tant da mépris, qu'il ne daigna pas même éloigner Kosciusko : il lui défendit de parler à sa fille, de la regarder.
Celle-ci, exaltée dans sa passion, absolue et audacieuse comme une Polonaise, déclara à Kosciusko qu'elle voulait être enlevée. Résolution violente ! Ce n'était pas seulement quitter sa famille, c'était abandonner une grande fortune , une vie quasi royale, pour suivre un officier obscur, qui même perdrait son grade et probablement sa patrie, poursuivi qu'il allait être parla haine acharnée d'une si puissante famille. C'était suivre la misère, l'exil.
Le père sut tout. Mais, par une singularité étrange, qui montre que la vengeance lui était plus chère encore que l'honneur de sa famille, il laissa sortir les amants. Ce ne fut qu'à quelque distance du château
qu'une bande d'hommes armés les entoura. Kosciusko devait périr; il fit face à toute la troupe, Pétonna de son audace, et en fut quitte pour une grave blessure.
Evanoui plusieurs heures, il s'éveille.... Elle a disparu; il ne reste rien d'elle , qu'un mouchoir qu'elle a laissé. Il le serre, le met dans son sein: il l'a porté toujours, dans toutes ses batailles, et jusqu'à la fin de sa vie.
KOSCIUSRO m AMÉRIQUE ; — DICTATEUR EN POLOGNE (1777-1794.)
Koseiusko, à trente ans, se trouvait avoir tout perdu, sa maîtresse et sa patrie ; la première, mariée, malgré elle, à un homme qu'elle n'aimait pas ; la seconde, humiliée, violée chaque jour au caprice des agents russes. Spectacle ignoble. Les vrais Polonais ne le pouvaient supporter. L'illustre Pulawski, le chef des dernières résistances, alla se faire tuer en Amérique. Koseiusko partit, et bien d'autres moins connus.
Voilà le commencement des glorieuses émigrations polonaises. La Providence, dès lors, sembla vouloir chaque jour déraciner la Pologne, et la tirer d'elle-même pour l'agrandir et la glorifier. Elle l'enleva à ses querelles intérieures, à l'étroite atmosphère ou elle étouffait, la répandit dans l'univers. Partout où il y eut de la guerre et de la gloire, partout où la liberté livra ses combats, il y eut du sang polonais. On le retrouve, ce sang, comme un ferment d'héroïsme, dans les fondements vénérés des républiques des deux mondes.
Un Polonais a dit là- dessus une chose ingénieuse et sublime : « Le peuple de Copernic, le peuple qui dans l'astronomie eut l'intrépidité scientifique de lancer pour la première fois la terre dans l'espace, devait mobiliser la patrie, la lancer par toute la terre, m
C'était une belle occasion pour un Polonais que cette guerre d'Amérique. Un grand souffle de jeunesse, un poétique élan de révolution, animaient ces volontaires de toute nation, qui étaient accourus là. Tous étaient très-purs encore, beaux de désintéressement et d'innocence. Les Lafayette, les Lameth, les Miranda, les Barras, étaient bien loin de deviner le rôle qu'ils joueraient un jour. Libres encore d'ambition, ils ne voulaient rien pour eux-mêmes, tout pour la liberté du monde !
Kôsciusko fut accueilli parles Français comme un compatriote et un camarade d'école. Lafayette, admirateur de son bouillant courage, ne perdit pas une occasion de le faire remarquer de Washington. Ingénieur, colonel, enfin général de brigade, Kôsciusko montra, avec l'intrépidité polonaise, une fermeté plus nécessaire encore pour retenir et diriger les milices américaines. Ces soldats agriculteurs voulaient retourner à leurs champs ; Kôsciusko dit seulement : « Partez si vous voulez ; je reste. » Pas un d'eux n'osa partir.
Il eut plus d'une belle aventure : des blessures d'abord; puis le bonheur de sauver des prisonniers que les Américains voulaient massacrer. Il se constitua aussi le patron et le protecteur d'un orphelin de neuf ans, dont le père, brave soldat, venait de périr, et il parvint à faire adopter Y enfant par la Piépublique elle-même.
L'Amérique était fondée. La Pologne périssait. Au retour de Kôsciusko, elle touchait à sa crise suprême. Elle faisait un dernier effort pour se transformer sous les yeux, sous la pression terrible des tyrans qui voulaient sa mort. Dans une opération si difficile, qui aurait demandé une complète unité d'action, elle n'agissait pas avec des forces entières ; liée par ses ennemis, elle Pétait par elle-même, par le préjugé national, favorable aux anciennes insti-
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tutions sous lesquelles la Pologne acquit jadis tant de gloire. Les philosophes eux-mêmes (Rousseau, par exemple, dont ils demandèrent les conseils) leur disaient de peu changer.
Cette prudence excessive était l'imprudence même. Dans des temps tellement changés, il fallait un changement d'institutions profond, radical. Par des réformes de détail, extérieures, superficielles, on avertissait l'ennemi, on amenait, on provoquait l'orage, et Ton ne créait aucune force qui pût résister. Une résurrection de la Pologne devant et malgré la Russie, une émancipation du nain sous le pied du géant prêt à l'écraser, c'étaient des choses impossibles, si Ton n'évoquait en cette Pologne une puissance toute nouvelle, la nation elle-même.
Un million de nobles gouvernaient quinze ou dixhuit millions de serfs. La bourgeoisie, peu nombreuse, était renfermée dans les villes, lesquelles comptaient pour très-peu dans ce grand pays agricole.
Les Polonais, naturellement généreux, et la plupart imbus des idées de la philosophie du siècle, auraient voulu changer cet état de choses. La difficulté de l'affranchissement était celle-ci : c'est que dans un pays sans industrie, on ne pouvait se contenter de dire au serf: « Tu es libre ! » On ne pouvait l'émanciper sans lui créer des moyens de vivre. En
lui donnant la liberté, il fallait lui donner Sa terre.
Plusieurs disciples de Rousseau, grands seigneurs, riches abbés, avaient fait dans leurs domaines de vastes essais d'affranchissement. Noii contents de libérer le paysan, ils lui distribuaient de la terre, lui bâtissaient même des habitations. Ces exemples auraient pu être imités aisément par les grands propriétaires, mais plus difficilement par la grande masse des nobles, qui, ayant peu de paysans, peu de terres, auraient fait un tel sacrifice, non pas sur leur superflu, mais sur ce qu'ils appelaient leur nécessaire, sur ce qui constituait la vie même du noble; ils n'auraient affranchi le paysan qu'en se rapprochant eux-mêmes de la condition du paysan.
Donc, la réforme sociale impliquait dans la nation une réforme morale plus difficile encore, Je sacrifice, non du luxe seulement, mais de certaines habitudes d'élégance chevaleresque, qui, dans les idées du pays, étaient la noblesse même.
Là était la difficulté. Et c'est pour cela qu'au moment où la Pologne ne pouvait être sauvée que par une révolution sociale, elle se contenta d'une reforme politique,
Il faut avouer aussi que le souverain qui se constituait alors le protecteur de la Pologne, le roi de Prusse, n'aurait pas permis une réforme plus radi-
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cale. Il autorisait la révolution à condition qu'elle serait nulle et impuissante.
La nouvelle Constitution (5 mai 91) abolissait l'ancien droit anarchique où la résistance d'un seul homme arrêtait une assemblée. Elle admettait les bourgeois aux droits politiques. Elle mettait les paysans sous la protection de la loi. Elle rendait la royauté héréditaire.
Cette faute en entraîna d'autres. On donna l'armée au neveu du roi, un jeune homme sans expérience, et on lui subordonna Kosciusko. Celui-ci, avec quatre mille hommes, vainquit vingt mille Russes. Mais la perfidie de l'Autriche, qui recueillit les Russes battus; la perfidie de la Prusse, qui abandonna la Pologne, encouragée et compromise par elle, portèrent le coup mortel à ce malheureux pays. Le roi se déshonora, pour éviter le partage, en accédant à la ligue formée sous l'influence russe, pour les anciennes libertés. Et alors l'ambassadeur russe, terrifiant l'Assemblée, enlevant ses membres les plus courageux pour la Sibérie, enfermant et affamant pendant trois jours le roi et la diète, prit la main du roi demi-mort, et lui fit signer le second partage (1795).
Dans l'acte qui le déclara, on annonçait qu'en mémoire de cette belle victoire des anciennes lois de la Pologne, on leur érigerait un tempie bâti de
roc, sous l'égide de la sage Catherine, un temple à la liberté !
Tout l'hiver, les Russes mangeaient la Pologne. Les logements militaires écrasaient le paysan. Ce n'était partout que pillage, pauvres gens battus, des larmes et des cris. L'ambassadeur russe Igelstrom, en quartier à Varsovie, apprenait aux Polonais ce qu'avaient été les Huns du temps d'Attila. Il faisait piller les uns, arrêtait les autres, se moquait de tous. Les ambassadeurs russes qui se succédaient en Pologne avaient, la plupart, une chose intolérable : ils étaient facétieux. Celui qui enleva quatre membres de la diète trouva plaisant d'ajouter : Qu'il n'entendait point gêner la liberté des opinions.
Les Russes sentaient bien d'instinct qu'une insurrection couvait. Ils ne pouvaient rien saisir, accusaient au hasard, criaient au jacobinisme. Ils supposaient une influence active de la France, et ils se trompaient. Quelques jacobins vinrent à Varsovie, mais n'eurent que peu d'action. Un Français apporta tout imprimé un pamphlet vif et hardi : Nil clesperanclum (Rien à désespérer encore). Plus tard, la révolution ayant éclaté, on envoya en Turquie et aussi en France. Mais la France elle-même était au bord de l'abîme. Le comité de salut public ne promit rien et dit seulement : Qu'il ferait ce qu'il pourrait.
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La révolution polonaise de 1794 fut tout originale. Elle eut deux éléments populaires : les ouvriers de Varsovie, soulevés, guidés au combat par le cordonnier Kilinski, et les paysans appelés sur les champs de bataille par Kosciusko.
Nous ne pouvons refuser un mot à cet ouvrier héroïque, qui fut, en réalité, le chef de la vaillante bourgeoisie de Varsovie. Il exerçait dans la ville une influence extraordinaire. Il avait coutume de dire: « J'ai six mille cordonniers à moi, six mille tailleurs et autant de selliers. j> Un des ambassadeurs russes, le violent prince Repnin, devant qui tout tremblait de terreur, fait venir un jour Kilinski, et s'indigne de voir un homme calme, qui a l'air de lie rien craindre. « Mais, bourgeois, tu ne sais donc pas devant qui tu parles ? » — Alors, ouvrant son manteau et montrant ses décorations, ses cordons et ses crachats : « Regarde, malheureux, et tremble ! — Des étoiles? dit le cordonnier; j'en vois bien d" autres au ciel, monseigneur, et ne tremble pas. »
C'était un homme simple et pieux autant qu'intrépide. On ne pouvait lui reprocher qu'une chose : marié et père de famille, il gardait un cœur trop facile; ses mœurs n'étaient pas exemplaires. En récompense, le fond de son caractère était d'une extrême bonté. Dans les mémoires qu'il a écrits, il ne
blâme, n'accuse personne; c'est le seul auteur polonais qui ait cette modération. Il semble qu'il ait regret au sang qu'il lui faut répandre. Il évite le mot tuer. 11 dira, par exemple, qu'il lui a fallu apaiser un officier russe, puis tranquilliser un Cosaque, et mettre un autre en repos.
Kilinski et les autres patriotes de Varsovie étaient dans la plus vive impatience d'éclater. Un événement précipita la crise. On licenciait l'armée. Le 12 mars, un vieil officier, brave et respectable, Madalinski, déclara qu'il n'obéirait point. Il n'avait que 700 cavaliers; avec ce petit corps, il traversa hardiment toute la Pologne, culbuta les Prussiens qui s'opposaient à son passage, se jeta dans Cracovie.
L'heure était sonnée. Kosciusko, alors sorti de Pologne, revint à l'instant ; il parvint à Cracovie dans la nuit du 24 mars (1794). Toute la ville était levée, toute la population l'attendait avec des torches, et le conduisait en triomphe. Fête sublime d'enthousiasme, et toutefois d'un effet lugubre ! Les vives lumières , fortement contrastées par les ombres, semblaient dire l'éclatante gloire de cette révolution si courte, si tôt replongée dans la nuit... Le peuple pleurait d'enthousiasme, de tendresse pour cet homme, entre tous, héroïque et bon. On criait : •■( Vive le sauveur ! » Ce cri revenait doublé par les
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profonds échos des vieilles églises, où sont enterrés les rois de Pologne ; les Sobieski et les Jagellons répondaient de leurs tombeaux.
Kosciusko fut nommé dictateur. Ses premiers actes lurent simples et grands. l°La levée générale de toute la jeunesse polonaise, sans distinction de classes, de dix-huit à vingt-sept ans. 2° Une proclamation touchante, qui devait aller au fond des cœurs, même des plus égoïstes.
Dix jours s'écoulent à peine. Les Russes viennent livrer bataille aux Polonais (-4 avril 1794). Ils avaient 6,000 hommes, Kociusko 3,000 et 1,200 chevaux. Sur ce petit nombre, il n'y avait guère de soldats proprement dits. Les cavaliers étaient les nobles du voisinage. Les fantassins (sauf quelques troupes régulières) étaient de simples paysans armés de leurs faux ; la plupart n'avaient jamais entendu des armes à feu. Ces pauvres gens furent bien surpris de voir le dictateur de Pologne prendre sa place au milieu d'eux, et non dans la cavalerie. Il avait leur costume même, une redingote de toile grise qui ne se distinguait que par quelques brandebourgs noirs.
Ces paysans, mêlés avec quelques troupes réglées, formaient la colonne du centre, conduite par Kosciusko. Etonnés du bruit d'abord, ils ne le suivirent pas moins, et, d'un irrésistible élan, sans savoir ce
qu'ils faisaient, dans leur ignorance héroïque, renversèrent les Russes. La bataille fut gagnée, si bien qu'il leur resta dans les mains douze pièces de canon. L'affaire fut décidée si vite, qu'ils n'eurent pas le temps de perdre du monde; ils n'eurent que 150 morts et 200 blessés.
Les vainqueurs, si peu habitués à vaincre, surent à peine qu'ils avaient vaincu. Nombre de brillants cavaliers coururent bride abattue, jusqu'à Cracovie, annonçant la perte de la bataille et la mort de Kosciusko.
Dès le soir de la bataille, et pendant toute la guerre, Kosciusko mangea au milieu des paysans, et, comme eux, avec une frugalité extraordinaire, se refusant toute chose que la foule n'aurait pu avoir. C'était pour les grands seigneurs, dans ce pays d'aristocratie, un étonnement continuel de voir en Kosciusko l'humble et respectable image du véritable chef du peuple, s'assimilant à ce peuple, le plus infortuné du monde, et le représentant dans la pauvreté. Oginski, l'auteur des Mémoires, mangeant un jour près de lui, lui voyait boire un petit vin à vil prix, et lui conseillait l'excellent Bourgogne qu'Oginski buvait lui-même : « Je n'ai pas le moyen de boire du vin à ce prix, m répondit le dictateur.
Cette simplicité de vie était une chose tellement nouvelle et inouïe, qu'elle semblait généralement
plus bizarre que touchante. Plusieurs ta trouvaient ridicule. Beaucoup ne voulaient y voir qu'une comédie politique, une manière de flatter le peuple; mais le peuple, les paysans même, ne sentaient pas tout d'abord ce qu'il y avait en cela de véritable grandeur.
Kosciusko, étranger à toute adresse politique, n'avait suivi en ceci que le mouvement de sa grande âme. Il lui semblait odieux, au milieu d'une foule si pauvre, de se présenter en roi de théâtre, de faire de pompeux banquets quand ils avaient à peine du pain. Tout son cœur était dans le peuple ; comment sa vie eût-elle été étrangère à la sienne? Plus la crise approchait et le jour de mourir ensemble, plus il semblait naturel de vivre ensemble aussi du même .pain, à la même table; chaque repas était comme une communion entre le chef et le peuple, une préparation à bien mourir.
RESISTANCE HÉROÏQUE DE KQSCIUSKO. IL SEGCOHJ&G (1794).
Les villes, Varsovie, Wilna, s'affranchissaient par des combats héroïques; mais les villes comptent pour peu en Pologne. Le sort de la révolution tenait à la part qu'y prendraient les propriétaires nobles établis dans les campagnes.
Us semblaient comme enchaînés par une double terreur.
D'une part, l'armée russe entrait, armée barbare qui venait de faire la guerre de Turquie, et d'y mé-
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riler une réputation exécrable par le massacre immense d'Ismaïlow, Ja plus grande destruction d'hommes qui eut été faite depuis des siècles dans une ville prise d'assaut. Les Paisses, très-nombreux, tenaient la campagne, brûlaient les villages, pillaient et ravageaient tout.
L'autre terreur qui semblait paralyser la Pologne lui venait de la France même, des récits épouvantables, horriblement exagérés, que les émigrés faisaient partout de notre révolution. La noblesse polonaise, effrayée par ces récits, ne savait ce qu'elle devait craindre le plus de ses paysans ou des Russes Elle eut le tort grave de méconnaître l'extrême douceur qui distinguait, entre toutes les populations, le paysan de Pologne. Elle n'eut pas foi au peuple. C'est pourquoi elle a péri.
11 faut dire qu'autour des nobles il y avait tout un monde de gens intéressés à entraver la révolution, un monde d'économes, d'intendants, de gens d'affaires, qui sentaient bien qu'elle entraînait l'émancipation de la classe agricole, et changeait de fond en comble l'ordre de choses qui favorisait leurs rapines. Sous le prétexte des travaux agricoles, ils déclarèrent que la levée en masse était impossible, et retinrent les paysans. Kosciusko, s'étant borné à demander seulement un homme sur cinq familles, n'en fut pas mieux obéi. On persécuta les familles
des paysans qui partaient. Plusieurs craignant également la révolution et les Russes, avaient pris ce moyen terme de présenter leurs paysans à la revue du matin, mais de les faire sauver le soir.
Dans sa déclaration du 7 mai 1794, Kosciusko se jette dans les bras du peuple. Dans cet acte remarquable, le paysan est déclaré libre de quitter la terre qu'il cultive pour aller où bon lui semble, et lepropriétairenon libre de lui ôter cette terre, s'il remplit les conditions fixées par la loi. Aux termes de ces conditions nouvelles, le travail dû par le paysan au propriétaire est diminué d'un tiers, et, en certains cas, de moitié. Les propriétaires qui demanderaient davantage sont menacés des tribunaux.
Cet acte, qui défend au propriétaire d'ôter au paysan la terre qu'il cultive, paraissait sanctionner, par l'autorité de la loi, l'opinion qu'ont généralement les serfs slaves (Polonais et Russes), qui se regardent comme les antiques et légitimes propriétaires du sol. Les serfs russes disent souvent : « Nos corps sont aux maîtres, mais la terre est à nous. »
L'acte de Kosciusko était en cela bien plus populaire que la loi française ne l'a été plus tard dans le grand-duché de Varsovie. Elle n'a eu aucun égard pour ce lien antique entre le paysan et la terre. Elle lui permet d'aller où il veut, mais en abandonnant le sol où depuis des siècles il a mis sa sueur et
trouvé sa vie : cette loi d'émancipation n'est, dans la réalité, qu'une autorisation d'errer, de mendier, de mourir de faim.
A cette noble et humaine propagande de Kosciusko, les Paisses opposèrent un machiavélisme diabolique. Ils firent écrire par l'indigne roi de Pologne un manifeste aux seigneurs, où il les effrayait des conséquences de cette révolution jacobine. Et, en même temps, les Puisses, employant un moyen plus que terroriste, couraient la campagne en criant aux paysans polonais : « Pillez avec nous. »
Les ravages dépassaient tout ce qu'on peut imaginer. Les armées russes, suivies d'un nombre immense de chariots, enlevaient tout, à la lettre, les objets même sans valeur et les plus insignifiants Un prisonnier polonais vit avec étonnement qu'un général russe, qui avait amené avec lui sa famille dans cette guerre à coup sûr, emportait, avec des magasins énormes de dépouilles de toute sorte, jusqu'à des fourgons remplis de jouets d'enfants, dont on amusait son fils.
Il ne faut pas oublier que cette invasion de la Pologne était, pour les courtisans des trois cours copartageantes, ce qu'on appelle une affaire, comme le fut, pour les courtisans de Louis XIV, la révocation de Téclit de Nantes.
Les favoris de Catherine, de l'empereur et du roi
de Prusse demandaient d'avance telles terres polonaises, et se les faisaient assigner. Ce dernier prince, qui eut la plus petite part au partage, donna à ses courtisans pour 80 millions de biens dans le duché de Posen. Qu'on juge du brocantage qui se fit à Saint-Pétersbourg, entre les amants de Catherine et ceux qui, par eux, sous leur nom, faisaient des affaires. Le palais, l'alcôve, le lit de la vieille, étaient un marché, une bourse.
Les Russes ne se présentèrent jamais devant l'armée polonaise sans être au moins quatre contre un; ajoutez que c'étaient des soldats formés, aguerris, contre de simples paysans. Jamais Kosciusko, dans toutes ses divisions, n'eut, au total, plus de 35,000 hommes. Eût-il vaincu les Russes avec ce faible nombre, la Prusse et l'Autriche étaient là derrière pour les soutenir et les relever.
En 92, l'Autriche avait arrêté la victoire de Kosciusko; en 94, ce fut la Prusse qui vint la lui arracher. Le 6 juin, Kosciusko, poursuivant les Russes, les atteint sur les confins du palatinat de Cracovie; il rompt leur cavalerie, il entame leur infanterie, il prend plusieurs de leurs canons... Au milieu de la victoire, on aperçoit à F horizon une armée de 24,000 Prussiens, conduits par le roi en personne. On ordonne la retraite, qui allait être une déroute, si Kosciusko ne Peut couverte par plusieurs charges
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vigoureuses qui arrêtèrent l'ennemi; il eut deux chevaux tués sous lui, et faillit dix fois périr.
Ce revers était dû à la trahison des éclaireurs de Kosciusko, qui lui laissèrent ignorer l'approche des Prussiens. La trahison livra aux Russes la ville de Gracovie. Le dictateur de Pologne, dans un tel péril, avait certainement droit d'organiser une justice rapide et sévère qui fît trembler sous le glaive les amis de l'ennemi.
Le temps lui manqua, la fermeté peut-être. Le peuple fit, dans sa fureur, ce que l'autorité n'avait pas fait dans sa justice. Le 9 mai, ceux de Varsovie dressèrent trois potences et pendirent trois traîtres, entre autres le principal agent de Catherine, le tyran de la Pologne, l'évêque Kossassowski.
Le 25 juin, à la nouvelle de la prise de Cracovie, un millier d'hommes environ se portent de nouveau aux prisons; on en tire sept prisonniers, dont plusieurs malheureusement, moins coupables de trahison que de faiblesse, étaient loin de mériter la mort. L'aveugle fureur du peuple les confondit, et ils périrent tous.
Le coup fut terrible pour Kosciusko. « J'aimerais mieux, disait-il, avoir perdu deux batailles. » Cette révolution jusque-là si pure, elle était souillée! Ce drapeau, près de périr, il allait tomber dans le sang!... L'effet politique d'un tel acte était d'ail-
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leurs déplorable. C'était le moment où l'on accusait Kosciusko, Kollontay et Potocki, de vouloir organiser un grand massacre des nobles. Pouvait-on espérer que ceux-ci, ainsi alarmés, enverraient leurs paysans?
Kosciusko, pour périr, voulut périr juste. Son pouvoir de dictateur, que, du reste, il laissait trop aisément contester, il le fit valoir ici. Il ordonna de punir les meurtriers, et fut obéi. Le peuple de Varsovie eut hâte de se laver lui-même; mais, comme dans une situation malheureuse tout devient malheur, cette punition eut l'effet d'enhardir les amis de l'étranger.
Poussé par les forces énormes des Russes et des Prussiens, très-peu secouru des siens, il reculait sur Varsovie. Ses ennemis ont avoué l'admirable génie militaire qu'il montra dans cette retraite, spécialement son habileté à couvrir la capitale. Le roi de Prusse la menaçait, et devait donner l'assaut le 1er septembre, lorsqu'une nouvelle vint rassurer Varsovie. D'une part, la Pologne prussienne s'était soulevée; d'autre part, la Lithuanie armait contre les Russes. Russes et Prussiens s'éloignèrent.
Court répit, fatal. Varsovie était réservée à tomber sous un ennemi plus barbare que l'Allemand. La fanatique armée de Suwarow arrivait avec des ordres de mort. Suwarow a toujours déclaré que
c'était sur Tordre exprès de sa gracieuse souveraine qu'il avait exécuté le massacre de Varsovie, comme auparavant celui d'Ismaïlow.
Cette armée marchait en deux divisions : celle de Fersen, celle de Suwarow. Kosciusko, affaibli par des détachements qu'on l'avait forcé de faire, n'avait en tout que 7,000 hommes. Il fit observer Suwarow avec 5,000 hommes, et lui-même, avec 4,000, essaya de battre Fersen.
Tout le monde voyait très-bien qu'il s'agissait de périr, d'honorer le dernier jour par un glorieux coup d'épée. Kosciusko fit une revue, et dit :« Parte qui voudra! » Il n'y eut pas un homme qui voulut ï abandonner.
Instruit dans la nuit du & au 5 octobre que le général russe Fersen avait passé la Yistule à la faveur d'un grand brouillard, et n'était plus qu'à vingt lieues, il résolut de l'atteindre avant sa jonction avec Suwarow. Il ne communiqua le secret de son départ qu'au grand chancelier Kollontay et au jeune Niemcewicz, qui devaient l'accompagner. Niemcewicz savait si bien qu'il allait à la mort, qu'i ôtade son doigt sa bague et la remit àPotocki:c< Gardez-la-moi jusqu'au retour, » lui dit-il en souriant.
Dans ses intéressants Mémoires, il fait une triste peinture du pays qu'il traversa dans cette course pour joindre l'ennemi. Les haltes étaient dans des
palais où toutes choses, papiers, tableaux, meubles, jonchaient le sol, hachés par le sabre des Cosaques. Quelques vieux portraits d'ancêtres pendaient encore aux murailles, mais découpés, mutilés, comme la Pologne elle-même; les pillards s'étaient amusés à crever les yeux de ces vénérables palatins. Le hasard voulut que le premier de ces palais dévastés où s'arrêta Kosciusko fût précisément celui de la princesse L... C'était maintenant le nom de celle qu'il avait tant aimée !
Il avait 4,000 hommes, Fersen 14,000; mais la supériorité de celui-ci était bien plus grande encore, comme artillerie. Les Polonais, qui n avaient que 20 petites pièces, ne pouvaient pas faire grand'chose contre 60 canons russes du plus fort calibre. Fersen, à vrai dire, eût pu se dispenser de combattre. De la plaine où il avait établi ses batteries, il rasait tout à son aise la position de Kosciusko. Ajoutez que les Polonais, ayant peu de munitions, ne purent même continuer le feu. La disproportion des moyens de toute sorte était telle entre les deux armées, que Fersen ne daigna même monter achevai; il resta sans épée, dans son habit de peluche rouge, l'habit le plus bourgeois du monde.
La plus grande difficulté pour les Russes, ce fut d'avancer et faire avancer le canon dans les terrains marécageux où il enfonçait. Mais enfin leur cercle
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immense resserra, enveloppa de trois côtés la petite armée. L'infanterie polonaise, jeune milice, levée d'hier, eut là une fin sublime. Eclaircie par les boulets, emportée par la mitraille, ce qui en restait soutint, immobile, l'attaque de Parme blanche, le choc et l'affreuse approche des 14;000 baïonnettes. Un témoin oculaire qui, le lendemain, les vit, déjà dépouillés, couvrir de leurs grands corps blancs la place où ils combattirent, le sol de leur pauvre patrie si bravement défendue par eux, en eut le cœur déchiré, et garda la plus poignante, la plus ineffaçable impression de douleur.
Kosciusko, essayant de sauver au moins la cavalerie, avait eu plusieurs chevaux tués sous lui; il finit par monter un mauvais cheval, qui glissa et le lit tomber au bord d'un marais. Il se relevait quand une nuée de Cosaques s'abattit sur lui. Ils n'eurent garde de reconnaître le dictateur de Pologne dans cet homme mal vêtu. Ils lui portaient des coups de lance, en lui criant : « Rendez-vous! » Mais il ne répondait pas. L'un d'eux alors, approchant et le prenant par derrière, lui déchargea un furieux coup de sabre, qui lui fendit la tête et le cou jusqu'aux épaules. Sous cette épouvantable blessure, il tomba, et ils le crurent mort.