‹ PologneChapitre 1 sur 103 · PAR M. CHARLES FORSTER · texte numérisé non relu

PAR M. CHARLES FORSTER

AKCIE1V SECRETAIRE AU (ItIMT IU I.I t t'TEf* A NT DC ROYAUME DE FO LOCHE, fHITAUH DE PLUSIEURS OKDRES, MEMBRE DE I.'lWSTITUT HISTORIQUE , DE I.A »CK : ÏTK r H 1 1 OTF TH • HiQUE ET DE l'aTHÉHFE DES ART» DE PARIS.

n concours de circonstances fatales qu'exploitèrent avidement la violence et l'hypocrisie des puissances voisines, quand elles ne les firent pas naître elles-mêmes, ainsi que les propres fautes des Polonais, amenèrent la ruine de ce royaume, jadis au nombre des plus vastes et des plus puissants. L 'histoire de l'Europe moderne n'offre pas un second exemple d'un pareil attentat commis sur une nation grande et ancienne. Cette violation des maximes fondamentales du droit éternel demeure toujours présente à la mémoire des hommes. Nos temps sont féconds en catastrophes politiques: bien des peuples ont traversé de cruelles épreuves; des États ont disparu; d'autres ont été formés, rétablis, détruits encore; mais ni leur anéantissement , ni les vicissitudes nombreuses de leur existence, n'ont produit une impression aussi vive, ne se sont gravés aussi profondément dans le souvenir et dans le cœur des nations, que la lente agonie, la renaissance et la mort répétée de la Pologne.

C'est que la Pologne possédait un long

l re Livraison. (Pologne )

et vieux passé , une existence qui s'appuyait sur une base consacrée par dix siècles, des institutions défectueuses, mais grandes et fortes, et une vie nationale active, variée, féconde en nobles actions comme en fautes graves; car la Pologne n'était point régie par une seule volonté, mais par la partie la plus élevée de la nation , qui influait sur les événements, faisait mouvoir les rouages de l'État, et décida maintes fois des destinées du nord de l'Europe.

Depuis que la France marche à la téte des nations civilisées, chacune de ses grandes idées, puisées dans les enseignements de l'histoire, chacune de ses commotions graves, ont retenti dans la Pologne. La Providence semble a* oir uni par de secrets liens ces deux nations, que sépare une si vaste distance, et toutes les fois que l'horizon de l'Europe s'assombrit, que l'orage éclate sur les rives du Rhin, la Wistule répond par un écho redoutable et puissant.

Pourquoi donc ne pourrait-on pas espérer, dans ce siècle où la France et l'Angleterre consolident leur ré-

L'UNIVERS

forme sociale, réforme qui doit nécessairement réagir sur toutes les autres nations européennes , de voir rénaître du sein des ruines actuelles, dans les pays habités par les races slaves, les peuples opprimés, dont chacun reprendrait le rang indiqué par le cachet de cette nationalité qu'une main de fer étouffe momentanément en ces contrées ! « Les races slaves , « a dit un savant publiciste, ne meu- « rent point : elles s' éclipsent, et per- « sonne ne peut dire si, dans cette « éclipse, leur astre s'est éteint àja- « mais ou s'il a disparu seulement « pour quelques jours (*). »

Si l'Allemagne revint a la vie après une effroyable anarchie de trente ans, si elle fut sauvée d'une perte presque certaine par Sobieski , pourquoi le pays qui donna le jour à ce noble libérateur devrait-il désespérer? La vie de l'antique Pologne ne coule-t-elle pas, semblable au fleuve qui, forcé de se frayer un passage à travers les roches, disparaît pour un moment sous leurs voûtes obscures , mais ne tarde pas à reprendre avec majesté son cours à la face du soleil , et dégagé de tous les éléments malveillants qui avaient troublé ses eaux limpides ?

Au milieu du (lux et reflux des races humaines, il surgit un peuple que le sort tint enchaîné aux lieux où la première migration, celle qui se perd dans la nuit des %es, conduisit ses chariots errants.. Les races slaves

3ui couvraient les plaines immenses e la Sarmatie apparaissent, pour la première fois , dans les pages de l'histoire à l'époque où l'empire de Charlemagne tombait écrasé sous son propre poids. Les Polonais et les Russes sont des divisions de ce peuple nombreux, dont le langage se parle depuis les montagnes de la Macédoine et les bords du golfe Adriatique jusqu'aux îles de la mer Glaciale.

Néanmoins, on ne peut résoudre avec certitude l'origine du nom de la Pologne. Provient-il du champ (polé)

(*) M. Saint-Marc Girardin , préface à la 3 e édit. de la vieille Pologne de Ch. Forster.

ou de la plaine (plaszczyzna) , comme on l'a prétendu ? ou bien encore des Polanie, peuple slave habitant les bords de la Warta et du Dnieper? ou bien enfin de l'héritage de Lech, Leszek, d'où dériveraient Polechia, Polska?

A notre avis, cette dernière hypothèse est la plus probable. Le nom de Pologne se rencontre constamment dans l'histoire européenne dès le onzième siècle, quand Boleslas le Grand (Chrobry), après avoir chassé les Bohèmes de la Chrobatie , fut reconnu par l'empereur Othon 111 à Gnèzne, Tan 1000, roi des Slaves au delà de l'Oder et sur l'Elbe. Depuis cette époque, les deux provinces principales, la Lechie et la Chrobatie blanche, prirent la dénomination degrande etde petite Pologne. C'est le point de départ de la Pologne chrétienne.

La Pologne ne fut jamais comprise dans les limites de l'empire romain, et de nos jours encore les Polonais montrent avec orgueil les restes d'un fossé qui marquait jadis les limites des provinces appartenant à la maîtresse du monde , à cette Rome superbe , nommant dédaigneusement les paysqui n'étaient point encore à elle, de ces deux mots : Pro vincendum , à vaincre !

Bien que toute espèce de civilisation paraisse nouvelle dans ces contrées, on n'y trouve cependant aucun vestige de l'égalité primitive, de ce que l'on appelle la vie des premiers âges. Tout sembleannoncer au contraire qu'on y reconnaissait deux classes bien distinctes , celles du maître et de l'esclave; l'un toujours armé pour la défense du pays, et l'autre forcément attaché à la culture des terres.

Plus tard, loin de suivre les modifications sociales que subissaient les autres nations de l'Occident, la Pologne sembla longtemps prendre à tâche d'adopter une marche tout à fait différente. Partout ailleurs la loi , se conformant aux besoins nouveaux , s'attachait à protéger le cultivateur contre le seigneur suzerain. En Pologne , le paysan de Kasimir le Grand, devenu par lui homme libre en comparaison des leibeigen d'Allemagne et

des «erfs ou vilains de France, retombait à l'état de serf ( glebœ adêcriptus) , et , moyennant soixante-dix marcs d'argent, on pouvait racheter sa tête. Tandis que Richelieu, achevant l'œuvre commencée par Louis XI, portait le dernier coup aux grandes familles du royaume, la noblesse polonaise se montrait de plus en plus envahissante; elle accaparait tout : les privilèges de la couronne, et les franchises du peuple. L'introduction des jésuites et la naissance des persécutions exercées contre les sectaires du rit grec et les juifs eurent lieu en Pologne presqu'au moment de la publication de Tédit de Nantes, cet acte de justice et de tolérance. Protégés par Colbert, l'industrie et le commerce prennent en France un développement immense, mais en Pologne leur ruine, commencée par l'ennemi, s'achève complètement par les exactions des starostes (*). Enfin d'abus en abus, la noblesse, dans les rangs de laquelle régnait primitivement une parfaite égalité, fut sur le point de devenir victime de ses propres excès. Tandis qu'en Europe la féodalité croulait, et disparaissait sous les ruines et dans le sang, ce fut l'instant où quelques symptômes de ce système se manifestèrent en Pologne; mais bientôt la noblesse, peu soucieuse de se soumettre à son organisation graduée et aux principes d'ordre qu'elle, renfermait , redevint anarchique en masse.

La royauté, parvenue à son apogée, étendait dans les autres contrées les rameaux de sa puissance, et les nobles, moitié par force, moitié par séduction,

(*) Le slaroste fut d'abord une espèce de fonctionnaire noble, institué |>ar le roi pour veiller à l'ordre et à la défense de la ville, ayant une juridiction criminelle distiucte et jouissant de certains revenus prélevés sur les villes mêmes. Les itarosties, c'est-à-dire les villes et les biens nationaux que la noblesse seT faisait distribuer comme panisbenè merentium , devinrent pour elle de vastes champs à exploiter à son profil , et les malheureux liabitants de ces domaines une vraie gent taillable et corvéable à gré et merci.

{Pologne pittoresque, M. Chonski.)

abandonnaient la vie retirée et farouche des manoirs pour l'existence plus riante des cours: le sombre guerrier se transformait peu à peu en politique habile ou en flatteur adroit; mais le noble Polonais , tout à l'inverse, se montrait fier de voir chez lui cette même puissance royale limitée. Jadis héréditaire, le trône était devenu électif, et chaque vacance du pouvoir amenait le débordement de toutes les passions. C'est ainsi qu.'on détruisait la véritable liberté : en voulant donner trop de garanties à la nation on affaiblissait l'État, et, par un fatal enchaînement, les limites apportées aux prérogatives de la couronne eurent pour résultat inévitable de restreindre également les droits de la bourgeoisie et des paysans. Peu à peu ces droits furent presque complètement abolis, et la voix de la religion, de l'humanité et de l'intérêt demeura impuissante pour ressusciter les antiques franchises de la tombe où elles donnaient depuis long-temps.

« L'amour effréné des Polonais pour la liberté a introduit peu à peu les plus singuliers désordres dans leur gouvernement. L'opposition d'un seul sufiisaitiautrefois pour balancer dans chaque délibération l'autorité de toute la republique et rompre les assemblées générales de la nation. Un si étrange abus de l'égalité a produit parmi eux la plus funeste anarchie. Les Russes , au contraire, gouvernés par une seule volonté souveraine, ont formé un vaste empire. Une discipline formidable leur a donné une puissance au-dessus de leurs forces réelles, et ils ont connu une ambition encore plus vaste que leur empire et que leur puissance. Les désordres de la Pologne leur ont donné facilement entrée dans toutes ses affaires, et les efforts de ces deux peuples, l'un pour imposer le joug, l'autre pour s'y dérober, sont le plus singulier spectacle que le monde ait offert depuis longtemps. D'un côté, le despotisme employant tous ses avantages , l'intrigue, le secret, la disci-

[)line , la réunion de toutes les forces , e concert de toutes les opérations,

L'UNIVERS

mais se nuisant à lui-même par les vices qu'il traîne nécessairement après lui; de l'autre côté, l'indiscipline des armées, ou plutôt l'impossibilité de former une armée, le désordre et le vide des finances, les haines de famille, les intérêts personnels dans tous leurs excès, une fatale désunion qui fait échouer les entreprises les mieux concertées , le manque absolu de tous les moyens, mais des ressources presque inépuisables dans les vertus naturelles aux hommes et que l'anarchie même exerce, l'horreur de la servitude, la force des armes, tel est le fond du tableau que présente dans ces contrées la fin du XVIII e siècle (*). »

« Les Polonais furent le seul des peu-

Slcs belliqueux connus dans le inonde, qui la guerre ou même la victoire ne donna jamais ni des conquêtes ni la paix. La Pologne vit une à une passer ses province s vassales sous d'autres lois, sans songer a fonder, dans un gouvernement a la fois bienfaisant et fort pour tous , un rempart qui prolé-

Îjeât contre la marche progressive de 'étranger les restes de sa grandeur.

Elle devait subir jusqu'au bout toui (es malheurs d'une aristocratie impitoyable et d'une fritte égalité (**). »

Adjugeaient que l'histoire inflexible porte sur les fautes des Polonais, et dont, malgré quelques exagérations, on ne peut s'empêcher de reconnaître la vérité, nous opposerons une contrepartie honorable. L'anarchie a sans doute produit de grands désastres en Pologne; les enfants du sol, en donnant pleine carrière a leur antipathie pour toute espèce de joug, contractèrent en même temps l'habitude du désœuvrement et tombèrent trop souvent dans une mollesse funeste ; mais jamais ces défauts, ces vices, si l'un veut, n'éteignirent chez eux un dévouement compléta la chose publique, quand les circonstances l'exigeaient; alors se manifestait la volonté iné-

(*) Rulhièrc, Histoire de l'anarchie en Pologne.

(**) M. de Salvandy, Histoire de Jean Sobitski.

branlable d'être une nation. Les grands même qui , dans les temps ordinaires, se mettaient avec tant dp légèreté au-dessus de la moindre obligation et repoussaient le devoir le plus modeste, armèrent des milliers de bras pour la défense du pays toutes les fois qu'il se t rou va véritablement en danger.

Loin d'être alors des fantômes sans vigueur, sans énergie, abandonnés à de honteuses jouissances , on les voyait s'élancer au combat, guidés par "l'amour de la patrie, et produire des miracles. Les annales polonaises fourmillent d'exemples semblables, et souvent les nobles se résignèrent à des sacrifices bien plus sensibles pour eux.

En 1562 , lors de la diète de Piotrkow, Sigismond-Auguste ayant déclaré à la face de toute la nation qu'il se trouvait hors d'état, par suite des prodigalités de ses pères, d'opposer des forces suffisantes aux Tatars et aux Moskovites , le sénat et les députés s'approchèrent tour à tour du trône en déchirant leurs privilèges et en restituant au pouvoir royal ses anciens domaines.

A tnvers là ressemblance qui existe entre les Polonais et les Russes , on ne peut toutefois méconnaître les traces primitives 'd'un élément différent, et la force des événements a tellement influé sur la ligne qui les sépare, que l'on pourrait tout au plus retrouver aujourd'hui un souvenir de la communauté originelle dans le langage.

La religion même du Christ, qui jadis unissait les peuples par des liens d'amour et de paix , n'exerce sur les deux principales branches de la grande famille slave qu'une action funeste. Elle développe chez les Polonais , restés fidèles à l'unité de l'Église romaine, les éléments de la liberté, et chez les IMoskovites, vcuésau schisme d'Orient, ceux de la servitude publique. Chose étrange ! « il devait arriver encore que la liberté serait mortelle aux premiers, que le pouvoir absolu ferait des seconds un des peuples les plus formidables de la terre (*). »

(*) M. d<- Salvandy , Histoire de Jeau Solût'ski.

Mais si l'anarchie de la Pologne a entraîné sa chute, les puissances étrangères, qui garantissaient , par des traités imposés, l'absurde liber um veto comme loi fondamentale du pays, n 'ont-elles aucun reproche a se taire ?

En fomentant sans cesse la discorde en Pologne, en prenant tantôt pour prétexte la tolérance , tantôt la déiense des privilèges de la noblesse contre les prétendues agressions du pou voir royal, sont-elles bien pures des désastres survenus?... Lorsque la nation eut recours aux moyens conformes à la nature organique du pays, moyens qui pouvaient seuls la tirer de sa crise et sauver l'antique république, n'est-ce pas encore Catherine qui employa la double inlluence de l'or et du 1er pour annuler tous les efforts tentés, et partager le pays avant qu'il eût pu se relever de son marasme?... Et même, toute morcelée qu'ellectait, la Pologne, conservant son existence morale , s'est appliquée à développer l'esprit national. La constitution du 3 mai 1701, œuvre immortelle d'une nation qui ne jouissait déjà plus de son entière franchise, en est une preuve éclatante.

Dès lors le laboureur et le gentilhomme n'oublièrent jamais qu'ils ont une commune patrie, et ils sacrifièrent tout pour lui rendre sa vieille indépendance.

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