GIS' E
été transportée sur le côté droit par hasard et sans aucun dessein prononcé, et les Russes auraient dû payer chèrement cette audace , s'ils avaient eu affaire à un autre adversaire que Skrzynecki , qui , ayant perdu la tête, ne voyait que le danger , sans apprécier les heureuses chances qui se présentaient à lui.
Si , après un carnage de quelques heures, Skrzynecki eût fondu sur les bataillons russes éclaircis avec vingt bataillons à la fois, la baïonnette en avant, laissant encore dix bataillons en réserve , il est certain que les Russes auraient été culbutés dans la Narew ou contraints à mettre bas les armes. Mais les Russes eux-mêmes conviennent , dans leurs rapports , qu'ils n'ont jamais eu affaire dans ce combat à plus de deux bataillons polonais à la fois. Et comment des dispositions aussi fautives pouvaient-' elles manquer d'amener les plus fâcheux résultats ? »
Lorsque les ténèbres apportèrent un terme à cette scène de carnage, le conseil de guerre se réunit; et Prondzynski , craignant que les Russes ne recommençassent la lutte le lendemain, proposa de leur imposer, en ralliant dans la nuit l'infanterie dispersée et en conservant la même position , ce qui permettrait au corps du général Giélgud , fort de douze mille hommes et coupé du gros de l'armée, de venir le rejoindre.Leçénéralissime n'écouta pas cet avis hardi; et, après avoir envoyé Dembinski avec peu de monde sur les traces de Giélçud en- Lithuanie, il ordonna la retraite sur Warsovie.
« Le feld-maréchal Diebitsch , dit judicieusement M. Miéroslawski , ensevelit dans les marais d'Ostrolenka son armée et sa réputation. Cette terrible bataille fyt également funeste aux deux partis; mais, dès l'instant où Diebitsch ne lança pas toute sa réserve sur la chaussée ae Warsovie , à la poursuite des colonnes polonaises débandées, l'équilibre fut rétabli; et comme les Polonais avaient l'avantage de se trouver au foyer de leurs ressources , ils pouvaient rallier en moins
de quinze jours leurs débris et reprendre l'offensive.*»
Loin d'inquiéter les Polonais dans leur retraite, Diebitseh lit briller les ponts et demeura tranquillement Qstrolenka. Skrzynecki atteignit bientôt le faubourg de Praga.
Dés que ses dépêches parvinrent à Warsovie, le prince Czartoryski convoqua le conseil , aiin d'aviser aux mesures nécessitées par la gravité des circonstances. Chacun y manifesta son mécontentement de la conduite du généralissime, qui, peu abattu et entoure d'un brillant etat-major, ne doutait pas du maintien de sou crédit.
Le gouvernement n'eut pas assez d'énergie pour prendre une décision digne de lui; et la diète, cédant aux menées de quelques intrigants, s'abaissa jusqu'à envoyer au généralissime une deputation , choisie dans son sein et chargée de le féliciter sur ce qu'il n'avait pas désespéré de la cause nationale. Yarrou obtint le même honneur lors du desastre de Cannes , mais Varron lut du moins modeste après avoir été battu.f ^
Skrzynecki , de plus en plus audacieux , demanda le renversement de la forme de gouvernement eu vigueur et rétablissement d'un pouvoir unique.
Cette requête ayant ete repoussee par la diète , il exerça sa vengeance sur le gouverneurdeVVarsovie,Krukovviécki, qui , confirmant les renseignements tournis par Prondzynski , avait exposé le premier la nullité du généralissime et le besoin de le remplacer par un chef plus dévoué et plus actif. Krukowiecki fut donc sacniié à un ressentiment personnel.
Au lieu de céder à de mesquines passions et de rechercher des ovations peu méritées, le généralissime eut mieux fait de soutenir les efforts tentés par les généraux Giélgud , Chlapowski et Dembinski. Livrés a leurs seules ressources , les corps commandés par ces officiers, et qui comptaient à peine douze mille hommes avec douze canons , sillonnaient la Litua-
nie et la Samogitie , y alimentant de toutes parts le teu sacré de i'insurreo
L'UNIViERS.
tion. On accourait en foule sous leurs drapeaux , et la moindre diversion partie du quartier général aurait pu faciliter un succès durable.
Malgré cet abandon, les insurgés lithuaniens résolurent d'attaquer les Russes jusque dans Wilna ; mais les opérations , mal dirigées par Giélgud , échouèrent ; et , après plusieurs rencontres meurtrières, l'ennemi reprit le dessus sur tous les points. Le combat du 2 juillet, à Szawlé, occasionna une nouvelle déroute , qui eut pour résultat de forcer Giélgud et Chlapowski à entrer en Prusse (12 juillet).
L'exaspération des soldats fut portée au comble lorsqu'ils virent où leurs chefs les avaient conduits , et qu'à la voix des autorites prussiennes , il leur fallut déposer les armes. Giélgud , atteint d'une balle par un officier, paya cruellement la resolution qu'il avait prise.
^•Ainsi se termina cette expédition, et avec elle périrent aussi les insurrections de Samogitie et de Lithuanie. Le seul Dembinski , détaché du corps de Giélgud, échappa à la retraite en Prusse et disparut au milieu des détachements ennemis. On ne sut pendant longtemps ce qu'il était devenu.
^Skrzynecki , n'ayant pu réussir à renverser le gouvernement national pour concentrer dans ses mains tout le pouvoir politique, résolut de rétablir sa renommée militaire par un coup décisif. Dans ce but , il tonna le projet de détruire le corps russe de Rùdiger, lequel occupait le palatinat de Lublin.
' Le général Chrzanow&ki sortit donc de Zamosç; Jankowski s'avança vers le W iéprz ; et le généralissime se porta , avec le gros de l'armée, au-devant de l'ennemi. Tout réussissait jusque- la, lorsqu'une fausse alerte, donnée par Ambroise Skarzynski, décida Skrzynecki a changer de tactique, il repassa la Wistule et revint couvrir YVarsovie. Cependant Jankowski fondit sur Rùdiger, mais ne sut pas profiter des .
chances offertes ; et Chrzanowsk i, laissé seul en face de forces inliuiuient su-
périeures, dut se retirer.
Un brillant fait d'armes fut ainsi
manqué. La destruction du corps de Riidiger, qui était infaillible, eût relevé l'esprit des troupes et réconcilié Skrzynecki avec l'opinion publique.
De grands changements s apprêtaient dans le camp russe. L'empereur ISicolas vovant que, malgré de nombreux et brillants rapports , la guerre traînait en longueur, chargea Orloff d'une mission auprès de son armée en Pologne.
La présence de cet envoyé au camp général de Pultusk produisit une impression extraordinaire; et, le 10 juin, le feid -maréchal Diebitsch mourut à la suite d'un banquet. On répandit le bruit qu'il était mort d'une attaque de choiera, mais personne n'en crut rien.
Le général Toll prit momentanément la place du chef décédé , et Orloff se rendit près du grand-duc Constantin. Depuis le jour où ce dernier avait abandonné Warsovie ,. son rôle politique était terminé. Il n'était plus qu'un embarras; aussi mourut-il fort a propos (29 juin), au moment où il s'apprêtait a partir pour Saint-Pétersbourg. La duchesse Jeanne de Lowicz, qu'une fatale destinée avait unie au sort de ce prince, le suivit de près dans la tombe.
Ces trois morts, successives et précipitées, furent entourées d'un voile épais.
Le 24 juin , le feld-maréchal Paszkiéwitsch prit le commandement en chef de l'armée russe en Pologne.
A peu près à la même époque , un écrit secret, tracé par la main d'une femme , parvint à Skrzynecki et lui dénonça certaines menées, encouragées par les ennemis du pays. 11 fallait être bien peu instruit de la position des individus accusés ou avoir grand besoin d'un drame sanglant, aUu défaire oublier à la Pologne une inactiou coupable, pour métamorphoser cet avis en affaire d'État. . i
Bientôt le peuple de Warsovie , ex-
POLOGtKE. 319
d'agitation que la nouvelle des revers de Jankowski fut répandue dans la capitale, par les troupes qui y rentraient humiliées. Les clameurs redoublèrent, et Skrzynecki dut promettre de faire passer en jugement les chefs malheureux ; mais comme Jankowski prétendait n'avoir agi que d'après ses ordres, le général chercha à détourner l'attention publique de l'enquête militaire annoncée , en donnant encore plus d'importance à la dénonciation anonyme.
En conséquence, il lit arrêter les généraux Hurtig et Salacki , le colonel Slupecki, le chambellan russe Fanshawe et la dame Bazanoff , ainsi que le confiseur Lessel.
Le lendemain de ces arrestations (29 juin) , le peuple se rassembla dans ia rue du faubourg de Krakovie, non loin du château royal, où étaient les prévenus, en poussant les cris de : Mort aux traîtres ! A la potence! Point de
grâce! La voiture du prince Czartoryski fut entourée, et les assistants lui crièrent : Prince, justice! que les traîtres soient punis! Le presiueut du gouvernement leur promit que le jugement aurait lieu dans les vingt-quatre heures; et le nonce Roman Soltyk, devenu très-populaire depuis sa motion concernant la déchéance de la famille Romanoiï, engagea les attroupements à se dissiper. Lne voix, sortie du sein de la foule , proposa alors d'aller rendre visite au sénateur Soltyk, vétéran éprouvé de la liberté; et la multitude se précipita vers la demeure du noble vieillard, alin d'honorer ses vertus civiques.
Jr'aible et souffrant, Soltyk, appelé par des milliers de voix, se Ut porter à une fenêtre, et de là, étendant ses mains tremblantes sur toutes ces têtes respectueusement inclinées, il murmura : Béni sois-tu, peuple héroïque!
Il y avait quelque cliose de beau et de sublime à voir succéder cet hommage reconnaissant à des cris de vengeance et de sang !
Sa mission terminée près de l'armée
cité par le club démocratique , s'ameuta russe , Orloff partit pour Berlin , dans en criant : Trahison! y engeance l Et Je but d'assurer au tzar l'appui du cac'est au milieu de ce commencement *binet prussien, ce en quoi il ne réussit
L'UNIVERS
que trop bien. Il fut stipulé entre Orloff et les ministres de Frédéric-Guillaume : « 1° que les villes de Kœnigsberget Dantzig demeureraient ouvertes tant aux approvisionnements qu'aux troupes que la Russie, privée d'autres communications par suite de l'insur- • rection lithuanienne, serait obligée d'expédier par la Baltique; en outre, la Prusse s engageait à fournir les bâtiments et escortes nécessaires pour faire remonter à ces envois le Niémen et la Wistule; 2° que la Prusse construirait un pont sur la Wistule, à la limite la plus orientale de son territoire, afin de faciliter le passage du fleuve dans le cas où ceux que le feldmaréchal ferait jeter seraient insuffisants ou détruits. Les pontonniers, équipages et embarcations nécessaires à ces sortes de travaux devaient être également fournis; 3° que Thorn servirait provisoirement d entrepôt et de magasin à l'armée alliée. Des munitions de bouche et de guerre devaient y être amassées sous un bref délai; 4* qu'en cas d'une défaite ou d'opérations plus étendues , le territoire prussien serait ouvert aux troupes du tzar.
Il devait leurservirdebase militairejusqu'à ce que la campagne fût terminée. •
Et le ministre des affaires étrangères en France, le général Sébastiani , après avoir écrit d'abord une lettre particulière à Skrzvnecki , où il l'engageait à ménager l'effusion du sang, l'assurant qu'avant deux mois l'indépendance du royaume constitutionnel serait assurée par les bons offices des cabinets intéressés à ce qu'elle eût lieu , se borna , au moment où Ton violait d'une manière si formelle la foi des traités européens, à hasarder une simple réclamation, qui fut remise au roi de Prusse par le général Flahaut.
Pour toute réponse à cette réclamation, la Prusse déclara hautement ses sympathies et son intervention en faveur de la Russie, son alliée. Les cabinets des Tuileries et de Saint- James, dissimulant l'outrage reçu, se contentèrent de donner cours à de nouvelles et stériles manifestations par écrit.
Se fiant vainement à l'avis du général Sébastiani, Skrzynecki négligeait de plus en plus les opérations militaires pour faire de la diplomatie. Il laissa ainsi au feld-marécnal Paszkiéwitsch 1a facilité d'envahir le pays et de s'étendre à l'aise. Chaque jour, le mécontentement public croissait; les clubs et les journaux critiquaient avec violence la marche des choses; enfin plusieurs membres du gouvernement et des chambres , éclairés par les observations raisonnées de Krukowiécki et Prondzynski, engagèrent le nonce de Ralisz, Bonaventure Niémoiowski, à faire une motion opportune à la diète.
Le 24 juillet, ladiète décréta, à l'unanimité, que le généralissime devrait comparaître devant un conseil composé des membres du gouvernement national, d'un député par chaque palatinat et d'ofliciers de l'année active, choisis conjointement par le gouvernement et le généralissime.
Ce conseil, espèce de haut tribunal auquel la mission suprême d'apprécier les ressources nationales et d'activer la guerre était dévolue , se réunit trois jours après (27); mais Skrzynecki , qui se trouvait traduit, ur" ainsi dire, à la barre d'un trinal, n'était point d'humeur à jouer le rôle d'accusé; aussi, lorsque le général Siérawski demanda la parole, il s'écria avec humeur que considérant tous les officiers comme étant ses inférieurs, il ne souffrirait pas qu'ils parlassent sans sa permission. Le vieillard à cheveux blancs se rassit au milieu d'un silence d'indignation , que le nonce Chelmicki interrompit par cette vive allocution adressée à Skrzynecki : « Mon- « sieur le général, vous oubliez que « vous êtes ici devant vos juges; vous « oubliez que votre pouvoir est sus- « pendu jusqu'à ce que vous vous soyez «• justifie vis-à-vis de la nation des torts « que l'on vous impute; vous oubliez « enfin que tous les membres de ce tri- « bunal suprême, sans en excepter les « généraux , sont vos supérieurs ! »
Une courte discussion s'ensuivit; puis Prondzynski tira de son portefeuille l'écrit accusateur qu'il avait déjà
POLOGISE.
soumis au gouvernement national après la bataille d'Ostrolenka. La lecture de cette pièce , émanée d'un homme connu par de grands talents stratégiques, aurait produit une profonde impression, lorsque le politique Gustave Malachowski Ct observer que le conseil n'avait pas pour mission d'examiner le passé, mais bien le présent. Lelewel, sur lequel reposaient en ce moment les dernières espérances de l'opposition, se renferma malheureusement dans un silence absolu.
Dès lors, le conseil changea tout à fait de face. Heureux de pouvoir éloigner le souvenir des fautes précédentes, les partisans du généralissime s'étendirent longuement sur les avantages de la situation présente. On avait, disaient-ils, quarante mille hommes sur le point principal, et autant de combattants pour les opérations partielles. Ils remportèrent un triomphe complet, lai.- saut, au conseil, pour consolation, la liberté d'émettre un vote sur la nécessité de prendre l'offensive, et d'enjoindre au généralissime de livrer bataille sous peu.
Il n'en fut rien cependant. Skrzynecki eut bien l'air de faire exécuter à l'armée des marches et contre-marches, mais le tout aboutit encore à gagner du temps. La volonté de la diète et les vœux de la nation entière n'étaient à ses yeux d'aucune valeur; et plus que jamais des espérances diplomatiques, . véritables leurres, prévalurent dans son esprit.
On vit reparaître à cette époque un brave militaire que l'on croyait perdu sans retour; c'était Dembinski, qui, séparé de Giélgud et de Chlapowski aprèsja bataille de Szawlé, parvint, du fond de la Lithuanie, à traverser avec Rozycki toutes les lignes russes. Sou enti eeà Warsovie(3 août) eut lieu avec beaucoup d'éclat et fit trêve, pour quelques heures, à l'inquiétude générale. Le peuple le saluait avec enthousiasme et attendrissement, voyant en lui un envoyé de la Providence.
Le 5 août, le comité des terres russiennes siégeant à Warsovie adressa aux habitants de la Wolhynie , de la
21* Lie raison. ' Pologne. ;
Podolieet de l'Ukraine, une proclamation où se trouvait le passage suivant :
« Quoique voire glorieuse révolution « n'ait p;is entièrement réussi pour le mo- « ment, elle a cependant atteint le but prin- « cipal, celui de montrer à l'Europe que « quarante années de servitude ne sont pas « parvenues à eflacer de vos cœurs le type « delà nationalité. Le souvenir de vos droits « est si puissant, que les promesses d'Alexan- «dre, ces promesses qui lui servirent de « titres au congrès de Vienne , vous venez de « les réaliser. Les cabinets étrangers, trom- « pés par des sophismes , ont cru facilement « que vous étiez moshovitisés ; et il a fallu m nue vous saisissiez vos armes pour les tirer « de l'erreur profonde où ils étaient tombés. « Mais c'est en se jetant tout entiers dans • l'esprit de la révolution du ay novembre » que vous pourrez agir efficacement ; et si « vos succès sont arrêtés d;ms leur marche,, « il n'en faut rechercher qu'avec plus d'ar- « deur tous les moyens possibles d'arriver à « l'accomplissement d'une régénération com- « plète.
« Michel Radziwxll, etc., etc. >•
Développant ses travaux, le comité convoqua les citoyens des terres russiennes présents à Warsovie, afin d'élire des nonces qui représenteraient dans les chambres les provinces opprimées par les troupes russes. Ces élections étirent lieu du. 8 au 12 août, et les nouveaux mandataires furent admis avec les plus grandes acclamations au sein de la diète.
C'était un renfort pour l'opposition parlementaire, qui, depuis les premiers jours du mois, se réunissait chez le nonce Olizar. Se basant sur le mécontentement qui se manifestait de plus en plus parmi la nation, relativement à la conduite du généralissime, elle rédigea contre lui un acte d'accusation, qui fut soumis à la diète à titre de motion. Le 9 août, les chambres nommèrent une commission, prise dans leur sein et chargée de se rendre immédiatement au camp, avec plein pouvoir d'ordonner les mesures qu'elle croirait nreessaires au salut du pays, fût-ce même de remplacer le commandant en chef.
Le prince Adam Czartoryski et Vincent INiémoioVski , tous deux membres
du gouvernement national, faisaient partie de la commission, qui résolut de surprendre Skrzynecki dans son camp de Bolimow. Mais la faction di-
})lomatique donna avis à ce dernier de a décision prise; et quand les commissaires se présentèrent devant lui, ils le trouvèrent préparé à leur arrivée.
Il avait même déjà eu le temps de haranguer les officiers mécontents des lenteurs sans cesse renouvelées, leur promettant de nombreux triomphes et assurant que nul moskoïite n'échapperait à la tombe.
Les commissaires ayant sommé , par la voix de Niémoiowski, le généralissime de s'expliquer, il eut encore recours à des détours, et émit l'opinion que puisque Ton voulait prolonger à tout prix la lutte, quoique la dernière dépêche du prince de Metternich la Qualifiât d'inutile et de désespérée, il fallait parcourir la Lithuanie, la Galicie et la Yalachie.
Après ce discours l'opinion des commissaires se trouva fixée , et il ne restait plus qu'à procéder à la nomination d'un nouveau clief militaire. Cette mesure, commandée depuis longtemps par les circonstances et le cri public, était de toute urgence ; le gouvernement ou plutôt la diète eut donc grand tort d'en faire un acte delibératif. Rien ne fut plus pernicieux, en effet, que les discussions du camp de Bolimow. Les fautes du généralissime étant bien constatées, on aurait dû le destituer sans balancer et pourvoir sur-le-champ à son remlacement; mais tenir des conciliaules, prêter l'oreille aux avis divers des généraux, alimenter les intrigues des officiers de tout grade, et tolérer même les observations des simples sous-officiers et soldats, c'était porter un coup terrible à la discipline militaire et rendre incurable une plaie déjà si profonde.
Dans leur trop grand désir d'impartialité, les commissaires, au lieu de décider souverainement, ouvrirent le scrutin, et Skrzynecki obtint encore vingt-deux suffrages sur soixante-huit votants. Le restant des voix fut réparti entre Dembinski , Uminski , Pron-
dzy nsk i et Malacho wski . Loin de mettre fin aux embarras de la situation , cette épreuve ne fit donc (pie les accroître. Et tout cela se passait en face de l'ennemi !
Toutefois, le remplacement du généralissime fut décidé, et l'on investit pour peu de jours Dembinski du commandement en chef; c'est-à-dire, jus-
Î|u'à ce que les commissaires ayant fait eur rapport à la diète, celle-ci eût pu prendre une résolution décisive.
Skrzynecki présenta lui-même son successeur à l'armée, où il comptait encore tant de partisans; et Dembinski, par un aveuglement inconcevable, déclara, dans son allocution aux troupes, qu'il suivrait les traces de son prédécesseur. Le changement opéré n'en était donc pas un en réalité.
Le camp devint cependant un peu plus calme à la suite de ce coup de théâtre; mais la population de YVarsovie, à laquelle le pacte entre Dembinski et Skrzynecki ne plaisait guère, était loin de* se montrer satisfaite.
Divers bruits, répandus dans les lieux publics , contribuaient à augmenter son mécontentement. On disait que Dembinski s'apprêtait à faire son entrée dans Warsovie, à la téte d'une division , afin de dissoudre la diète , cerner les clubs, et faire fusiller les partisans de Lelevvel et de Krukowiécki.
Le 14 août, l'armée polonaise, serrée de près par l'ennemi, se replia sur les retranchements de Warsovie, et ce mouvement rétrograde porta au comble l'effervescence populaire. La vindicte contre les agents de la police secrète de l'ancienne autorité russe, vindicte comprimée durant de longues années, avait pris depuis le commencement de la guerre un caractère ouvert , qui se développait plus ou moins , selon la fermeté déployée par les divers pouvoirs émanés successivement de la révolution.
«Comment celle-ci, dit l'historien Mochnacki, aurait-elle pu se passer sans le châtiment des traîtres? La littérature des rues sUnspirait sans cesse de cette idée; Rozniecki , Makrot, Szley, ces noms abhorrés , formaient
le sujet des poésies que l'on vendait que toutes les mesures réclamées par
dans les carrefours et que les chanteurs les circonstances seraient prises,
répétaient moyennant le plus léger sa- Cette assurance arrivait malheureu-
laire. Parmi tes corporations ouvrières sèment trop tard. Les masses , per-
vivait encore le souvenir de Kapustas dant patience et guidées par des offi-
et de Kilinski : aussi depuis le début ciers sans emploi , qui pullulaient en
de la lutte , les masses se préparaient- ce moment à Warsovie , s'étaient déjà
elles à une scène violente. Les systèmes portées vers le château royal, où se
ne faisaient que se succéder ; les gou- trouvaient renfermés Jankowski et
vernements tombaient comme de siin- d'autres généraux accusés comme lui
S les coteries; et le peuple, laissé en d'avoir fait échouer l'opération contre ehors de tous ces revirements, ne le corps de Riidiger, ainsi que les songeait qu'aux moyens de pouvoir prévenus de haute trahison, les génépendre les espions. L'exécution tant raux Hurtich , Salacki , etc. — f ive la sollicitée de quelques misérables eût liberté! mort aux traîtres l criait avec été un véritable acte d'État, si l'auto- frénésie la multitude. — Bientôt Janrité l'eût ordonnée; il fallait absolu- kowski succomba percé de coups; on nient faire par décret ce que la néces- le pendit ensuite à un réverbère. Les sité devait amener, tôt ou tard , sans dernières paroles que ce militaire projugement. L'ennemi n'était plus qu'à nonça en expirant furent pour protrois milles de distance, et le peuple tester de son innocence et pour maude Warsovie avait hâte de prouver de dire Skrzynecki. Son gendre, le génénouveau au tzar toute son antipa- rai Bukowski , fut massacré comme il thie ; il jeta donc au - devant des s'enfuyait par les jardins. Hurtig , pas de l'armée moskovite les têtes Salacki , Fanshawe et la femme du de ses partisans , comme jadis la général Bazanoff périrent aussi sous Convention avait jeté celle de Marie- les coups de baïonnettes, soit dans Antoinette sous les pieds des colonnes leur prison, soit devant la façade du de la coalition. En ce moment la Po- château.
logne était à Warsovie , et Warsovie Après ce premier et sanglant excès
se déclara! » de la justice populaire, une partie de
L'autorité était trop faible pour ré- la foule courut vers une des barrières sister à l'orage qui grondait avec vio- de Warsovie ; et là , s'emparant des lence. La clameur populaire demandait espions Birnbaum, Makrot, Szley et à la fois le jugement de Jankowski , autres , qui y étaient détenus, elle les toujours retardé par Skrzynecki , et accrocha à ïa place des lanternes de qu'on livrât bataille, ce que le généra- la ville. L'autre se précipita vers la lissime semblait également prendre à demeure du confiseur Lessel, arrêté tâche de différer. Le club démocrati- à la suite de la dénonciation anonyme que puisa dans cet état de choses un et rendu plus tard à la liberté, faute nouveau degré d'influence, car plus décharges suffisantes. Quatre sapeurs, que jamais les reproches qu'il expri- entrés les premiers dans la maison, mait s'appuyaient sur l'opinion publi- étaient occupés à traquer Lessel, lorsque, que tout à coup apparut devant eux
Le 15 août, le gouvernement natio- le général Krufcowiécki. D'une voix
nal envoya le bâton de généralissime tonnante, il ordonna aux coupables de
à Prondzynski ; mais celui-ci le refusa, tirer au sort à qui payerait pour tous.
Vers le soir, une députation du club On lui obéit, et celui qui choisit le démocratique se présenta au palais du nœud fatal fut fusillé sur-le-champ, gouvernement, afin de rappeler au Frappée de la contenance résolue du conseil l'imminence du danger et la général, la multitude s'écoula en sinécessité d'y porter un prompt remède, lence.
Vincent Niémoiowski répondit à l'abbé Pendant le cours de ces événements, le
, le plus ardent clubiste, gouvernement national achevait d'exis-
LUIS1VERS
ter. Le prince Czartoryski s'élançait à toute bride vers le ci m p. où il allait se mettre sous la protection de Dembinski; à la barrière de Wola, une balle siffla à ses oreilles et rasa le collet de son habit. Les autres membres disparurent également dans diverses directions. Le seul Vincent Niéinoiowski, immobile sur son. siège, attendit avec fermeté le dénoûment du drame effroyable qui avait lieu à quelques pas de lui. Le nombre des victimes s'éleva à trente.
L'aurore du 16 aodt trouva Krukowiécki à cheval, au milieu des flots mouvants du peuple et de la garde nationale. Le pouvoir était délaissé, gisant à terre; Krukowiécki le ramassa et se nomma tout d'abord , de son propre chef, gouverneur de Warsovie.
Déjà, lorsque Chlopicki déposa la dictature, KrukowiécKi, l'un des plus anciens généraux de division et remarquable par son énergique activité, avait des chances de parvenir au poste de généralissime. Son compétiteur, Skrzynecki, l'emporta, et il dut se retirer alors de la 1 gne d'opérations.
Nommé une première fois gouverneur de la capitale, il y rendit des services signalés; les soins qu'il donnait aux fortifications, le châtiment immédiat des espions saisis, ses fréquentes visites aux hôpitaux, sa rigueur envers les fournisseurs, les mesures salutaires qu'il prit à ( époque du choléra, tout contribua à le rendre populaire et à lui faciliter l'accès d'un pouvoir supérieur.
Seul, il semblait pouvoir sauver le pays de la crise à laquelle il était en
Sroie, ou, du moins, lui procurer une n glorieuse. « Tout n'était pas perdu après la campagne de Skrzynecki, dit M. Mochnacki; il restait encore de grandes choses à faire, de grandes oeuvres à tenter, dignes du désespoir d'un peuple expirant : Paszkiéwitsch pouvait rencontrer sa tombe sous les murs de Warsovie. Parmi tous les hommes du moment, Krukowiécki était le seul capable de réaliser, malgré son flgc avancé, de gigantesques pro-
jets. Jusque-là révolutionnaire exalté dans ses paroles et dans ses actions, sa turbulence, ses sarcasmes, son aplomb s'harmoniaient parfaitement avec l'étiit de désorganisation existant et la nécessité d'un dernier effort.
Tandis que dès leur début les autres dépositaires du pouvoir s'empressaient d'assurer qu'ils ne dévieraient en rien de la marche suivie, lui, déclarait à tous qu'aussitôt son avènement à la puissance, il renverserait de fond en comble l'édifice élevé par Skrzynecki, punirait les coupables et ferait taire toutes les cabales et intrigues. Et lorsqu'on lui observait que les chambres ne lui permettraient guère de procéder ainsi, il répliquait qu'il les briserait de même, si elles s'opposaient aux réformes indispensables au salut de la patrie.
« Quand Skrzynecki revint à Warsovie après la bataille d'Ostrolenka, il lit destituer Krukowiécki de son poste de gouverneur et voulut même le faire mettre en accusation comme conspirateur, ce en quoi il échoua. La conduite de Krukowiécki, avant la nuit du 15 août, n'avait rien de condamnable ni de caché, et son allure était loin d'être celle d'un homme qui conspire. Annonçant hautement ses projets et la manière dont il gouvernerait, il profitait seulement des torts de ses adversaires et des malheurs causés par eux pour accroître sa propre importance. »
Le prince CzartorvsKi s'étant réfuié au camp, ainsi qu'on l'a vu précéemment, on y délibéra, le 16 août, sur les mesures à prendre pour réprimer les excès populaires , et on résolut de fusiller sans délai les individus signalés comme les moteurs du mouvement. En conséquence plusieurs rues furent occupées militairement et le remplaçant du généralissime, Dembinski, publia une proclamation où il reprochait au peuple d'avoir massacré des innocents. Loin de calmer l'effervescence, ce document ne fit que l'irriter davantage.
De son côté, le prince Czartoryski revint à Warsovie, et déposa, avec les autres membres du gouvernement na-
POLOGJNF..
tional, le pouvoir entre les mains de la diète.
Le colonel Zaliwski, l'abbé Pnlawski et plusieurs autres démocrates connus .furent arrêtes. Un conseil de guerre devait les juger et faire exécuter immédiatement l'arrêt , tandisqueDembinski s'apprêtait à entrer dans la ville à la tête des troupes et à s'emparer de la dictature. Mais depuis ses rapports avec Skrzynecki et sa dernière proclamation, ce général avait perdu la brillante" auréole qui le parait à son retour de Lithuanie. L'opinion publique ne voyait plus en lui qu'un simple soldat, exploité par une faction odieuse au peuple. Ses projets ne pouvaient donc réussir; et si, en ce moment, Dembinski eilt osé se présenter devant les chambres, il ne serait pas sorti vivant de l'enceinte législative.
Dans l'espace de quelques heures, les choses changèrent complètement de face. La diète formula à la hâte une nouvelle loi sur le gouvernement : il ne devait plus y avoir désormais qu'un seul président, entouré de ministres responsables , et nommant à son gré le commandant en chef.
Krukowiécki, élu président du gouvernement par les chambres, choisit sans retard pour généralissime le vétéran de l'armée, Kasimir Malachowski.
Un des premiers soins du nouveau chef fut également de jeter un blâme solennel sur les excès commis; et c'est dans ce but que Krukowiécki adressa, le 18 août, la proclamation suivante à la nation :
« Dans la capitale du peuple polonais, où « toutes les autorités sont concentrées, où les « représentants de la nation délibèrent jour h et nuit sur les intérêts de la patrie , où le « gouvernement national exerce le pouvoir, « où existent enfin tant de corps judiciaires, « des crimes atroces ont été consommés ; et, « pour porter le dernier coup à notre ave- « nir , le meurtre a été commis au nom du « peuple polonais, au nom de la patrie!
« Le peuple polonais repousse avec hor- « reur ces abus sanglants. Ce n'est point « sur des crimes avilissants , mais bien « sur des vertus nationales qu'il a fou- ■ dé sa puissance. Il veut avoir le ciel et « non l'enfer pour allié de sa cause. Nous
« avons juré de vaincre ou de mourir : si « nous devons mourir, nous périrons avec « toute la dignité d'un peuple civilisé; mais
- nous ne souffrirons pas que la tombe na- « tionale porte l'empreinte du crime.
« L'autorité suprême de la nation , les « chambres réunies , a senti la nécessité de
- changer la forme du gouvernement. Basé « sur la puissance des lois , le nouveau pou-
■ voir saura agir avec la vigueur qu'exige la « position où se trouve présentement la pa- « trie. La loi atteindra les coupables. Cest à « euxquenousdevonsattribuerle rappel dans « la capitale d'une partie de nos troupes, pour « la mettre a l'abri des perturbateurs et des
- meurtriers, rappel qui nous a causé hier des
■ pertes (pie nous n'aurions pas essuyées, si « nous avions pu envoyer ces mêmes trou- « pes au secours de celles engagées avec l'en- « nemi. Que ces pertes , que le sang des « braves qui ont péri retombent sur leurs « têtes avec la malédiction du peuple polo- « nais !
« Quand la Pologne a-l-elle eu un gou- « vernement pareil à celui qui vient d'être « changé ? N'elait-il pas émané de la volonté «nationale? N'était-il point dirigé par la « sagesse, le patriotisme et la modération?
« La liberté a-t-elle jamais été plus floris-
■ saute ? N'y avait-il pas à la tête du gou- « vernement un homme de bien , pur, ver»
« tueux, qui a tout sacrifié à la pairie? À quoi « ont servi pourtant toutes ces vertus contre
- les violateurs de la tranquillité publique? « Ils ont abusé de la modération du gou- « vernement le plus libéral , pour entacher m notre histoire , en sévissant contre des « individus mis en jugement , coupables «peut-cire, mais sans armes. Voilà pour- « quoi le sang des Polonais coule ! Était-ce « donc pour cela que nous avons fait tant « de sacrifices et donné des preuves d'un « dévouement sans exemple?
« Notre avant-dernière insurrection a été
■ souillée de meurtres semblables ; mais
- Kosciuszko effaça cette tache en punissant
- sévèrement les coupables , et l'histoire de « sa vie et de la révolution est passée , avec « la gloire la plus brillante , à la postérité.
« Je ne tromperai pas la gloire national* :
« je saurai, à l'aide des lois, anéantir le crime « et les perturbateurs , qui sont les meil- « leurs alliés de nos ennemis.
« Comte Jean Krukowiécbii. •
Le nouveau président débutait dignement ; mais , par une de ces influences fatales qui viennent paralyser l'âme la
plus vigoureuse au moment même où elle doit prendre un essor décisif, Krukowiécki, qui s'était appuyé jusque-là sur le peuple , auquel il était redevable de son élévation , tenta de ménager toutes les opinions. Ce fut une faute grave, car il n'en contenta aucune. Le parti aristocratique , attaché depuis le commencement de la lutte au système de Chlopicki, et surtout à celui de Skrzynecki , qui n'apercevait de salut
Î>our la Pologne que dans l'intervenion étrangère, n'était nullement disposé à seconder les efforts d'un homme sorti d'une commotion populaire ; tandis que l'opposition parlementaire, bien convaincue qu'une démarche hardie et désespérée pouvait seule sauver le pays, devait nécessairement, à la moi mire hésitation , perdre confiance dans le chef en qui elle venait de placer toutes ses espérances.
Le choix fait du général Chrzanowski , partisan de Skrzynecki , comme commandant militaire de Warsovie, déplut visiblement au parti libéral : et l'exécution , à la suite d'un jugement, de quatre acteurs des scènes sanglantes du 15 août, ne satisfit pas davantage l'aristocratie. Elle aurait voulu leur adjoindre les chefs du club démocratique , désignés par elle comme les principaux instigateurs des massacres. Plus que jamais, en face d'un danger pressant, les haines s'envenimaient et affaiblissaient les ressources de la cause commune.
Le*19 août, un conseil de guerre se réunit pour délibérer sur les mesures de défense à prendre. Trois avis différents y furent exposés, et celui du général Uminski prévalut. Il consistait à détacher une moitié de l'armée, dans le but de détruire le corps russe commandé par Rosen, et à approvisionner Warsovie avant d'être attaqué au revers des lignes fortifiées, desquelles on pouvait, en cas d'échec, opérer sa retraite dans Warsovie même , où l'on se défendrait jusqu'à la dernière extrémité, avec l'aide du peuple et des barricades élevées.
En conséquence , le général français Rainorino fut chargé , à la téte de dix-
VEJR.S.
huit mille hommes d'élite, de nettoyer ' la rive droite de la Wistule et d'assurer l'approvisionnement de Warsovie.
Le général Lubienski fut dirigé, dans le même but, vers la forteresse de Modlin , et, de là , vers le palatinat de Ploçk , avec quatre mille hommes.
Le 29, Ramorino remporta des avantages à Miendzyrzeç et à Rogozniça ; Konarski dispersa également l'ennemi , auquel il fit dix-huit cents prisonniers ; et Prondzynski, qui avait accompagné Ramorino, mit en déroute le corps de Golowin. Le 30, le premier de ces trois chefs se trouvait déjà près de Biala, les Russes prenant à tâche de l'éloigner autant que possible de Warsovie. Il avait pourtant reçu , le 28 , une dépêche de Krukowiécki , où celui-ci le blâmait de s'aventurer aussi avant , et le prévenait que l'ennemi allait lui couper la retraite sur Praea.
line restait en ce moment, à Warsovie, que vingt mille hommes de troupes régulières pour soutenir l'attaque du gros de l'armée russe, commandé par le feld-maréchal Paszkiéwitsch et qui se montait à cent dix-huit mille combattants, avec quatre cents pièces d'artillerie.
Le 4 septembre , Paszkiéwitsch fit offrir de la part de l'empereur aux Polonais , par l'organe du général Danenberg, l'oubli du passé et des assurances pour l'avenir. Mais le conseil des ministres , d'accord avec la diète , rejeta , le 5, ces propositions, en déclarant
3ue l'on ne traiterait que sur les bases u manifeste.
Les armes pouvaient donc seules résoudre la difficulté; et, le 6 septembre, à cinq heures du matin, les corps russes se mirent en mouvement et ouvrirent un feu terrible sur toute la li^ne, afin de diviser les forces polonaises; toutefois, l'attaque principale lut dirigée par le feld-maréchal contre le fort de Wola, établi aux portes de Warsovie. Il était défendu par le général Sowinski, lequel avait sous "ses ordres Pierre Wysocki , le premier auteur de la révolution. Déjà depuis deux heures ce point retranché, défendu
seulement par seize cent soixante hommes et dix canons, résistait avec désespoir aux ravages de soixante pièces d'artillerie moskovites, lorsque de nouvelles troupes vinrent prendre part à l'assaut. Cent quinze canons de gros calibre battirent alors en brèche Wola, qui, criblé, écrasé par le nombre, succomba à midi, après un horrible carnage. Le brave Sowinski périt d'une mort héroïque , et Wysocki , couvert de blessures, fut fait prisonnier.
A deux heures, les Russes, protégés par leur formidable artillerie, s'avancèrent vers les hauteurs de Czysté; mais repoussés, ils sè retirèrent bientôt à Wola, que les Polonais s'efforcèrent vainement de reprendre.
Le combat cessa de part et d'autre à trois heures de l'après-midi, et l'attaque de la ville fut remise au lendemain par le feld- maréchal.
Durant tout le restant de la journée et la nuit, on chercha des deux côtés à nouer des négociations; et, à la suite de nombreux pourparlers , le président Krukowiécki se rendit, le matin du 7 septembre, au camp de Wola. Il était accompagné dans cette démarche de Prondzynski, revenu de Miendzyrzeç avant l'attaque , et des aides de camp Breanski, Forster, Montebello et Sobolewski.
Le feld-maréchal , entouré de son état-major et de sa garde circassienne, reçut Krukowiécki en présence du grànd-duc Michel. Mais comme le langage fier et hardi du président ne répondit pas aux espérances de Paszkiéwitsch , cette entrevue se termina sans autre effet que la demande faite par le
Sremier de s'en référer à la diète, afin 'obtenir d'elle le plein pouvoir de négocier sur les bases exposées par le feld-maréchal , qui promit de suspendre pendant trois heures les hostilités.
Au retour de Krukowiécki de cette conférence, les ministres, influencés
8ar le vice-président B. Niémoiowski, onnèrent leur démission.
La trêve convenue étant expirée, le canon recommença à gronder avec une nouvelle force; et les décharges d'ar-
tillerie, vomies par trois cent cinquante bouches à feu, faisaient trembler la terre à trois milles à la ronde. Kl les se succédèrent sans interruption depuis une heure de l'après-midi jusqu'à la nuit.
Les négociations entre la diète et le
{résident, d'une part, et le chef de 'armée russe , de l'autre, continuaient néanmoins toujours, mais sans produire aucun résultat. Ayant obtenu v par la voix d'une députation , l'autorisation des chambres de traiter, Krukowiécki envoya au feld - maréchal Paszkiéwilsch le général Prondzynski t porteur des dernières stipulations et de la lettre qui suit , adressée à l'empereur Nicolas :
« Sire ,
« Chargé dans ce moment même du « pouvoir de parler à Votre Majesté a Impériale et Royale au nom de la na- « tion polonaise , je m'adresse , par « l'entremise de Son Excellence mon- « seigneur le comte Paszkiéwitsch d'É- « ri van, à votre cœur paternel.
« En se soumettant sans aucune con- « dition a Votre Majesté, notre roi , la « nation polonaise sait qu'Elle seule « est à même d'effacer le passé et de «guérir les plaies profondes qui ont « déchiré ma patrie.
« Le comte Krukowiécki, génér ral d'infanterie, président du gouvernement. »
Î fiais, tandis que le parlementaire ouais portait cette lettre à Paszkiéwitsch, le maréchal de la chambre des nonces se présentait au palais du gouvernement, où il déclarait nul, au nom de la diète, tout ce qui avait été fait jusque-là. 11 somma également le président de donner sa démission.
Pendant tout ce temps , l'artillerie moskovite ébranlait, de plus en plus, les murs de Warsovie. Les Russes avaient même déjà pénétré dans la ville par la barrière de Jérusalem ; et l'incendie du faubourg de Czysté jetait , à travers les ombres de la nuit , un sinistre éclat. Alors Krukowiécki , pour ^réserver la capitale et sauver les labitants d'un massacre imminent, seconda, en sa qualité de général
L'UNIVERS
d'infanter'e , le passage des troupes polonaises à travers la Wtstule, et les accompagna à Praga.
Mais les négociateurs russes ne voulant pas traiter avec le nouveau gouvernement , à la tète duquel s'étaient mis B.Niémoiowski, comme président, et le colonel Ziélinski, comme viceprésident, on envoya chercher Kru- F.owiécki. Il refusa de revenir , alléguant qu'il ne possédait plus le pouvoir ; et il fallut que le général Lewinski certifiât qu'on le lui rendait , afin d'assurer le salut de la ville, pour qu'il reparût à Warsovie. Il n'y signa cependant rien (*).
(*) Extrait du rapport du quartier-maître général Prondzy ns ki , adressé, en date du 1 3 septembre 1 83 r, au général Malachowski, commandant en cbef.
« Lorsque le général Kinikowiécki repa-
- rut au palais du gouvernement, il s'éleva « une vive discussion entre lui et M. B. Niém rnoiowski. Mais un début bien plus vio- « lent encore eut lieu entre le général et « M. Wladislas Ostrowski : chacun d'eux «rejetait la faute sur l'autre; et, comme « on voulait à toute force que le général « Krukowiécki reprit le pouvoir, il s'y rc- « fusa positivement. A la lin . ces messieurs
- s'en allèrent sans rien décider, après une « scène des plus fâcheuses, dont les envoyés « russes et plusieurs de nos généraux furent « témoins.
« En attendant , le jour commençait à pa- « railre ; l'aituque pouvait reprendre à chaque ■ minute; un danger croissant menaçait la « ville et celles de nos troupe* qui y étaient m demeurées. Ce fut donc pour le déiourner • que le général Malachowski, d'après l'avis «des généraux présents Krasinski, Dem- « binski , AnJrychewicz et plusieurs autres « (qui se portèrent garants du traité devant « être conclu avec le général Krukowiécki), « arrôta avec le général Berg une conven- « tion militaire pour l'évacuation de War- « sovie et de Prnga.
« Je suivis le général Berg au camp russe, • lorsqu'il s'y rendit avec la convention ar- « rètée par le général Malachowski ; et je «dis au grand-duc Michel , qui nous atten- « dait avec le Irailé formel du général Kru- « kowiécki que nous devions lui appor- - ter : - Deux fois dans cette journée j'ai
Son intention était même de rejoindre l'armée, pour partager, comme simple général, le sort des troupes; mais sur l'avis que le général Uminski l'attendait à Praga pour le faire fusiller, Krukowiécki demeura à Warsovie.
La tournure funeste des événements avait ajouté un nouveau degré d'énergie aux haines précédentes, et semé dans les esprits d'outrageants soupçons. Accusé de trahison, Krukowiécki répondit à des clameurs furieuses par le document suivant, que l'histoire doit enregistrer à un double titré ; car non-seulement il sert à la justification d'un brave officier, mais il offre encore le tableau animé des mémorables événements de la journée du 7 septembre.
« Le 17 août, le général Krukowiécki fut nommé président du gouvernement national du royaume, qui ne s'étendait pas alors au delà de quel-
?|ties milles carrés. Il se chargea de ce iirdeau avec toute la résignation d'un homme prêt à subir tous les dangers et tous les coups du sort, afin de sauver, s'il était possible, le vaisseau de l'État, qui était déjà à moitié brisé.
« Le 18, il se fit rendre compte de l'armée, des munitions de guerre, des provisions et des fonds, et demanda des renseignements sur l'esprit dont l'armée était animée. S'étant convaincu, par ces rapports, que les magasins ne renfermaient des vivres que pour onze jours et des fourrages pour sept, il
« donné à V. A. R. une parole d'honneur « qui s'est trouvée faussée, en garantissant « personnellement que le traité serait con- « du avec le général Krukowiécki , irailé «que nous n'apportons pas ( le grand-duc « rcsla saisi d'etonnement). Par des pro- « messes solennelles, j'ai contribué à sauver «la ville, et cependant aucune d'elles n'a «« été réalisée. Je ne veux accuser personne « ni me justiOer. Mais je dois une répara- « tion à V. A. R. ; je me la dois à moi- « même : c'est pourquoi je livre ma per- « sonne à votre discrétion absolue. »
« Le grand-duc accepla cette déclaration , « et m'enjoignit d'attendre ses ordres. Auj- « sitôt que je serai libre , j'irai rejoiudrs « l'armée et partager son sort, etc. »
convoqua, le 19 août, un conseil de de l'ennemi et procura aux autorités
S uerre composé, sous sa présidence, civiles la possibilité de fournir des vi-
u vice-président du gouvernement, vres à la capitale.
B. Niémoiowski, du général Mala- « L'ennemi ayant fait à Gora des pré-
chowski, remplaçant le généralissime, paratifs pour passer la Wistule, des
des généraux Dernbiuski,Uminski.Ra- courriers portèrent chaque jour au
morino, Prondzynski, Chrzanowski, général Ramorino l'ordre de se rap-
Siérawski, Rybinski, Kolaczkowski , procher de la capitale, non pour la de-
Lubienski, Lewinski, Skarzynski et fendre, car il sy trouvait des forces
Bem (alors colonel), pour décider le- suffisantes, niais uniquement pour ne
quel des trois plans qui lui avaient été pas avoir ses communications coupées,
soumis pour les opérations militaires dans le cas où l'ennemi passerait la
ultérieures présentait le plus d'avan- Wistule en masse,
tages. Les votes de tous les membres « La jonction du général russe Kreutz
de ce conseil, écrits de leur propre avec le corpsd'armée principal que nous
main, sont en la. possession du presi- nepouvions plus empêcher, malgré di-
dent. Trois membres voulaient qu'on verses démonstrations dans le palatinat
livrât une bataille aux Russes, savoir : de Ploçk, et le blocus deWarsovie qui
les généraux Krukowiécki, Chrza- devenait toujours plus étroit, faisaient
nowski et Rybinski; deux voulaient pressentir d'un moment à l'autre une
que l'on abandonnât AVarsovie , savoir : attaque sérieuse. Le président du gou-
Dembinski et Siérawski. Le reste opina vernement se fit alors soumettre un
pour la défense de Warsovie et l'envoi plan de défense, avec une analyse sur
de deux corps détachés sur la rive tous les détails, et ayant reconnu que
droite de la Wistule. tous les points étaient bien garnis et
« Par suite de cette délibération, le pouvaient être, en cas de besoin, ap-
général Ramorino fut envoyé dans la puyéspardes réserves; ayant d'ailleurs
Podlaclne pour détruire le corps d'ar- reçu l'assurance du général Mala-
mée du général Golowin, qui, avec chowski et des autres généraux com-
celui du général Rosen, ne comptait mandants, que le service se faisait
qu'un effectif de onze mille hommes avec le plus grand zèle, et appris no-
et pouvait être facilement anéanti par tamment du général Bem que la pre-
nos troupes , supérieures en nombre, mière ligne de fortifications qu'il com-
« Le général Lubienski reçut l'ordre mandait en personne pouvait tenir
de se rendre dans le palatinat de Ploçk, vingt-quatre heures, surtout avec le
redoutes et les ponts à Niészawa, et étaient à sa disposition, il se borna à
intercepter toutes communications des recommander la plus grande vigilance
troupes russes avec la Prusse. en tous lieux, défendit aux troupes de
jfe « Indépendamment de la destruction s'éloigner le soir des redoutes , compta
du corps d'armée du général Golowin, dès lors sur la sécurité de la capitale,
le principal but de l'expédition du et s'adonna avec confiance aux affaires,
général Ramorino était de pourvoir « En attendant, les manœuvres des
de vivres la capitale et les troupes qui généraux Ramorino et Lubienski , qui
restèrent pour la défendre. avaient délivré de l'ennemi deux pala-
« Quoique la manœuvre du général tinats, assuraient l'approvisionnement
Ramorino n'ait pas été aussi prompte de la capitale; et comme ces manœu-
qu'on aurait pu s'y attendre , quoiqu'il vres avaient convaincu le feld-maréchal
n'ait atteint que près de Miendzyrzeç que le gouvernement polonais agissait
les corps de Golowin et de Rosen, et avec une nouvelle énergie, il fit le
ait passé inutilement quelques jours premier pas pour éviter l'effusion du
dans la contrée de Brzesc, dont il ne sang. Le général Prondzynski, que le
put s'emparer, il délivra cependant le président du conseil avait chargé d'une
palatinat de Podlachie de la présence mission importante, rapporta des con-
rand nombre de pièces de réserve qui
L'UNIVERS
ditions qui nous étaient avantageuses.
e « Il les soumit en conseil, en présence du président du sénat et du maréchal de la chambre des nonces.
Le président du gouvernement, le
(résident du sénat, les ministres de 'intérieur et des finances v otèrent pour l'adoption des conditions. Le vice-président, le général Malachowski , le maréchal de la chambre des nonces, les ministres des cultes, de la guerre, de la justice et des affaires étrangères votèrent pour le rejet, insistant avec violeuce pour que la Pologne fiit reconquise dans ses anciennes limites.
La majorité l'emporta, et alors s'engagea une nouvelle discussion sur le mode de rédaction de la réponse; discussion dans laquelle l'opinion du parti modéré fut encore obligée de céder.
a Le 4 septembre , lorsque la réponse eut été rédigée conformément au vote de la majorité, le président du gouvernement, augurant que le feldmaréchal terminerait la lutte par la force, donna dans l'après-midi nonseulement l'ordre de se tenir prêt au combat, mais il alla tout examiner en personne pour s'assurer que le service était bien fait.
« Le 5 septembre , le général Malachowski fit renouveler les préparatifs de défense, examina jusqu'à quel point il pouvait compter sur le succès; et, après avoir reçu de la tour de l'Observatoire l'avis que toute l'armée russe était en mouvement, il alla partout pour voir si tout était prêt pour l'attaque du lendemain.
a Le G septembre , le président du gouvernement établit son quartier général dans la redoute n° 73, parce que de là il pouvait voir toutes les attaques; et parce que , suivant les règles de la stratégie, il prévoyait que rassaut le
f)lus lort aurait lieu du côté du point e plus faible, c'est-à-dire, aux environs de Mokotow.
« Le 6 au soir, lorsque les retranchements 54 et 57 et les principaux ouvrages de l'église de Wola eurent été enlevés , on résolut , dans le conseil des ministres, d'écrire au feldmaréchal pour lui demander la com-
munication des conditions sur la base desquelles il était autorisé, par son souverain, à négocier avec les Polonais. Le général Prondzynski fut chargé de porter cette lettre. Il apporta pour réponse le désir du feld-maréchal que le président du gouvernement se trouvât, le 7, à huit heures du matin , aux avant-postes pour conférer avec lui.
« Le général Krukowiécki ayant eu , à l'heure indiquée, un entretien avec le feld-maréchal Paszkiéwitschà Wola, mais n'étant point autorisé à conclure un traité ( pouvoir que s'était réservé la diète par l'article 4 du décret du 17 août , relatif au changement de gouvernement), il rapporta, à Warsovie, les conditions offertes par le feld-maréchal ; et , dans une séance du conseil des ministres, les communiqua officiellement au président du sénat et au maréchal de la chambre des nonces , à l'effet de provoquer à ce sujet une délibération de la diète (*).
(*) Extrait du rapport adressé à S. M. f empereur par le feld-maréchal Paszkiéwitscli , le 9 septembre i83r.
« Le 5 septembre, M. Krukowiécki m'adres- « sa une lettre, dans laquelle, toul en pro- « lestant de son désir de voir cesser l'effusion « du sang , il déclarait : « que les Polonais « avaient pris les armes pour l'indépendance « nationale dans tes limites qui les sêpa- « raient anciennement de la Russie. »
«Une déclaration semblable m'enleva tout « espoir de voir les sujets polonais de V. M. « I. rentrer de bon gré dans le devoir. J'or- « donnai, pour toute réplique, l'assaut pour « le lendemain pour la pointe du jour. Il eut « lieu. . . .
Le 7 septembre, dès trois heures du ma-.
« tin , M. Prondzynski se présenta à nos « avant-postes et me demanda une entre- « vue .... Il annonça connaître l'iuten- « lion du général Krukowiécki de rentrer « sous l'obéissance de Y. M. , et qu'il avait « les pouvoirs nécessaires pour traiter sur « cette base.
« Je consentis à ce que le comte Kruko- « wiécki se rendit de suite auprès de moi.
«•J'engageai S. A. I. monseigneur le grandm duc Michel à vouloir bien me faire l'hon- « neur d'assister a cette conférence, qui sem- « Liait, devoir amener la pacification du « royaume ; le chef d'état-major comte de
« La suspension des hostilités n'avait été accordée que jusqu'à une heure de l'après-midi.
« Les chambres réunies, ayant reçu cette communication , résolurent de se
Eroroger et d'investir le général Kruowiécki de pleins pouvoirs, à l'effet de prendre les mesures qu'il jugerait convenables dans les circonstances critiques où en se trouvait.
« Comme la canonnade recommençait, et que le général Krukowiéçki n'avait reçu par écrit aucune décision et n'avait été informé que verbalement, par le général Prondzynski, de ce dont était chargé le maréchal de la diète, les négociations que lui confiaient les membres de la diète n'auraient pu être légales sans qu'un décret formel eût été rendu. Ne voulant point attirer sur
« Toll y fut également présent , et j'y ap- « pelai ensuite le général Berg.
«M. Krukowiéçki me tint 1111 langage si dif- « férent de celui auquel je devais m'atlendre, « que je lui rappelai qu'une déclaration de « son délégué avait déjà posé la question sur « les seules hases que je pusse admettre , et « qu'elles étaienl ainsi le seul point de dé- « part pour une négociation. Le comte Kru- «• kowiéeki désavoua la déclaration du gé- « néral Prondzvnski , en sa présence mèmc t
- et prétendit "de plus qu'il n'avait point •< reçu de la diète les pouvoirs nécessaires « pour traiter définilhement de la paix et « moins encore aux conditions que j'y met- « tais. La discussion qui s'engagea alors fut « nal urellement assez vive. Sou Altesse Impé- « riale prit plusieurs fois la parole et exposa « avec force tous le* malheurs qu'une cou- « pable opiniâtreté appelait sur la Polo- « gne. Deux fois je fus sur le point d'or- « donner la reprise immédiate des hostilités. « Mais cédant à de nouvelles instances etdé- « sirant éviter l'effusion du sang Je chargeai « le général Berg de lire les conditions prin- » cipales d'uu arrangement , et je consentis « à attendre jusqu'à une heure , c'est-à-dire
- pendant trois heures, la réponse définitive « du comte Krukowiéçki
« A une heure ne voyant revenir per- « sonne, je fis annoncer la reprise des hos- « lilités. On me demanda encore une demi- « heure. Lorsqu'elle fut écoulée sans avoir « amené de résultat, je fis commencer l'at- « taque , etc. »»
sa tête la grave responsabilité des malheurs qui menaçaient la ville et le pays, il envoya à la 'diète sa démission par l'entremise du conseiller d'État Szymanowski. Celui-ci la remit au secrétaire de la chambre des nonces , parce que déjà les membres de la diète, sans arrêter aucune résolution , s'étaient séparés, et ne devaient se rassembler de nouveau qu'à quatre heures. Une perte de temps semblable , dans un moment si critique, jointe au désir d'arrêter une effusion de sang inutile, décidèrent le général Krukowiéçki à envoyer le général Prondzynski au feldmaréchal , avec prière de suspendre le combat, attendu que les formalités nécessaires pour donner une réponse aussi importante ne pouvaient point être observées dans un si court délai ; mais qu'on devait s'attendre à ce qu'avant six heures du soir, la diète enverrait au président des pleins pouvoirs en forme pour conclure le traité.
« Le général Prondzynski ne vit
Eoint le feld-maréchal , qui déjà était lessé; il revint avec le général Berg, qui apporta la réponse du grand -duc Michel , autorisé à négocier : que le combat ne pouvait être suspendu avant qu'un traité eût été signé; mais qu'on pouvait toujours , au milieu du feu ,
fiarlementer ; qu'à cet effet , il envoyait 4 e général Berg, qui, -en arrivant à cinq heures au palais du gouvernement , ne fut pas peu surpris de trouver le président encore non investi des pleins pouvoirs en question.
« Le conseiller d'État Szymanowski revint peu d'instants après de la diète, porteur de la déclaration que les chambres n'acceptaient point la démission du président du gouvernement , mais qu'elles le priaient, au contraire, de continuer à se dévouer au bien général dans ces circonstances critiques.
« Le général Krukowiéçki , qui se voyait ainsi forcé de rester président du gouvernement, envoya de nouveau le général Prondzynski auprès de la diète pour lui communiquer la réponse du grand-duc et l'informer de l'arrivée du général Berg, chargé de con-
L'UNIVERS
dure le traité. Pendant ce temps - là , on recevait de la ligne de bataille des rapports portant que plusieurs de nos batteries avaient été enlevées et que l'ennemi s'approchait du rempart principal. Le général Prondzynski ne tarda pas à revenir accompagné par une députât ion de la diète , composée des députés Malachowski et Libiszewski, qui déclarèrent par écrit que les chambres, presqu'a l'unanimité, autorisaient le président du gouvernement à traiter avec l'ennemi. Les chambres réunies ayant ensuite envoyé, une heure plus tard, au général Krukowiéeki un décret qui lui conférait le droit de conclure un traité ayant pour ' objet de faire cesser le combat, le général Krukowiéeki refit les conditions qui lui avaient été envoyées- par l'ennemi et les remit au général Berg, en ajoutant qu'il lui était impossible de s'en écarter d'une syllabe. En môme temps, il ajouta une lettre pour l'empereur, dont il demanda l'envoi aussitôt après l'acceptation des articles.
« Le général Berg ayant refusé de se charger de ces articles, qui différaient si complètement de ceux qu'il avait apportés, le président le lit accompagner par le général Prondzynski , pour déclarer que, s'ils n'étaient point accor- . dés , l'armée polonaise se défendrait dans Warsovie jusqu'au dernier homme.
« Quand ces deux généraux furent partis , on continua à recevoir les plus tristes rapports de la ligne de bataille; et, lorsque le président apprit que l'ennemi s'était déjà emparé du rempart principal , derrière la barrière de Jérusalem , et faisait filer ses colonnes sur ce point , le colonel Breanski revint de parlementer et annonça que l'attaque cesserait aussitôt après le retour du général Berg.
« Ceci ayant eu lieu, et le bruit s'étant répandu dans la ville que l'ennemi avait été repoussé et avait suspendu l'attaque , le maréchal de la chambre des nonces, Wladislas Ostrowski , vint trouver le président du gouvernement,
3ui attendait encore le général Pronzynski , et lui apprit que les députés
qui s'étaient rassemblés au palais du gouvernement lui demandaient communication du traité qui allait être signé. Le président ne possédant point de copie de ces articles , que , faute de temps , on n'avait pu transcrire , et ne pouvant non plus paraître en personne dans la chambre, s'y refusa.
Un quart d'heure après, le maréchal revint lui déclarer que les chambres ne voulaient pas consentir à traiter, et que le président entrerait dans leurs vues en donnant sa démission.
« Le président du gouvernement ne pouvant pas s'opposer à la volonté des représentants de la dation , remit aussitôt au maréchal sa démission, qu'il avait déjà envoyée dans le courant de la journée, et dès qu'il eut entre les mains un acte écrit qui le déliait des devoirs de la présidence, et qui n'était toutefois signé aue par le maréchal (et qu'il apprit le lendemain ne pas être provenu d'une majorité légale) , il monta à cheval avec tout son étatmajor et se rendit à Praga; il facilita le passage de la Wistule à l'armée et arriva lui-même, sur l'autre rive, à'deux heures après minuit à la colonie de Golendzinow. A peine eut-il goûté un peu de repos, qu'arriva le chef d'étatmajor Lewinski, qui l'invita, au nom du nouveau gouvernement et au nom du généralissime Malachowski, à se considérer encore comme président du gouvernement national, et à retourner a Warsovie pour terminer les négociations avec les parlementaires russes, qui déclaraient n'avoir de pouvoirs pour négocier qu'avec lui.
«Le eénéral Krukowiéeki refusa d'abord de rentrer dans la ville pour négocier; cependant il finit par céder, quand le général Lewinski lui représenta les graves conséquences qu'aurait son refus, telles que la destruction de la ville et le massacre de plusieurs milliers d'habitants.
« En arrivant au palais du gouvernement, le général Krukowiéeki y trouva les parlementaires et le général Prondzynski, ainsi que le généralissime, plusieurs généraux, le vice-président du gouvernement et le maréchal
POLOGN E
de la chambre des nonces ; mais comme .
il avait donné sa démission, il dut se considérer comme une personne privée et sans aucun caractère politique; il crut donc ne pouvoir signer aucun acte, sans usurper une qualité qui ne lui appartenait plus. Il se borna à prier le général Berg d'obtenir du grand-duc Michel qu'il voulut bien prendre sous sa protection Warsovie et ses habitants. Le généralissime Ma-, lachowski et le nouveau vice-président du gouvernement, colonel Ziélinski, discutèrent ensuite avec le général Berg une convention militaire, qui contenait, entre autres conditions, celle de la reddition de Praga et du pont; mais quand le général Krukowiécki voulut se rendre à Praga pour rejoindre Tannée, un détachement de troupes, posté par le général Uminski, s'y opposa , et ce dernier déclara même qu'il ferait fusiller Krukowiécki sitôt qu'il se montrerait sur l'autre rive.
« Cette déclaration décida le général Krukowiécki à rentrer dans la ville, etc. »
L'occupation de Warsovie par les Russes mit fin, le 8 septembre, à un drame auquel l'Europe n'eut pas honte d'assister comme témoin passif.
Dans la lutte désespérée qui avait eu lieu aux portes de Warsovie, les Polonais essuyèrent une perte de cinq à six mille hommes. Les Russes eurent environ vingt mille des leurs tués ou blessés grièvement.
Afin de gagner du temps, on convint d'un armistice de quarante -huit heures.
«Si l'insurrection et la guerre, dit M. Lelewel, eussent été convenablement dirigées, la perte de la capitale, bien que grave, n aurait pas amené la chute de la cause nationale. Sous le règne de Jean-Kasimir, Warsovie fut occupée par l'ennemi à diverses reprises, et Étienne Czarniecki battu; cependant ce même Czarniecki ne put être dompté , et la capitale fut reconquise. »
Après la prise de cette dernière, l'armée polonaise, répartie dans tout le pays , pouvait encore réunir soixante
mille combattants ; tandis que les Russes , contraints de diviser leurs forces et de garder Warsovie , n'avaient que , cent mille hommes à lui opposer. Malheureusement , par suite d'une mauvaise direction imprimée aux esprits , les Polonais avaient plus foi en la possession de la capitale qu'en leurs chefs.
Néanmoins l'ordre fut envoyé aux divers corps éparpillés de rejoindre le quartier général de Modlin, où l'armée nationale s'était retirée. Un pont avait été construit à cet effet sur le Boug, près de Kamienczyk. Mais Ramorino, au lieu d'écouter la volonté du commandant en chef, assembla dans sa propre division un conseil de guerre, u la suite duquel il entra en Galicie, sur le territoire autrichien (t6 septembre). Le seul Samuel Rozycki tint bon avec son petit corps ; il lut bientôt rejoint par le prince Czartoryski et Gustave Malachowski , qui , venant de quitter Ramorino, lui donnèrent avis de la résolution de ce général ; Skrzvnecki arriva également, sous un déguisement , auprès de Rozycki. Ce digne chef, après avoir résisté jusqu'au dernier (homent , et voyant toutes les routes coupées par l'ennemi , fut forcé de chercher à son tour un refuge en Galicie (27 septembre).
Dans sa retraite vers la forteresse de Modlin , le corps polonais principal , encore fort de plus de vingt mille hommes, avec quatre-* ingt-dix pièces d'artillerie , avait été accompagné de soixante et dix membres de la diète , et d'un grand nombre d'habitants de Warsovie, qui redoutaient la veugeance de l'ennemi. A Modlin , le nouveau président, Bonaventure Niémoiowski , convoqua un conseil de guerre, où le général Rybinski fut élu commandant en chef. Le gouvernement national siégea de l'autre côté de la forteresse, dans la petite ville de Zakroczvm.
Divers projets d'action furent émis.
Quelques-uns voulaient surprendre Warsovie et la délivrer ; d'autres porter le théâtre de la guerre en Lithuanie ; d'autres , enfin , se jeter dans les contrées montagneuses de Krakovie,
L'UNIVERS
où Rozycki se défendait encore. Aucun de ces plans ne fut adopté cependant; et les pourparlers qui eurent lieu entre les deux camps opposés , du 0 au 29 septembre, n'ayant produit aucun résultat. Tannée polonaise se retira sur Ploçk. Là , le commandement en chef fût offert par la diète au général Uminski ; mais l'infanterie repoussant le choix de ce nouveau chef, qui avait toujours servi dans la cavalerie , et les représentants de la nation ne possédant plus aucune influence sur des troupes démoralisées, Rybinski entra , avec les débris de l'armée , sur le territoire prussien, entre Brodniça et Swiedziebno (5 octobre).
Au moment de passer la frontière, Rybinski adressa, en sa qualité de commandant en chef, la protestation suivante à l'Europe :
« Le monde connaît déjà les motifs « qui ont porté la nation polonaise à «se soulever et à revendiquer, les ar- « mes à la main, les droits imprescriptibles que le temps ni la force « n'ont pu lui ravir. Le manifeste émis « par les chambres réunies de Pologne « a dévoilé à l'Europe civilisée les «abus dont les Polonais avaient été «victimes, les griefs dont ils avaient «demandé le redressement, et j*ao»
« cueil que leurs justes représentations «reçurent de l'empereur de Russie.
«Sourd à la voix du peuple polonais, « c'est par la guerre qu'il répondit à «nos réclamations, et des combats « meurtriers s'engagèrent aussitôt cn- «tre le puissant empire du Nord et «une poignée de braves animés du «désir de défendre la plus belle des «causes. Souvent conduits à la vic- • toire , les Polonais prouvèrent sur les « champs de bataille qu'ils savaient «soutenir leurs droits; et tous les citoyens témoignèrent assez , par leur «conduite publique et privée, qu'il n'é- « tait pas de sacrilice qu'ils ne fussent « prêts à déposer avec joie sur l'autel de « la patrie. La justice de l'histoire, celle « des souverains et des peuples, à la- « quelle les Polonais, victimes d'une « cruelle destinée , ne cessent d'en an- « peler, saura apprécier la noblesse de
« leur entreprise, la grandeur de leurs «efforts, leur persévérance dans le «malheur, et la difficulté, Timpossi- « bilité de reconquérir leur indépen- «dance et l'intégrité de leurs fron- « tièrrs sans une assistance étrangère «à laquelle ils croyaient avoir quel- « ques droits.
« La lutte dura pendant près d'un « an , avec des chances égales la plu- « part du temps. Riais la supério- «rité matérielle de l'ennemi, l'épui- « sèment du trésor public, des mu- « nitions de guerre et des autres ressources du pays, la perte de tout « espoir d'une intervention étrangère « quelconque, le manque d'éléments « indispensables pour soutenir d'aussi « grands efforts, amenèrent des résul- «tats qui rendirent plus difûcile que «jamais la continuation de la lutte.
« Elle devint impossible après l'évacua- «tion de Warsovie, ce foyer de pa- «triotisme, contre lequel l'ennemi « avait employé l'élite de son armée et « réuni la presque totalité de ses forces.
«Après la perte d'un point militaire «aussi important, et pour empêcher «qu'une seule goutte du sang des «braves fût versée sans utilité pour «la cause, le commandant en chef de « l'armée polonaise, sans préjuger en «rien les décisions de la représenta- «tion nationale et n'agissant qu'au « nom de l'armée, entra avec le maré- «chal Paszkiéwitsch en pourparler, « dont le but était de conclure un ar- « mistice pour arrêter l'effusion du « sang et fixer les bases d'une pacifica- «tion prochaine. L'armée déclarait «même qu'elle était prête à se sou- « mettre à son ancien souverain , pourvu « que l'empereur de toutes les Russies, « comme roi constitutionnel de Polo- «gne, basât son règne sur des insti- «tutions nationales, qu'il garantît « l'oubli du passé à tous les habitants « qui avaient pris une part quelcon- «que dans la révolution, et qu'il «ne fut rien proposé à l'armée po- « lonaise d'incompatible avec son hon- « neur et sa dignité. Cette negocia- «tion, qui dura plus de vingt jours, «fut d'abord conduite avec des ap-
«parences de modération, qui sem- « blaient promettre le succès; mais bien- « tôt elle prit un caractère d'exigence, « qui se changea à la fin en un ordre « positif, de la part du maréchal Pasz- « kiéwitscb, de se soumettre sans con- «dition et d'attendre la clémence de «l'empereur. Pendant ce temps , les « armées russes avaient pris, contrai- « rement à la bonne foi , des positions «militaires qui menaçaient la nôtre « d'une destruction complète. C'est « dans cet état de choses que le com- « mandant de l'armée polonaise crut « devoir se rapprocher des frontières « de la Prusse et y chercher un asile « pour son armée , que le noble caractère du souverain lui garantissait.
« Mais avant de quitter la terre na- «taie, cette terre chérie arrosée du « sang le plus pur et de nos larmes , «Tannée de Pologue déclare, devant « Dieu et devant l'univers, (jue chaque « Polonais reste aujourd'hui et restera «toujours aussi pénétré de la sainteté « et de la justice de notre cause qu'il « le fut jamais; elle considère, en outre, « comme un devoir sacré d'en appeler « solennellement par cet acte à toutes «les nations, à tous les cabinets du «inonde civilisé, et principalement à «ceux qui, au congrès de Vienne, ont « témoigné le plus d'intérêt à la cause « polonaise, et de leur confier le sort « futur et l'existence politique de cette
• nation toujours malheureuse et ja- « mais vaincue, qui se trouve appelée « à exercer une si grande influence «sur la civilisation, l'équilibre et la « paix de l'Europe. Les Grecs, les Bel- « ges et d'autres peuples ont été l'objet « de la sollicitude des grandes puis- « sances ; les Polonais seraient-ils donc « les seuls auxquels elles refuseraient « leur protection? Non, la dignité, la « conscience des souverains nous ga- « rantissent le contraire.
« C'est donc à vous, puissants de la «terre, c'est aux sympathies de vos « peuples que l'armée nationale de Po- « logne s'adresse dans son affliction :
* elle vous conjure au nom du Tout- « Puissant, au nom de l'humanité, au «nom du droit commun à tous les
1 « hommes , de prendre sous votre garde « nos libertés et de faire présider la « justice et l'équité aux arrangements « qui seront pris à notre égard , et qui , «pour assurer la paix de l'Kurope, « doivent être conformes au bien gé- « néral et à celui de la Pologne.
« Swiedziebno, sur la frontière prus- « sienne, ce 4 octobre 1831.
« Le commandant en chef de l'armée «polonaise,
« Rybiihski. »
Rybinski arrêta, en outre, diverses dispositions, afin défaire parvenir intacte, à la banque de Pologne, une somme d'environ six millions, prise pour les besoins de l'armée au moment de l'évacuation de Wjrsovie. Les fonds appartenant au ministère de la guerre furent également rendus dans toute leur intégrité.
Ces soins assurés, Rybinski termina la série des actes officiels par la lettre qui suit , destinée au roi de Prusse :
« SinE,
« La lulle de dix mois que notre malheu- « reuse patrie soutient , avec le courage du « désespoir, contre lotîtes les forces de la <i Russie, est parvenue au point où une « plus longue résistance deviendrait une « effusion de sang inutile.
« C'est pour éviter au pays de nouveaux « malheurs, qui en seraient le résultat, que « nous avions pris la résolution de nous sou- « mettre à noire souverain constitutionnel, « sans cependant dévier de la route que « nous traçait l'honneur. Mais les condi- « lions humiliantes que le maréchal comte « Paszkiéwitsch veut nous imposer nous ra- « viraient ce dernier bien; nous sommes « donc décides à n'y souscrire jamais.
« Les événements ultérieurs de la guerre « nous ayant rapprochés des frontières des « États de Votre. Majesté, l'armée, qui cède v à des forces supérieures, se trouve au- « jourd'hui dans le cas d'avoir à invoquer « votre hospitalité, au nom du droit des naît tions et de l'humanité. Prc.-sée par la né- « cessité, elle doit chercher asile dans les « Élats soumis au sceplre de Votre Majesté, <• convaincue que l'équité connue et les ver- « tus privées qui la caractérisent garantiront •< sa haute protection au malheur!
« Je suis avec le plus profond respect, etc., «Mathieu Rybinski, «« commandant en chef de l'armée polonaise."
Trente mille Polonais environ passèrent en Prusse avec le général Rybinski; un nombre à peu près égal avait déjà cherche asiie précédemment en Galicie, sous les ordres des généraux Ramorino et Rozycki. Tous durent déposer leurs armes à l'entrée de la frontière.
A cette partie militante du pays se joignit une foule de citoyens distingués de toutes les classes de la nation , réduits à fuir devant la vengeance des vainqueurs. Un désir bien naturel ne tarda pas a s'empnrer de l'immense majorité des exilés, celui de voir la France, cette vieille amie de la Pologne; mais ce projet contrariait les vœux de la Russie, et on mit tout en œuvre pour en empêcher la réalisation.
Les officiers étant proscrits en masse par l'oukase du tzar (octobre 1831), ce 1 "ut aux sous-ofliciers et aux soldats <jue l'on s'attaqua, afin de les décider à rentrer dans le royaume. Leur répugnance à cet égard était grande, mais toutes les voies furent jugées bonne- , même la violence, pour les contraindre à accepter un pardon auquel ils ne croyaient pas. A peine de retour en Pologne, ils se virent transportés au fond de la Russie et incorporés de force dans les régiments moskovites.
Une très-faible partie des soldats échappa à ces rigueurs. Plus heureux qu'eux, les officiers purent gagner la France, et leur passage à travers l'Allemagne fit époque. On ne vit jamais de manifestation plus vive et plus générale. La plupart des réfugiés étaient privés de toutes ressources; mais, grâce au dévouement de* habitants, ils traversèrent le vaste sol germanique sans ressentir le moindre besoin. Chaque viile devenait le centre d'ui e association bienfaisante, qui prodiguait avec effusion les secours et les consolations. La Saxe se distingua surtout par l'accueil qu'elle fit au malheur; et son vieux roi résista, aussi longtemps que le lui permit sa position politique, aux exigences des- oppresseurs de la Pologne.
Une fois en France, où la réception ne fut pas moins touchante et moins
ERS
fraternelle, les exilés purent respirer en liberté et rêver des jours meilleurs pour leur patrie.
Après une lutte de près d'une année, la révolution polonaise était abattue. La sympathie des nations lui était acquise dès le début; et peut-être les gouvernements européens auraient- ils fini par lui prêter assistance, si la Russie , qui redoutait avec raison une telle démonstration , n'eût pris à tâche d'intriguer et de calomnier le caractère d'un soulèvement aussi légitime. Ainsi, elle ne cessa de répéter, par la voix de tous les organesdontelledisposait, que, loin d'être un mouvement national , l'insurrection polonaise n'était qu'une émeute qui n'avait aucune importance politique pour l'Europe.
Rien ne répond mieux à celte allégation que les paroles d'un personnage haut placé, et que l'on n'accusera pas de professer des opinions anareniques, S.A. R. le duc deSussex.
Files font partie de sa réplique à l'adresse que lui présenta, au mois de juin 1 839, le comité de l'émigration polonaise à Londres.
« Votre insurrection , Messieurs , dit S.
« A. R. , n'a pas été une révolution , mais « bien une lutte pour reconquérir vos pri- « viléges et vos droils comme nation indé- « pendante , régie par des lois spéciales et « vous appartenant , lois qui vous ont été «• garanties par le congrès de Vienne, au- « quel l'Angleterre participa.
« Par degrés et insensiblement, par tous « les moyens, enfin , vous avez été dépouil- « lés de vos droiis, sans que cela attirât l'al- « tention de l'Europe ou provoquât sespro- « tcsLUions, bien que ce résultat l'atteignait « matériellement et lui faisait un tort grave.
«« L'issue de votre insurrection n'a pas ré- « pondu à votre courage , et je dois le dé- « plorer avec tous les honnêtes gens ; mais « j'ai l'espérance ferme et sincère , et cha»- •« que jour j adresse à cet égard mes prières « les plus ardentes à Dieu, le puissant maître « de toutes les actions humaines, que le « temps viendra où il vous sera permis de « retourner dans votre patrie et de la voir « occuper de nouveau le rang qu'elle tenait « autrefois avec tant d'éclat parmi les na- « lions européennes. » *
La fortune des armes remporta donc encore une fois sur les lois de la justice; mais, depuis l'établissement du christianisme, on vit rarement le vainqueur abuser du triomphe comme le fit l'empereur Nicolas. Quelle que soit la manière dont on veuille envisager le droit de résistance à la tyrannie, on ne peut nier, d'après les paroles du duc de Sussex qui précèdent, que les Polonais se soient levés en masse pour réclamer leurs droits. Les hommes les plus honorables avaient figuré dans la révolution , et y avaient déployé un courage héroïque , joint à une abnégation sublime. Enfin , la nation polonaise, en courant aux armes, cédait aux souvenirs impérieux d'une existence libre de toutes chaînes étrangères durant dix siècles; existence attestée par l'histoire , et que quarante années de malheurs et d'oppression n'avaient pu effacer de sa mémoire.
Ces considérations , qui eussent été toutes-puissantes aux yeux d'un vainqueur généreux, ne furent d'aucun
f>oids auprès du tzar. Maître du pavs , ibre de tout empêchement du côté des autres puissances , pouvant montrer à son gré une magnanimité d'accord avec une saine politique, il préféra, pour le triste plaisir, de la vengeance 4 considérer les chefs de la nation comme de vils malfaiteurs et traiter la Pologne entière' comme un faubourg révolté. Cette résolution une fois prise , il ne lui restait plus que la voie des rigueurs , et il s'y précipita.
Le surlendemain de l'entrée des Russes à Warsovie, un acte d'amnistie fut proclamé (10 septembre), en vertu duquel on promettait l'oubli du passé à tous ceux qui se soumettraient au pouvoir de l'empereur. Trois jours après , un nonce de la diète , Xavier Sabatyn , qui avait fait sa soumission , était arrêté et déporté pour sa coopération aux événements antérieurs.
22 e livraison. (Pologne.)
Ce premier abus de la victoire n'était que le prélude d'une longue série d'actes arbitraires et révoltants.
Le château des rois de Pologne fut dépouillé de tous ses objets d'art et de tous ses souvenirs historiques , tandis que les deux salles où s'assemblait la diète étaient converties en casernes.
Le maréchal Sacken eut plein pouvoir de créer, dans les provinces lithuaniennes, des commissions militaires pour juger les insurgés. Il fut autorisé également à rendre des décrets de bannissement, de confiscation, de condamnation aux travaux des mines, et même de mort. Et , loin que l'empereur s'empressât d'adoucir ceux de ces décrets qui étaient soumis à sa ratification, if les aggravait, comme il le Ut à l'égard du prince Roman Sanguszko, qui , déchu de toutes ses grandeurs , se vit condamné, par un ordre impérial , à faire à pied la route de Sibérie.
Le nombre des citoyens notables enjevés ainsi à leurs foyers, après les avoir dégradés , fut immense. Souvent on joignait l'ironie à la cruauté ; témoin la décision rendue contre le vénérable abbé Siérocinski : «Considérant « que le coupable est d'un âge tres-avan- * cé , il est condamné à la perte de ses « titres de noblesse,desafortune,et à un « bannissement perpétuel en Sibérie.»
La cocarde moskovitc fut substituée à la cocarde polonaise, et l'ordre national du Mérite militaire transformé en ordre russe. La décoration qui avait paré la poitrine des Kosciuszko et des Poniatowski servit désormais d'encouragement aux oppresseurs du pays.
On publia, a la fin de novembre 1831, un nouvel acte d'amnistie, remarquable seulement par les exclusions qu'il renferme. En étaient exceptés :
1° les auteurs de la révolution du 29 novembre , qui ne furent que les interprètes du vœu général ; 2° les membres du gouvernement, expression vague
L'UNIVERS
qui comprenait, selon le sens qu'on voulait bien lui donner, sept individus ou deux cents ; 3° les députés ayant contribué à Vacte de déchéance , terme manquant également à dessein de précision , car cet acte avait été voté et si-
§né à l'unanimité par les membres des eux chambres présents à Warsovie ; 4* enfin , tes assassins de la nuit du 15 août, rapprochement odieux dont la tendance n'échappa à personne.
L'influence de l'amnistie fut telle que toutes les maisons d'arrêt de Warsovie se trouvèrent bientôt encombrées de prisonniers. Pour pouvoir abriter ceux qu'on expédiait des provinces , il fallut métamorphoser de nouveau en cachots les couvents des carmes et des dominicains , qui avaient déjà servi à cet usage sous l'administration du grand-duc Constantin.
Le mois de février 1832 devait montrer, à l'Europe indignée, un abus de puissance d'une audace extrême : d'un seul trait de plume, le tzar brisa tous les actes de son prédécesseur et viola son propre serment. Immédiatement après la prise de Warsovie, l'acte-original de la charte de 1815, charte signée par Alexandre et jurée parNicolas, avait été expédié à Saint-Pétersbourg.
Le 26 février, parut un oukase qui, sous le nom de Statuts organiques, imposa à la Pologne , en place du pacte précédent, un règlement arbitraire détruisant toutes les stipulations du con-
{;rès de Vienne et renversant toutes es garanties nationales.
Cet acte déclarait « la Pologne par- «tie intégrante de l'empire, ses habi- « tants ne devant former à l'avenir, « avec les Russes , qu'une seide et « même nation. » D'après ses dispositions, la cérémonie du couronnement royal est abolie ; l'armée polonaise cesse d'exister; les soldats levés en Pologne doivent servir dans les régiments moskovites; les Russes sont aptes à remplir des fonctions en Pologne ; les juges sont déclarés amovibles; la peine de la confiscation est remise en vigueur; des impôts peuvent être prélevés au profit de la Russie; les lois d'intérêt général et de finance sont discutées et arrêtées par le conseil d'empire sié-
geant à Saint-Pétersbourg ; enfin le
ministère d'instruction publique est supprimé.
Les formes de l'administration étaient complètement bouleversées; et comme si l'empereur craignait encore d'avoir trop fait, en accordant quelues faibles garanties, il s'empressa 'ajouter que Tes dispositions des Statuts organiques pourraient être modifiées et changées à volonté.
Leur publication fut suivie de l'installation d'un soi-disant conseil d'administration, chargé de pourvoir à l'exécution du nouvel ordre de choses.
Des Russes et deux transfuges polonais le composèrent , et la présidence en fut dévolue au prince de Warsovie, titre accordé au feld- maréchal Paszkiéwitsch, afin de démontrer aux plus incrédules que Warsovie cessait d'être la capitale d'un royaume distinct, et nu serait plus désormais que le cheflieu d'une province de l'empire russe.
Marchant ainsi sans pudeur dans les voies de la tyrannie, on voulut cependant obtenir un simulacre d'adhésion; et il fallut, pour comble d'outrages, qu'une députât ion de Polonais allât remercier à Saint-Pétersbourg lé tzar des bienfaits qu'il daignait répandre sur leur pays (13 mai).
On exigea également d'autres manifestations de joie, telles que des fêtes et des illuminations. Ces dernières sont exécutées par ordre, sous peine d'une amende de cinquante florins par chaque croisée non éclairée.
Simultanément aux Statuts organiques, il parut, par ordre de l'empereur, un décret du feld-maréchal Paszkiéwitsch concernant l'enrôlement des militaires amnistiés, d'après lequel tous les sous-officiers et soldats ayant appartenu à l'armée polonaise devaient être incorporés dans les régiments russes.
De février à mai 1832, les spoliations les plus douloureuses s'opérèrent à Warsovie. L'université et toutes les autres institutions libérales furent fermées; et des commissaires, envoyés de Saint-Pétersbourg, eurent ordre d'enlever les bibliothèques publiques, les cabinets, les musées : en un mot, toutes les collections relatives aux arts
FÔLOGNE.
et aux sciences. Ces instructions ne furent que trop fidèlement exécutées, et. en quelques mois, Warsovie se vit dépouillée des richesses littéraires et artistiques que la nation avait amassées avec tant de persévérance depuis des siècles.
Des mesures encore plus cruelles se
{Réparaient. Nous voulons parler de 'enlèvement des enfants mâles, que l'on transporta, au nombre de plusieurs «milliers, en Russie, afin de les y faire élever dans la langue et dans la religion moskovites. On dira sans doute que l'oukase n'entendait parler que des enfants vagabonds ou orphelins, mais on sentira facilement à quelle extension d'arbitraire prêtait une pareille décision. 11 fut tel qu'il donna lieu aux scènes les plus déchirantes, notamment à l'infanticide commis par une mère sur son propre fils (*).
Un acte qui surpassa tous les autres, fut l'ordre impérial de transporter cinq mille familles de gentilshommes polonais, propriétaires en Podolie, sur la ligne du Caucase , pour les incorporer par la suite dans les régiments russes.
Cette mesure a été tant de fois mise en doute par les organes à la solde de la Russie , que nous ne saurions l'entourer de trop de preuves.
« Ordre du ministre des finances au gouverneur de la Podolie, en date du 21 novembre 1831.
« S. M. l'empereur a daigné émettre l'ordre suprême défaire les règlements nécessaires pour transplanter, pour la première fois, cinq mille familles de gentilshommes polonais du gouvernement de Podolie sur les steppes du trésor, et, par préférence, sur la ligne ou dans le district du Caucase, pour qu'ensuite les transplantés puissent être enrôlés au service militaire. .
« Pour effectuer ladite transplantation, il faut choisir : 1° les personnes qui , ayant pris part à la dernière révolution , sont revenues, au terme fixé, témoigner leur repentir ; celles aussi
(*) Documents relatifs à cette mesure :
Ordre de letat-major impérial du 19 février 3 83a ; ordre du feld-maréchal Paskiéwitsch, du 24 mars; arrêté du conseil d'administration du 10 avril.
qui ont été comprises dans la troisième classe de coupables et qui , par conséquent , ont obtenu la grâce et le pardon de S. M.; 2° les personnes dont la manière de vivre, d'après l'opinion des autorités locales, excite la méfiance du gouvernement.
« D'après cela, Votte Excellence se servira de tous les moyens nécessaires (sans publier ni faire connaître la teneur ae cet ordre) pour enregistrer les familles qui doivent être transplantées, afin que vous puissiez commencer incessamment l'exécution de cet ordre selon les règles qui vous seront communiquées ultérieurement. »
Le ministre de l'intérieur écrivit de Saint-Pétersbourg, le 18 avril 1832, au même gouverneur pour lui rappeler les ordres précédents.
« Sa Majesté, dit-il, en confirmant les règlements arrêtés, a daigné ajouter de sa propre main : « Ces règle- « ments doivent servir non-seulement « pour le gouvernement de Podolie, « mais encore pour tous les gouverneci ments occidentaux : Wilna, Grodno, « W i tebsk , Moh i I ew, B ialy stok ,M i nsk, « "VVolhynie et Kiiow ; ce qui fait « en tout quarante-cinq mille famÙ- « les. »
« Les ci-devant gentilshommes nonpropriétaires qui n'ont pas de revenus ni d'occupations fixes, qui changent de résidence ou demeurent sans occu-
Sation , seront transplantés à la ligne u Caucase parmi les Kosaks et seront inscrits parmi eux ; et comme désormais ils feront partie des troupes kosakes , leur colonie ne doit être en aucune relation avec les colonies des cidevant gentilshommes polonais.
« Bludow. » Enfin dans une dépêche ultérieure, en date du 26 août, de ce même ministre au gouverneur, se trouvent ces lignes :
« Si les gentilshommes polonais n'ont pas envie de se faire transplanter, vous êtes autorisé à les y contraindre par la force, »
En conséquence, le gouverneur de la Podolie transmit l'ordre aux autorités locales d'opérer une première levée de douze cents familles. Elle eut lieu , mais l'indignation qu'inspira cet
L'UNIVERS
essai, contraire à toutes les lois de l'humanité et de la civilisation , fut si vive, que , pour la première fois , le gouvernement dut reculer. Il n'osa pas l'étendre aux autres provinces polonaises, ainsi mi'il l'avait décidé.
Mais une voie où il marcha d'un pas ferme, ce fut celle des confiscations.
Les feuilles officielles suffirent à peine à l'enregistrement des documents authentiques, attestant le nombre des victimes et la masse des biens ravis.
Une estimation modérée fait monter les protits du trésor russe, provenant des confiscations opérées dans la seule province de Wolhynie, à vingt-quatre millions de francs. Si l'on ajoute à cette somme les spoliations exercées dans les gouvernements de Podolie, de Kiiow et de Wilna, on trouvera que le total dépasse le chiffre de quatrevingts millions. Dans ce calcul, qui ne va que jusqu'en 1833, ne figurent pas les confiscations du royaume de Pologne créé en 1815 et le* principal foyer de la révolution.
Des scènes sanglantes eurent lieu, en 1832, sur divers points : à Cronstadt, où douze soldats furent fustigés à mort pour avoir refusé de prêter serment de fidélité au tzar; à lanow, où d'autres militaires furent immolés à coups de verges pour le même fait, au pied du monument élevé à la mémoire deKosciuszko; àlîerdyczew, où quatre Polonais, destinés à être déportés en Sibérie, expirèrent sous le knout, après une tentative d'évasion infructueuse.
Le commerce polonais jouissait de garanties précieuses, grâce à l'administration distincte établie par le congrès de Vienne. Bientôt l'empereur priva le pays de ses franchises commerciales, en élevant le tarif des droits de douane (23 décembre 1832). Un ccup mortel fut porté par là aux manufactures nationales, qui durent cesser leurs travaux ; et les artisans étrangers , dont les essais heureux fertilisaient le royaume, en y créant de nouvelles branches de richesses, se virent contraints a l'abandonner.
En revanche, les juifs, cette lèpre du pays, furent ouvertement protégés
et récompensés , pour prix des services rendus à l'ennemi durant la dernière guerre. On leur restitua le privilège de débiter les liqueurs fortes, dont ils ne faisaient usage précédemment que pour appauvrir et démoraliser les paysans.
Il leur fut accordé, en outre, ùn secours de deux cent mille florins.
Le 15 juillet 1833, une cour prévôtaie, présidée par le général russe Sulima . prononça la peine capitale et le séquestre des biens contre deux cent quatre-vingt-six émigrés, parmi lesquels figuraient le prince Adam Czartoryski , les membres du gouvernement national, le maréchal de la diète, des sénateurs, des nonces, des officiers de l'armée, des écrivains, ainsi que les élèves de l'école des porte-enseignes et les étudiants de l'université qui avaient donné l'impulsion dans la nuit du 29 novembre 1830.
Mais de toutes les blessures faites au cœur des Polonais, la plus sensible fut la persécution exercée contre la religion catholique romaine, religion professée par la presque totalité des habitants, et base fondamentale de la nationalité. Le système adopté à cet égard , et nui avait pour but le triomphe du culte gréco-russe, a été suivi avec une persévérance rare. Près de deux cents établissements religieux furent abolis en Lithuanie, en Wolhynie et en Podolie, et leurs biens confisqués; un grand nombre d'ecclésiastiques, dont plusieurs prélats éminents, eurent à supporter les traitements les plus rigoureux ; on pilla le trésor de Czenstochowa , lieu tellement révéré, que des populations entières y accouraient à certaines époques de l'année; enfin, entre autres oukases spéciaux, celui du 19 juillet 1832 assigna, à partir de cette époque, la moitié des églises catholiques au culte grec, et ordonna qu'à l'avenir, toutes les fois qu'une église grecque tomberait en ruine, on s'emparerait d'une église catholique.
Tant d'atteintes portées aux affections les plus chères de la nation semèrent de toutes parts une douleur profonde. Au milieu de l'abattement général, quelques esprits seulement ne
désespérèrent pas de pouvoir affranchir le pays du joug de fer sous lequel il gémissait; mais ces tentatives, enfantées par un zèle irréfléchi , n'eurent pour résultat que de compromettre inutilement une foule de personnes et d'augmenter le nombre des victimes.
En avril et mai 1833, des corps de partisans, organisés dans les forêts, apparurent dans les palatinats de Kalisz, Krakovie, Lublin, Sandomir et Plock, ainsi que dans plusieurs districts de la Lithuanie. Mais les forces russes, si supérieures, les eurent bientôt écrasés. Plus tard , de nouveaux essais d'affranchissement n'obtinrent pas plus de succès (*).
Le dernier débris polonais, Krakovie même, ce mausolée consacrant l'antique splendeur du royaume, n'a pas été respectée. Fondée'par le congrès de Vienne, cette république, quoique bien modeste, occupait les pensées de la Russie, qui, ne s'associant que les deux États voisins, résolut d'en changer l'organisation. Des commissaires s'assemblèrent; et, le 23 mars 1833, un acte signé par les seuls envoyés d'Autriche, de Prusse et de Russie, détruisit complètement les aranties d'indépendance renfermées ans sa constitution.
Depuis, rien^i'annonce un adoucissement prochain aux maux de la Pologne ; la colère préside toujours aux conseils du souverain, ainsi que l'at- - testent les décrets rendus chaque jour.
En 1835, l'empereur fit le voyage de Warsovie , où il se borna à visiter la citadelle que l'on venait d'élever aux frais du trésor polonais. Après un délai de quatre années, on espérait que le courroux de ce monarque serait affaibli , et la présence impériale semblait à tous un grand pas fait vers la conciliation. Dans le but d'accélérer ce résul-
(*) Au nombre de ceux qui se sacrifièrent ainsi en vain et qui périrent dans les supplices, figurent Dziewicki, Antoine Olkowski , Joseph Kurziamski , Itlaisc Przrorski, Antoine Karczewski, Alexandre Plenkiewiez, Joseph Dawidowicz, Michel Jakubowskl , Michel Wolowicz , Félix Bugayski, Sylvestre Raczynski , Palmar , Gielcold , Szpek , Arthur Zawisza et Konarski.
tat, il fut ordonné qu'une dépufation de la municipalité de Warsovie porterait à l'empereur les hommages de la nation , celte démarche respectueuse devant amener des paroles de paix et d'oubli.
Le feld-maréehal Paszkiéwïtseh pré.
senta donc la députation au tzar, au château de Lazienki ; mais Nicolas, sans attendre son discours, lui adressa ces mots :
« Je sais , Messieurs , que vous avez « voulu me parler; je connais même le « contenu de votre discours , et c'est « pour vous épargner un mensonge « que je ne désire pas qu'il me soit « prononcé. Oui , Messieurs, c'est pour « vous épargner un mensonge; car je « sais que vos sentiments ne sont pas « tels que vous voulez me le faire ac- « croire.
« Et comment pourrais je y ajouter « foi , quand vous m'avez tenu ce « même langage la veille de la révolu- «tion? N'est-ce pas vous-mêmes qui « me parliez il y a cinq ans, il y a huit « ans, de fidélité, de dévouement, et « qui me faisiez les plus belles protestations? Quelques jours après, « vous avez violé vos serments, vous « avez commis des actions horribles.
«L'empereur Alexandre, qui avait « fait pour vous plus qu'un empereur « de Russie n'aurait du faire, qui vous «a comblés de bienfaits, qui vous a « favorisés plus que ses propres sujets, • et vous a rendus la nation la plus « florissante et la plus heureuse, I em- « pereur Alexandre a été payé de la « plus noire ingratitude.
« Vous n'avez jamais pu vous cono tenter de la position la plus avanta- « geuse, et vous avez fini par briser « vous-mêmes votre bonheur. Je vous «dis ici la vérité pour éclaircir notre « position mutuelle, et pour que vous « sachiez bien à quoi vous en tenir.
« car je vous vois et vous parle pour « la première fois depuis les troubles.
« Messieurs, il faut des actions et « non pas des paroles ; il faut que le re- « pentir vienne du cœur. Je vous parle « sans m'échauffer, vous voyez que je « suis calme ; je n'ai pas de rancune, « et je vous ferai du bien malgré vous.
L'UNIVERS
« Le maréchal , que voici , remplit mes «intentions, me seconde dans mes « vues , et pense aussi à votre bien- • être. »
Ici, les membres de la députation saluèrent le maréchal.
« Eh bien ! Messieurs, reprit le tzar, a que signifient ces saluts? Avant tout, « il faut remplir ses devoirs, il faut se « conduire en honnêtes gens. Vous « avez, Messieurs, à choisir entre deux « partis, ou persister dans vos illusions « d'une Pologne indépendante , ou vivre «tranquillement et en sujets fidèles « sous mon gouvernement.
« Si vous vous entêtez à conserver « vos rêves de nationalité distincte, de « Pologne indépendante, et de toutes « ces chimères, vous ne pouvez qu'atti- « re/ sur vous de grands malheurs. J'ai « fait élever ici la citadelle, et je vous « déclare qu'à la moindre émeute je ferrai foudroyer la ville , je détruirai « Varsovie, et, certes, ce ne sera « pas moi qui la rebâtirai.
« Il m'est bien pénible de vous par- « 1er ainsi ; il est bien pénible à un « souverain de traiter ainsi ses sujets; « mais je vous le dis pour votre propre «bien. C'est à vous, Messieurs, de « mériter l'oubli du passé; ce n'est que « par votre conduite et votre dévoue- « ment a mon gouvernement que vous « pouvez y parvenir.
« Je sais qu'il y a des correspondaa- « ces avec l'étranger; qu'on envoie ici « de mauvais écrits, et que l'on tâche « de pervertir les esprits. Mais la meil- « leure police du monde, aveu une « frontière comme la vôtre, ne peut « empêcher les relations clandestines.
« C'est à vous-mêmes à faire la police, « à écarter le mal.
« C'est en élevant bien vos enfants, « en leur inculquant des principes de « religion et de fidélité à leur souve- « rain, que vous pouvez rester dans « le bon chemin.
« Et au milieu de tous ces troubles « qui agitent l'Europe, et de toutes « ces doctrines qui ébranlent l'édifice « social, il n'y a que la Russie qui « reste forte et intacte.
« Croyez-moi , Messieurs , c'est un « vrai bbuhcur d'appartenir à ce pays
û et de jouir de sa protection. Si vous « vous conduisez bien , si vous rem- « plissez tous vos devoirs, ma sollici- « tude paternelle s'étendra sur vous « tous, et malgré tout ce qui s'est « passé, mon gouvernement pensera « toujours à votre bien-être.
« Rappelez-vous bien ce que je vous « ai dit. »
Ce discours est jugé depuis longtemps dans l'esprit de l'Europe, et nous citerons à cet égard les paroles d'un publiçiste distingué.
« Le traite solennel de Vienne, dit M. Saint-Marc Girardin, la proclamation d'Alexandre, son propre manifeste en montant sur le trône, l'empereur Nicolas a tout oublié dans son discours aux Polonais. Étrange effet de la colère ou d'une politique ambitieuse ! Il déclare à la face de l'Europe qu'il n'y a plus de Pologne distincte; il invite lés Polonais à adjurer cette chimère !
Les traités, à l'entendre, ne sont plus qu'un rêve. Cette patrie polonaise, cette patrie nécessaire à l'Europe, selon Alexandre, ce n'est plus, selon Nicolas , qu'une illusion à laquelle il faut que Warsovie renonce... L'empereur Nicolas lui apprendra comment on oublie , lui qui a si vite oublié les bienfaits de son frère et le testament qui l'a fait empereur.
« Alexandre savait résister aux haines brutales 4e la Russie contre la Pologne; Alexandre savait modérer et contenir le peuple qu'il conduisait. 11 croyait que c'était l'art du gouvernement de diriger et non de suivre , de donner le mouvement et non de le recevoir. Russe, il savait s'élever audessus des rancunes de sa nation, et il favorisait la Pologne. Était-ce une grandeur d'âme imprudente? Non!
C'était une politique nabi le et sage, la
Solitique d'un homme qui concevait 'une manière à la fois juste et élevée la destinée mutuelle de la Pologne et de la Russie. Platée en avant de la Russie du côté de l'Europe, la Pologne devait mettre l'empire russe dans une communication nouvelle avec la civilisation européenne; c'était un accès ouvert aux sciences et aux lumières de l'Occident. C'était un degré inter-
médiaire de civilisation entre la Russie et l'Occident. Voilà ce que pouvait et ce que devait être la Pologne unie à la Russie ; mais pour cela , il fallait que la Pologne fût gouvernée doucement , et qu'elle vît dans la Russie une sœur et non une maîtresse oppressive et cruelle. Pour cela , il fallait gagner la Pologne et non l'irriter. Voilà ce que n'a pas compris l'empereur Nicolas.
Russe, il n'a su que partager les rancunes de sa nation a l'égard de son ancienne rivale, et s'écartant de la bienveillance politique qu'Alexandre témoignait à la Pologne , il l'a persécutée et opprimée. De là, l'insurrection de 1830. Aujourd'hui il ne comprend pas davantage les nobles desseins et les hautes pensées de son frère ; la reconnaissance même, qui devrait les lui expliquer, ou tout au moins les lui faire respecter, la reconnaissance est muette, et il s'écrie avec colère qu'Alexandre a fait pour la Pologne plus qu'un Russe n'aurait dû faire. Oui, plus qu'un Russe , mais non plus qu'un empereur qui comprend sa mission , ui dépasse son peuple non-seulement e toute la hauteur de son pouvoir, mais de toute la hauteur aussi de son intelligence et de son caractère, qui modère, qui dirige, et qui fait son métier de roi. »
Commecorollaire de ce langage, dicté au pubiiciste français par réquité et un sentiment profond des droits des natious, ajoutons le3 paroles d'un écrivain allemand qui nous a souvent guidé.
« Pendant que la diplomatie, dit M. de Raumer, entreprend , par une contradiction grossière , de prouver la justice et l'indispensable nécessité d'une dissolution de la Pologne, et que les Russes soutiennent , avec raison ,
3 u'une mauvaise cause est à jamais perue, les Polonais s'écrient : Tout est perdu y hors l'honneur! Mais si les deux parties écoutaient l'avis du spectateur désintéressé , ils apprendraient que les peuples et les rois expient également leurs fautes , ainsi que celles de leurs ancêtres, et que le triomphe le plus glorieux peut être suivi de douleurs amères, de même que dans le désastre le plus cruel , il est encore de
nobles consolations. Ce n'est que lorsque ce double sentiment se développera chez les deux nations rivales, que l'on pourra espérer une réconciliation réelle et la résurrection de la Pologne. Autrement, les Russes ne récolteront sur les ruines de la destruction que des fleurs funéraires pour tresser leurs couronnes triomphales, et l'air empesté que la haine souffle des tombeaux infectera pendant des siècles entiers cette malheureuse contrée. »
En attendant des temps meilleurs, les réfugiés polonais , qui représentent aujourd'hui leur patrie à ^étranger, ainsi que le faisaient , au commencement de ce siècle, les légions polonaises, célèbrent chaque année avec un pieux recueillement le jour anniversaire de la révolution du 29 novembre 1830. A Londres, S. A. R. le duc de Sussex, oncle de la reine d'Angleterre, a présidé le dernier meeting polonais. A Paris, ces fonctions furent d'abord remplies par le général la Fayette, que remplaça , après sa mort, M. le comte de Lasteyrie; et , au moment même où nous achevons ce travail, les réfugiés sont encore sous l'impression des paroles éloquentes que M. Arago , président de la réunion générale de cette année, conjointement avec le palatin Antoine Ostrowskit et le prince Adam Czartoryski, présidant la Société littéraire polonaise de Paris, ont fait retentir dans tous les cœur6 polonais.
Tous les ans , à l'ouverture de la session, les chambres françaises renouvellent leurs protestations contre la destruction de Pantique nationalité polonaise, et engagent le gouvernement à réclamer l'exécution des traités qui l'ont garantie.
Parmi les défenseurs les plus persévérants de cette cause sacrée, on compte MM. Villemain, de ïascher, d'Harcourt, de Montalembert, Bignon, de Tracy, Odilon-Barrot, qui, soit parleurs discours , soit par leurs écrits, expriment à chaque occasion leurs vœux généreux.
« La Pologne, a dit M. de Montalembert, occupe depuis longtemps le
L'UNIVERS
premier rang parmi les peuples victimes. Elle a toujours souffert , et toujours elle a persisté à souffrir. Toujours envahie, dévastée, trahie, elle n'en a pas moins toujours jeté le gant aux oppresseurs, et marché la poitrine à jour contre eux. La résignation à cette haute mais dure mission est empreinte dans son histoire, dans ses traditions, dans ses mœurs , dans toute son existence nationale, depuis le touchant sacrifice de la reine Hédvige jusqu'aux dévouements héroïques de Sobieski pour l'ingrate Autriche et des légions pour la France. Le sacrifice a été sa ▼ie, son métier, et pour ainsi dire son industrie; c'est de ce pain-là qu'elle s'est nourrie, et rien n'annonce qu'elle en soit rassasiée. Ses anciens preux ne bâtissaient pas de châteaux indestructibles comme les nôtres; ils n'habitaient que des maisons de bois, afin de les abandonner et de les laisser briller sans regret quand le service de la patrie les en éloignait. Ses ambassadeurs se ruinaient de fond en comble à l'étranger, ne voulant ni appauvrir le trésor public, ni laisser éclipser par personne l'éclat du nom polonais. Ses budgets étaient votés par enthousiasme, et ses impôts se nommaient secours d'amour {subsidium ckaritativum).
« Toutes ses antiques richesses , toute sa force primitive, elle les possède encore; ses enfants exilés comme ses enfants esclaves ont hérité d'un double trésor : l'esprit de sacrifice et l'esprit de foi. Avec un pareil héritage, que ne peut-on espérer? que ne peut-on reconquérir?
« N'est-ce pas la foi qui donne et redonne la vie? n'est-ce pas le sacrifice qui l'entretient? Par cette foi inébranlable en leur cause, ils déjoueront toutes les Intrigues de leurs adversaires secrets, comme ils ont bravé tous les forfaits de leur tyran avoué.
Par cette héroïque manie de tout sacrifier pour elle, ils lui assurent une durée éternelle, une inépuisable fécondité.
Le double caractère que nous leur reconnaissons n'est point une illusion.
Doutez-vous de leur dévouement?
Mais cherchez donc parmi ces réfugiés qui ont tout perdu pour la patrie, biens, foyers, dignités, santé, femmes, enfants, tout ce que l'homme a le droit et le besoin de défendre et d'aimer; cherchez-en un seul qui ne soit prêt à recommencer demain, et cela sans hésitation, sans peine, sons surprise même. Ces hommes-là ne s'étonnent que d'une chose, c'est que nous soyons, nous, étonnés de leur dévouement.
« Doutez-vous de leur foi ? Mais voici quarante années qu'ils viennent parmi nous nous montrer leurs blessures et les tronçons de leur chaîne.
Vous ont-ils jamais montré la moindre apparence de découragement? ont-ils jamais cessé de croire à l'affranchissement de leur pays, au châtiment de leurs oppresseurs, à la tardive mais sûre justice d'en haut? Lorsque, laissant ioin derrière eux la patrie et unis à nos armées républicaines, ils les aidaient à conquérir l'Italie , leur poitrine gonflée laissait échapper ce chant célèbre : Non , la Pologne n'a point péri
Întisquenous vivons encore. Ceux qui e chantèrent les premiers sont morts, morts pour nous, au pied des Pyramides ou sur les plages de Saint-Domingue : mais le chant, et l'âme qui le dicta, et la foi qui l'inspira, ont survécu, et leurs enfants le répètent chaque jour; et un jour viendra, s'il plaît au ciel , où ils le répéteront encore une fois sur les bords de la Wistule affranchis.
« Le triomphe de la Pologne sera le triomphe de la liberté et de la justice :
or, la justice et la liberté sont les filles aînées de Dieu. »
Le jour de la réparation, peu d'entre nous le verront peut-être, car bien des obstacles s'élèvent contre la résurrection de la Pologne pour de longues années encore; mais il n'est pas un de ceux qui souffrent en ce moment dans l'exil , qui n'ait la conviction intime que la Pologne revivra , brillante et radieuse, et cette fois pour toujours!
Paris, le 1 er janvier 1840,