MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE
dans leur souvenir, ils l'attribuent tout * enlière à l'effort de notre imagination, et la prennent pour une aventure de roman.
L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette rencontre : il y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances, si nous permettions que la crédulité des uns et la défiance des autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal à propos à ceux qui ne la méiitent pas, cependant que ^ les autres la dénieroient à ceux à qui elle appartient ^'.
Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi, beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église. Le Martyrologe romain en fait mention sur le 13" de février, mais en deux mots, suivant sa coutume^; Baronius, dans ses Annales, n'en dit qu'une ligne "; le seul Surius ^, ou plutôt Mo-
1. Toula entière dans le texte de Corneille ;voyez ci-dessus, p. 57, note 3
2. « Il ne faut jamais dire cependant que, mais pendant que. » Ainsi parle Vaufrelas dans ses Remarques, en 1G47. Mais Corneille, Molière et La Fontaine ont employé fréquemment celte locution, à tort condamnée.
3. C'est ce mélange imprudent de la fiction et de la vérité qui avait fait condamner les mystères au milieu du xvi" siècle par beaucoup de bons esprits. Les uns, disaient-ils, croient tout vrai; les autres croient tout faux : double danger pour la religion.
■1 Le Marti/i-ologe est la liste des martyrs, et plus tard de tous le saints vénérés dans l'Efîlise.
5. Baronius, cardinal (1538-1607), auteur des Annales ecclesiastici, en 12 vol. in-f".
6. Purius. dhartrcux allemand (1522-1578), auteur deVitxSanctorum, en 6 vol. in-f".
MAIITYRE DE SAINT POLYEUCTE Gl
saiult'i- ', qui l'a augmenté dans les dernières impres sions, en rapporte la mort assez au long sur le 9° de janvier ^; et j'ai cru qu'il étoit de mon devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre la représentation agréable, alin ([ue le plaisir put insinuer plus doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui ^ donner cette lumière, pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnoître ce qui lui doit imprimer du respect comme saiqt, et ce qui le doit seulement divertir comme industrieux *. Voici donc ce que ce dernier nous appfend :
I Polyeucte et Néarque étoicnt deux cavaliers " étroitej ment liés ensemble d'amitié ; ils vivoient en l'an 250. > sous l'empire de Décius; leur demeure étoit dans Mélitène, capitale d'Arménie; leur religion différente : Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la secte des gentils, mais ayant toutes les qualités dignes d'un chrétien, et une grande inclination à le devenir. L'Empereur ayant fait publier un édit très rigoureux
1. Mosander, éditeur de Surius, qu'il a complété vers la Cn du xvi" siècle.
2. Le 9' de janvier. Cf. plus haut le 13° de février. L'emploi du nombre ordinal pour désigner le quantième des jours a prévalu jusqu'au .\viii« siècle.