G4 MARTYRE DE SAINT POLYELCTE
de Pauline, l'amour de Sévère, le baptême cflectir de Polyeucte, le sacrifice pour la victoire de l'Empereur, la dignité de Félix, que je fais gouverneur d'Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline, "ont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque fondement dans l'histoire ; et sans chercher d'autres auteurs > elle est rapportée par M. Coëffeteau dans son Histoire romaine ^ ; mais il ne dit pas, ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de remercîment en Arménie.
Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou non, les savants en jugeront : mon but ici n'est pas de les justifier, mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire
1. Nicolas Coëffeteau, né en 1574, morl évéque de Marseille en 1623. Écrivain longtemps cslimé. Vaugelus le cite à tout propos, i. On ht enrôle Amyol et Coëffeteau », dit La Bruyère. Son Histoire romaine imitée de Florus parut en 1621.
Ce martyre est rapporté par Surius sur le 9e de janvier. Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Décius. Il étoit Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix , qui avoit la commission de l'Empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le reste est de mon invention.
Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix gouverneur d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice pubhc, afin de rendre l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu de Pauline.
1. V Examen de Polyeucte parut en 1660. dans le recueil des Œuvres donne celte année-là par Corneille.
gg EXAMEN
Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle, de Polyeucte va jusqu'à la sainteté, et n'a aucun mélange de foiblesse. J'en ai déjà parlé ailleurs i ; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques autorités, j'ajouterai ici que Minturnus^, dans son Traité du Poète, agite cette question, si la Passion de Jésus-Christ et les martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause qu'ils passent cette médiocre bonté, et résout en ma faveur. Le célèbre Heinsius », qui non seulement a traduit la Poétique de notre philosophe S mais a fait un Traité de la constitution de la tragédie selon sa pensée, nous en a donné une sur le martyre des Innocents. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même de Jesus- Christ et l'histoire de Joseph «; et le savant Buchanan a fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de
1 « L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le malheur, bannit les martyrs de notre théâtre. Polye^^^e y a réussi contre celte maxime, et Héraclius et N.comede y ont plu b.en qu'ils n'impriment que de la pitié, et ne nous donnent nen a cra.ndre n^ aucune passion i purger, puisque nous les y voyons opprime, e près de périr, sans aucune faule de leur part dont nous puissions nous corriger'sur leur exemple. » {Discours de la iraged.e. Edit. Marty-
"^rMint™ Vntote-Sébastien), auteur d'un traité en six livres de
^T' D^el ti^Sur^éf or^er. 15S0, mort en 1665 érudit poète latin, a écrit plusieurs tragédies latines, dont l'une surtout (ffe.ode. infanUcida) obtint une grande renommée.
4. Daniel Heinsius publia en 1611 à Leyde son édition de la Poe- Uque d'Aristote avec un traité de Constitutione ''-X^'f'^'^ttl^ tLlem. Sa tragédie des Innocents est la menic que ^ ;°f '" ;"f ^^^"^1
5. Hugo Grotius, érudil hollandais, ne a Delft en ^^ 3 'no t =. Ro^; teck en 1645; fut ambassadeur de Suède en France. H a eu it, parmi une foule d o'uvrages théologiques, historiques Pf '^-qu-. J-^ ;<^-. plusieurs tragédies en latin : Adanms exsul, Christus paUens, Sophom paneas (qui est l'histoire de Joseph).
saint Jean-Baptiste ». C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poème, où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention : aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le porter sur le théâtre, que sur ce que nous empruntons des autres histoires; •-nais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas défendu d'y ajouter quelque chose, pourvu qu'il ne détruise rien de ces vérités dictées par le Saint- Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs poèmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre thécàtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la plus simple des anciens. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que j'ai nommé : les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre deMariane avec les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on en peut supprimer quelque chose, quand ii y a apparence qu'il ne plairoit pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place; car alors ce
1. Georges Buchanan, Écossais (1506-1582), professa à Paris, à Bordeaux, ou Montaigne fui son élève et joua ses pièces; fut précepteur de Jacques VI ((ils de Marie Stuarl) et écrivit Y Histoire d'Ecosse. Ses pièces sacrées sont Jephté ou le Vœu, liapiiste ou la Calomnie
Il est curieux d'observer que Corneille s'autorise de quatre étrangers, Minlurnus, Heinsius, Grotius et Buchanan, mais qu'il oublie de saulonser de tout le passé dramatique de la France et de cent mystères composés jusqu'au milieu du xvi" siècle et joués avec éclat dans toutes les villes de France.
seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous devons à l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle de David et de Bersabée », je ne décrirois pas comme il en devint amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que l'image de cette nudité ne fit une impression trop chatouilleuse dans l'esprit de l'auditeur ; mais je me contenterois de le peindre avec de l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour se seroit emparé de son cœur ^.
Je reviens à Polyeude, dont le succès a été très heureux. Le style n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de Cinna et de Pompée \ mais il a quelque chose de plus touchant, et les tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde *. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux ménagé. L'unité d'action, et celles de jour et de lieu, y ont leur justesse; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le divertir. Il est hors de doute que si nous appliquons ce poème
1. Le nom de Bethsabèe est adouci ainsi dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille et dans celle de 1692.
Diiees uu M-rtut lie <^^/iuv....v- -j.
9 Ce tour exige aujourd'hui un verbe actif : sans dire de quelle manière. Mais Corneille analyse autrement la phrase : sans parler de la manière dont...
3. ViExamen est écrit en 1660, ce qui permet à Corneille de comparer Polyeucte avec une pièce postérieure.
4. Cela n'est pas entièrement exact, on l'a vu plus haut (page à■^).
à nos coutumes, le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d'obéir à la règle. Quand le roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour même; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait différer l'exécution. Nos acteurs n'avoient ici aucune de ces assemblées à faire.
Il suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du ministère du grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun besdin de remettre ce sacrifice en un autre jour '. D'ailleurs, comme Félix craignoit ce favori, qu'il croyoit irrité du mariage de sa fille, il étoit bien aise de lui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit possible, et de tâcher, durant son peu de séjour, à gagner ^ son esprit par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience d'obéir aux volontés de l'Empereur.
L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez exacte, puisque tout s'y passe dans une salle ou anti-
1. Nous dirions à un antre jour. Les deu.i prépositions à et en se substituent l'une à l'autre en beaucoup de cas. On dit il drmeure en France, au Japon, en Chine, au Brésil, en Sibérie, aux Indes; en ce temps, à celte époque, etc.
2. Tacher à, au xvii" siècle, se dit aussi bien que tâcher de, et même il est plus fréquent :
Que je lâche de vaincre un indigne courroux.
{Cinyia, v. 967).
11 tâche à raffermir leurs âmes ébranlées.
{Cmna, v. 1094).
Des grammairiens ont vainement essayé d'inventer une nuance de sens distincte entre ces deux expressions.
chambre commune aux appartements de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère, dont elle devroit attendre la visite dans son cabinet. A quoi je réponds qu'elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui : l'une, pour faire plus d'honneur à un homme dont son pèreredouloit l'indignation, et qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur; l'autre, pour rompre aisément la conversation avec lui, en se retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter à sa prière, et se délivrer, par celte retraite, d'un entretien dangereux pour elle, ce qu'elle n'eût pu faire, si elle eût reçu sa visite dans son appartement.
Sa confidence avec Stratonice , touchant l'amour qu'elle avoit eu pour ce cavalier *, me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle prend pour cela. 11 s'en fait beaucoup ^ sur nos théâtres, d'affections qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le secret justement au jour de l'action qui se présente, et non seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les faisant apprendre par un des acteurs à l'autre; mais il faut prendre garde avec soin quô celui à qui on les apprend ait eu lieu de les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque occasion tirée
1, Sur ce mot, voyez ci-dessus, page 61, note 5.
2 C'est-à-dire : on y fait souveut conûdence d'afftctions qui oui duré, etc.
(lu sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un silence qu'il a gardé si longtemps. L'Infante, dans Ir Cid, avoue à Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui', et l'auroit pu faire un an ou six mois plus lot. Cléopàtre, dans Pompée, ne prend pas des mesures plus justes avec Charmion ; elle lui conte la passion de César pour elle, et comme
Chaque jour ses courriers Lui portent en tribut ses vœus et ses lauriers *.
Cependant, comme il ne paroît personne avec qui elle ait 3 plus d'ouverture de cœur qu'avec cette Charmion, il y a grande apparence que c'étoit elle-même dont cette reine se servoit pour introduire ces courriers, et qu'ainsi elle devoit savoir déjà tout ce commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il falloit marquer quelque raison qui lui eût laissé ignorer jusque-là tout ce qu'elle lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse s'étoit servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de même ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a de s'en alarmer, et comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne lui eût jamais révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige, on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence plus tôt qu'elle ne l'a faite.