ACTE /, SCÈNE III
PAULINE
Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne,^
Je crois que ta frayeur égalerait la mienne,
Si de telles horreurs t'avaient frappé l'esprit,
Si je t'en avais fait seulement le récit. 160
STRATONICE A. raconter ses maux souvent on les soulage.
PAULINE
Écoute; mais il faut te dire davantage,
Et que pour mieux comprendre un si triste discours,
Tu saches ma faiblesse et mes autres amours :
Une femme d'honneur peut avouer sans honte ■ - -■ ^ 165
Ces surprises des sens que la raison surmonte \ Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu, Et l'on doute d'un cœur qui n'a point comTaattu.
Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage D'un chevalier romain captiva le courage ; 170
Il s'appelait Sévère : excuse les soupirs Qu'arrache encore un nom trop cher à mes désirs.
STRATONICE
Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie
Sauva des ennemis votre empereur Décie,
Qui leur tira mourant la victoire des mains, 175
Et fit tourner le sort des Perses aux Romains?
Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître.
On ne put rencontrer, ou du moins reconnaître ;
^ Var. Le mien est bien étrange, et quoique Arménienne, (1643-56.) Var. Quelque peu de crédit qu'entre vous . . . (1660-64.)
beaux,
A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux. Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux?
PAULINE
Hélas ! c'était lui-même, et jamais notre Rome
N'a produit plus grand cœur, ni vu plus honnête homme.
Puisque tu le connais, je ne t'en dirai rien.
Je l'aimai, Stratonice : il le méritait bien ;
Mais que sert le mérite où manque la fortune? 185
L'un était grand en lui, l'autre faible et commune ;
Trop invincible obstacle, et dont trop rarement
Triomphe auprès d'un père un vertueux amant !
STRATONICE La digne occasion d'une rare constance !
Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. 190
Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir, Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.
Parmi ce grand amour que j'avais pour Sévère, J'attendais un époux de la main de mon père, Toujours prête à le prendre ; et jamais ma raison 195
N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.
Il possédait mon cœur, mes désirs, ma pensée ; Je ne lui cachais point combien j'étais blessée : Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs ; Mais au lieu d'espérance, il n'avait que des pleurs ; 200
Et malgré des soupirs si doux, si favorables, Mon père et mon devoir étaient inexorables. Enfin je quittai Rome et ce parfait amant, Pour suivre ici mon père en son gouvernement ; Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée 205