SCÈNE PREMIÈRE
PAULINE
Que de soucis flottants, que de confus nuages
Présentent à mes yeux d'inconstantes images !
Douce tranquillité, que je n'ose espérer,
Que ton divin rayon tarde à les éclairer !
Mille agitations, que mes troubles produisent,^ 725
Dans mon cœur ébranlé tour à tour se détruisent :
Aucun espoir n'y coule où j'ose persister;
Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter.
Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagirie,
Voit tantôt mon bonheur,^ et tantôt ma ruine, 730
Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet,*
Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait.
Sévère incessamment brouillé ma fantaisie :
J'espère en sa vertu ; je crains sa jalousie ;
Et je n'ose penser que d'un œil bien égal 735
Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival.
Comme entre deux rivaux la haine est naturelle,
L'entrevue aisément se termine en querelle :
^ Var. Mille pensers divers, que mes troubles produisent, Dans mon cœur incertain à l'envi se détruisent : Nul espoir ne me flatte où j'ose persister; Nulle peur ne m'effraye où j'ose m'arrêter. (1643-56.) 2 Var. Veut tantôt mon bonheur, . . . (1643 et 1648 in-40.) 8 Var. L'un et l'autre le frappe avec si peu d'effet, (1643-56.)
L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter, L'autre un désespéré qui peut trop attenter.^ 740
Quelque haute raison qui règle leur courage, L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage ; ^ ^^''^ La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir Ou de nouveau reçue, ou prête à recevoir. Consumant dès l'abord toute leur patience, 745
Forme de la colère et de la défiance.
Et saisissant ensemble et l'époux et l'amant, En dépit d'eux les livre à leur ressentiment. Mais que je me figure une étrange chimère. Et que je traite mal Polyeucte et Sévère ! 750
Comme si la vertu de ces fameux rivaux Ne pouvait s'atfranchir ae ces communs défauts ! Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses. Ils se verront au temple en hommes généreux ; 755
Mais las ! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux. Que sert à mon époux d'être dans Mélitène, Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine, I Si mon père y commande, et craint ce favori'.
Et se repent déjà du choix de mon mari? 760
Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte ;
En naissant il avorte, et fait place à la crainte ;
Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper.
Dieux ! faites que ma peur puisse enfin se tromper !
1 Var, L'autre un désespéré qui le lui veut ôter. (1643-56.)