ACTE III, SCÈNE II
PAULINE
Je l'aimerais encor, quand il m'aurait trahie ; —
Et si de tant d'amour tu peux être ébahie,^
Apprends que mon devoir ne dépend point du sien : 1 795
Qu'il y manque, s'il veut ; je dois faire le mien.
Quoi? s'il aimait ailleurs, serais-je dispensée
A suivre, à son exemple, une ardeur insensée?
Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur ;
Je chéris sa personne, et je hais son erreur. 8cx)
Mais quel ressentiment en témoigne mon pèreT]
STRATONICE
Une secrète rage, un excès de colère.
Malgré qui toutefois un reste d'amitié
Montre pour Polyeucte encor quelque pitié.
Il ne veut point sur lui faire agir sa justice, 805
Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice,
PAULINE Quoi? Néarque en est donc?
STRATONICE
Néarque l'a séduit :
De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit. Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même, L'arrachant de vos bras, le traînait au baptême. 810
Voilà ce grand secret et si mystérieux Que n'en pouvait tirer votre amour curieux.
PAULINE Tu me blâmais alors d'être trop importune.
1 Var. Et si de cette amour tu peux être ébahie, (1643-56.)
STRATONICE
Je ne prévoyais pas une telle infortune.
PAULINE
Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs, 815
Il me faut essayer la force de mes pleurs :
En qualité de femme ou de fille, j'espère
Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père.
Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir,
Je ne prendrai conseil que de mon désespoir. 820
Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.
STRATONICE
C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple ;
Je ne puis y penser sans frémir à l'instant.
Et crains de faire un crime en. vous la racontant.
Apprenez en deux mots leur brutale insolence. 825
, — Le prêtre avait à peine obtenu du silence,
' Et devers l'orient assuré son aspect. Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect.^ A chaque occasion de la cérémonie,
A l'envi l'un et l'autre étalait sa manie, 830
Des mystères sacrés hautement se moquait. Et traitait de mépris les Dieux qu'on invoquait. Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense ; Mais tous deux s'emportant "^ à plus d'irrévérence : «Quoi? lui dit Polyeucte en élevant sa voix, 835
Adorez- vous des Dieux ou de pierre ou de bois?» Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes.
1 Var. Que l'on s'est aperçu de leur peu de respect. (1643-56.) « Var. Mais tous deux s'emportants . . . (1643-63.)
FrONTISPIECE OF THE ORIGINAL EDITION (1643) OF POLYEUCTE