BARCINE, POLYNICE
BARCINE
Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite Au devant de la mort que les dieux m'ont prédite ; Suis ce fatal agent de tes mauvais destins, Qui peut-être te livre aux mains des assassins. Tu vois, mon Polynice, en quel siècle nous sommes : Voilà ce qu'est un frère aux yeux de certains hommes ! Voilà comme il prétend être frère 4 son tour.
POLYNICE
Polyeucte pour vous ne manque point d'amour:
S'il ne vous traite ici d'entière confidence,
S'il part malgré vos pleurs, c’est un trait de prudence, Sans vous en affliger, présumez avec moi
Qu'il est plus à propos qu’il vous cèle pourquoi; Assurez-vous sur lui qu'il ea a juste cause.
Il est bon qu'un ami nous cache quelque chose,
Qu'il soit quelquefois libre et ne s’abaisse pas
DT ne Mer mtim
A nous rendre toujours compte de tous ses pas. D'ailleurs votre frayeur ne peut le mettre en peine ; Sa race est arménienne, et la vôtre est romaine ; Et vous pouvez savoir que nos deux nations
N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions :
Un songe en notre esprit passe pour ridicule ;
11 ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule ; Mais il passe dans Rome avec autorité
Pour fidèle miroir de la fatalité.
BARCINE, Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne, Je crois que ta frayeur égalerait la mienne, Si de telles horreurs t'avaient frappé l'esprit, Si je t'en avais fait seulement le récit.
POLYNICE
À raconter ses maux souvent on les soulage.
BARCINE
Ecoute : mais il faut t'en dire davantage, Et que, pour mieux comprendre ua si triste discours, Tu saches de mes ans quel fut le premier cours. Dans Rome, où je vécus jusqu’à l'adolescence, J'avais pour compagnon des jeux de mon enfance -Sévère était son nom—l'ami le plus parfait Que l'on rt se donner le formant à souhait.
POLYNICE
Est-ce lui qui naguère, au dépens de sa vie, Sauva des ennemis votre empereur Décie ?
Qui leur tira mourant la victoire des mains,
Et fit tourner le sort des Perses aux Romains ? Lui, qu'entre tant de morts immolés à son maître, On ne put rencontrer, ou du moins recunnaitre ; A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux,
Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux ?
BARCINE
Hélas ! c'était lui-même, et jamais notre Rome
N'a produit plus grand cœur ni plus digne jeune homme.
Puisque tu le connais, je ne t'en dirai rieu. Je l'estimais, et certes il le méritait bien. Mais que sert le mérite où manque la fortune ? L'un était grand en lui, l’autre faible et commune : Pour suivre ici mon père en son gouvernement,
En vain aux grauds emplois il aspire un moment : Désespéré, confus, il s'en va dans l’armée
Chercher d’un beau trépas l’illustre renommée.
Le reste, tu le sais ; et comment en ces lieux,
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Esprit, talents, vertu, Puolyeucte à nos yeux Réunissant tout, bientôt à mon cœur, à mon père Ravit, fils adoptif, l'augnste uom de frère.
POLYNICE
Vos alarmes font voir jusqu'où vous l'estimez ; Mais quel songe après tout tient vos sens alarrués ?
BARCINE,
Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sèvère,
La vengeance à la main, l'œil ardent de colère :
11 n'était point couvert de ces tristes lambeaux
Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux ;
11 n'était point percé de ces coups pleins de gloire
Qui, retranchant sa vie, assurent sa mémoire ;
Il semblait triomphant, et tel que sur son char
Victorieux dans Rome entre notre César.
Après un peu d’effroi que m'a donné sa vue:
« Porte à qui tu voudras l'amitié qui m'est due,
O ingrat, m'a-t-il dit ; et, ce jour expiré, | Pleure à loisir l'ami que tu m'as préféré. » | A ces mots j'ai frémi, mon âme s'est troublée ; Ensuite des chrétiens une impie assemblée Pour avancer l'effet de ce discours fatal,
A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.
Soudain à son secours j'ai réclamé mon père ; Hélas ! et c'est surtout ce qui me désespère ! J'ai vu mon père même, un poignard à la main, | Entrer le bras levé pour lui percer le sein.
Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images ;
Le sang de Polyeucte a satisfait leur rage ;
Je ne sais ui comment ni quand ils l'ont tué,
Mais je sais qu’à sa mort tous ont contribué.
Voilà quel est mon songe.
POLyNICE. Il est vrai qu'il est triste ; Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste: La vision, de soi, peut faire quelqu'horreur, Mais non pas vous donner uue juste terreur.
Pouvez-vous craindre un mort ? Pouvez-vous craindre un père Qui chérit votre ami, que votre ami révère, Et dont le juste choix vous associe à lui Pour s’en faire en ces licux un ferme ei sûr appui ?
BARCINE
Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes : Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes, Et que sur mon ami leur troupeau ramassé
Ne venge tant de sang que mon père a versé.
un père
POLYNICE, Leur secte est insensée, impie et sacrilège, Et dans son sacrifice use de sortilège ; Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels ; Ù Elle n'en veut qu'aux dieux, et non pas aux mortels, Quelque sévérité que sur eux on déploie, Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie ; Et depuis qu'on les traite en criminels d'Etat, On ne peut les charger d'aucun assassinat,
BARCINE, Tais-toi, mon père vient.