SCÈNE I
BARU NE, POLYNICE.
BARCINE. Eh bien! mon Polymice, Comment s’est terminé ce pompeux sacrifice ?
Ces rivaux généreux au temple se sont vus ?
POLYNICE
Ah ! Barcine...
BancinE. Mes vœux ont-ils été déçus ?
J'en vois sur ton visage une mauvaise marque. Se sont-ils querellés ?
POLYNICE. Polyeucte, Néarque,
Les chrétiens...
BARCINE. Parle donc : les chrétiens... ?
POLYNICE. Je ne puis.
BAXCINE.
Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis. POLYNICE. ; Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause. BARCINE.
L'ont-ils assassiné ?
POLYNICE, Ce serait peu de chose.
Tout votre songe est vrai, Polyeucte n’est plus... BARCINE.
Il est mort !
poLynice. Non, il vit ; mais, Ô pleurs superflus ! Ce courage si grand, cette âme si divine, N'est plus digne du jour, ni digne de Barcine. Ce n’est plus cet ami rare présent des cieux ; C'est l'ennemi commun de l'Etat et des dieux : Uu méchant, un infâme, un rebelle, un perfide, Un traitre, un scélérat, uu lâche, un parricide, Uue peste exécrable à tous les gens de bien, Un sacrilège impie, en un mot un chrétien.
BARCINE
Ce mot aurait suffi, sans ce torrent d'injures. POLYNICE.
Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures ? BARCINE.
Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi, Mais il est mon ami, et tu parles à moi.
POLYNICE, Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore.
BARCINE, Je l'estimai toujours, l'estime dure encore.
POLYNICE
Il vous donne à présent sujet de le haïr.
Qui trahit tous nos dieux, aurait pu vous trahir. BARCINE, De grâce, épargne-moi ! ton âme bouleverste Te trouble en ce moment et parle en insensée. Quelque chrétien qu'il soit, je n’en ai point d'horreur; Je chéris sa personne et je hais son erreur.
Mais quel ressentiment en témoigne mon père ? POLYNICE.
Une secrète rage, un accès de colère, Malgré qui, toutefois, un reste d'amitié Montre poür Polyeñcte encor quelque pitié.
Il ne veut point sur lui faire agir sa justice, Que du traitre Néarque il n'ait vu le supplice. BARCINE, Quoi ! Néarque en est donc ?
POLYNICE. Néarque l'a séduit ; De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit. Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même, L'arrachant de vos bras, le trainait au baptême. Voilà ce grand secret, et si mystérieux, Que n’en pouvaient tirer vos regards curieux.
BARCINE, Et tu traitais alors mes craintes d'importunes ! POLYNICE, Hélas ! comment prévoir de telles infortunes ? BARCINE,
Avant que de livrer mon âme au désespoir,
Sur le cœur d’un ami j'essaierai mon pouvoir.
Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple, POLYNICE, .
C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple.
Je ne puis y penser sans frémir à l'instant,
Et crains de faire un crime en vous le racontant.
Apprenez en deux mots leur brutale insolence : Le prêtre avait à peine obtenu du silence,
Et devers l'Orient assuré son aspect,
Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect,
À chaque occasion de la cérémonie,
A l'envi l’un et l’autre étalait sa manie,
Des mystères sacrés hautement se moquait,
Et traitait de mépris les dieux qu'on invoquait. Tout le peuple en murmure, et Félix s’en offense ; Mais tous deux, s'emportant à plus d'irrévérence : «Quoi ! lui dit Polyeucte, en élevant sa Voix, Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois ? » Ici, dispensez-moi du récit des blasphômes
Qu'ils ont vomis tous deux, contre Jupiter même : L'adultère, l'inceste, en étaient les plus doux : «Oyez, dit-il ensuite ; oyez peuple, oyez tous :
« Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque
« De la terre et du ciel est l'absolu monarque,
« Seul être indépendant, seul maître du destin,
« Seul principe éternel et souveraine fin.
« C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie « Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie ;
« Lui seul tient en sa main le succès des combats, « Il le veut élever, il le peut mettre à bas.
« Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense, « C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense ; « Vous adorez en vain des monstres impuissants. » Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens,
Après en avoir mis les saints vases par terre, Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre, D'une fureur pareille, ils courent à l'autel.
Cieux ! a-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel!
Du plus puissant des dieux, nous voyons la statue Par une main impie à leurs pieds abattue,
Les mystères troublés, le temple profané,
La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné
Qui craint d’être accablé sous le courroux céleste. Félix... mais le voici qui vous dira le reste.
BARCINE
Que son visage est sombre et plein d'émotion ! Qu'il montre de tristesse et d’indignation !.….