Vie de Corneille
3. C'est alors que Corneille écrivit pour M'i^ du Parc les stances bien connues :
Mfirquise. si mon visage, eto.
i. Fontenelle, Vie de Corneille.
longtemps, comme le témoignent les Caractères de La Bruyère et son Discours de 7'éception à l'Académie française (1693). Pour remercier le roi des libéralités qu'il en avait reçues à propos (l'Œdipe, Corneille, alors âgé de cinquante-quatre ans, écrivit à l'occasion du mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse une « pièce en machines », la Toison d'Or, qui fut montée à grands frais (1660).
La même année, il publia une édition collective de son théâtre, qu'il revoyait et corrigeait dès 1658, alors qu'il croyait ne plus composer de tragédies. C'est pour cette édition qu'il écrivit trois curieux Discours traitant de V Utilité et des parties du poème dramatique, de la Tragédie et des trois Unités^ et i des Examens destinés à être placés en tète de chacune de ses pièces; il y déclare nettement ce qu'il a voulu faire, et y relève avec une égale franchise les défauts et les beautés de ses ouvrages. Ces Examens sont d'une importance capitale pour Tétude du théâtre de Corneille, sur lequel ils projettent une vive lumière.
Le ^0 février 1662, une nouvelle ivâ^édie , S ertorius , lit tressailUr les partisans fanatiques de Corneille, qui se crurent ramenés au t^mps d'Horace et de Cinna; il est certain que jamais la poUtique n'a parlé sur le théâtre en plus beaux vers que dans la grande scène entre Sertorius et Pompée; mais, aujourd'hui que nous n'avons plus le goût des contemporains de Corneille pour la tragédie pohtique, nt)us avons peine à comprendre l'enthousiasme que fit naître cette œuvre froide et sans mouvement.
Le succès de Sertorius était à peine épuisé quand Colbert fit dresser par Chapelain la liste des écrivains qui méritaient d'être pensionnés du roi. Le P'" janvier 1 663, une pension de 2 000 hvres fut donnée à Corneille, qui A'enait de s'étabhr complètement à Paris*. Il exprima chaleureusement sa reconnaissance au roi dans un remerciement en vers, qui précéda de quelques jours la représentation de Sophonisbe.
1. La pension de Mézerav était fixée à 4.000 livres, et celle de l'illustre Chapelain à 3.000.
NOTICE SUR PIERRE CORNEILLE ;i606-1684j. 21
Cette tragédie, assez faible, fut applaudie, mais sans faire
oublier celle que Mairet avait écrite sur le même sujet en 162!\
et qui fut notre première tragédie régulière. Aujourd'hui on ne
-lit plus ni la Sophonisbe de Mairet, ni celle de Corneille, ni celle
que Voltaire fit après eux.
On ne lit guère non plus YOthon de Corneille (3 août i66i), bien que cette pièce, tirée des Histoires de Tacite, ait été très favorablement accueillie, qu'elle ait une exposition fort remarquable, et qu'elle offre un tableau très curieux de la cour de Galba. Malheureusement, il n'y a pas d'intérêt dramatique dans cette tragédie, consacrée tout entière à faire et à défaire des mariages dont l'accomplissement ou la rupture laisse le lecteur profon- 'l('ment indifïérent.
Oihon fut le dernier succès de Corneille. En 1666, une insipide tragédie en vers de différentes mesures et à rimes croisées, Af/ésilas, échoua ; elle n'est plus guère connue que par une mauvaise épigramme de Boileau :
Après l'Agésilas Hélas!
Boileau se montra plus sévère encore pour Attila (4 mars 1667), et cette sévérité fut injuste; car, ainsi que le remarque très bien Fontenelle ^ il règne dans V Attila de Corneille « une férocité noble, que lui seul pouvait attraper. La scène où Attila déUbère s'il se doit allier à l'Empire qui tombe, ou à la France qui s'élève, est une des belles choses qu'il ait faites ». Malheureusement, à la froide galanterie et aux défauts qui déparaient déjà les dernières pièces de Corneille, Attila joint un dénouement bizarre, et Boileau ne put admettre un héros de tragédie mourant d'un saignement de nez. Quelques mois après les représentations d'Attila, Y Andromaque de Racine allait aux nues, et faisait autant de bruit qu'en avait fait le Cid.
Corneille, âgé et pauvre, dont le cœur était brisé par la mort d'un de ses quatre fils, et dont la pension n'était déjà plus régulièrement payée, souffrit de l'oubli dans lequel la gloire naissante
] . rVe de Corneille.
de Racine semblait plonger la sienne, et, pendant trois ans, il garda un silence que Madame Henriette le décida enfin à rompre en 1670. Elle avait incité secrètement le vieux Corneille et le jeune Racine à mettre sur la scène la séparation touchante de l'empereur Titus et de la reine Bérénice. Tous deux obéirent, sans se douter qu'ils étaient appelés à une sorte de concours. Madame était morte depuis cinq mois, quand les deux tragédies furent représentées, à huit jours de distance ; si elle avait pu les voir, elle eût été charmée de l'aimable Bérénice de Racine ; mais qu'eût-elle pensé de Tite et Bérénice '? En sortant de cette ennuyeuse représentation, ne se fût-elle pas reproché d'avoir, exposé à une défaite et à une humihation presque certaines la glorieuse A'ieillesse de Corneille? Et pourtant, elle avait pu sans perfidie mettre en rivahté Corneille et Racine dans un sujet tendre et passionné; car, si les malheurs de Bérénice n'émurent guère le cœur du vieux poète, ce cœur était cependant resté jeune, malgré les glaces de l'âge. On le vit bien lorsque, quelques" mois jjIus tard, Corneille consacra « une quinzaine » à écrire les scènes que Mohère lui avait réservées dans sa tragédie-ballet de Psyché (1671 1 : Racine n'a rien composé de plus exquis que la déUcieuse déclaration de Psyché à l'Amour et ce couplet charmant dans lequel l'Amour exprime sa jalousie. Mais il n'y a guère à louer dans la comédie héroïque de Pulrhérie{i61^) qu'un rôle original de vieillard amoureux, et dans la tragédie de Suréna (1674) qu'un beau vers; la première n'obtint qu'un demi-succès sur le théâtre du Marais ; la seconde passa presque inaperçue, l'année où Ylphigénie de Racine fit couler tant de pleurs; et Corneifie, découragé, frappé au cœur par la mort de son second fils, tué au siège de Grave, n'écrivit plus que des vers de circonstance sur les victoires du roi ou sur le mariage du Dauphin (1680), et quelques suppliques, soit pour rappeler à Louis XIV qu'il lui avait promis depuis quatre ans un bénéfice pour son quatrième fils Thomas :
Un grand roi ne promet que ce qu'il veut tenir,
1. Corneille avait publié la même année ime traduction en vers, aujourd'hui perdue, des deux premiers chants de la Théhaïde de Stace.
-oit pour demander au roi, qui venait de faire représenter à Versailles les chefs-d'œuvre de sa jeunesse, d'accorder le même honneur à Pulchérie et à Swéna :
Achève, les derniers n'ont rien qui dégénère, Rien qui les fasse croire indignes d'un tel père.
Malheureusement pour la gloire du roi, le grand Corneille eut d'autres requêtes encore à présenter. Il était pauvre; il avait eu six enfants à élever S et Ton verra dans notre Notice sur la Dédicace de Polyeucte que les poètes étaient payés d'un prix dérisoire par les comédiens et par les libraires. La pension de 2000 Uvres, qui avait été accordée à Corneille en 1663, lui fut apportée d'abord dans de belles bourses brodées, puis dans des bourses de cuir, puis il dut aller toucher, puis le trésorier allongea les années de plusieurs mois, enfin le nom de Corneille disparut en 1674 de la Uste des écrivains qui faisaient honneur à la France ! M. Floquet a retrouvé une lettre déchirante de Corneille à Colbert, dans laquelle le grand poète se plaint, en 1678, « de n'avoir plus de part, depuis quatre ans, aux gratifications dont Sa Majesté honore les lettres ». Au reçu de cette lettre, Colbert écriAit de sa propre main sur la hste des pensions : « Pensions à accorder aux poètes supprimés. » Mais c'est en 1680 -< iilement que Corneille reparut sur la Liste; en même temps le roi donna à son dernier fils l'abbaye d'Aigue-Vive en Touraine. Le poète comptait, pour rétablir ses affaires embarrassées, sur une édition définitive de ses œuvres, qu'il préparait; elle parut en 168*2, et ne lui rapporta presque rien. Colbertmourut le 6 septembre de Tannée suivante, et, de nouveau, la pension de Corneille fut supprimée. Le vieux poète, épuisé par les chagrins et par les dégoûts, dut, le 10 novembre 1683, vendre sa maison de la rue de la Pie, à Rouen; sur les 4 300 Hatcs qu'elle fut payée, il n'en toucha que 1 300, les 3000 autres étant destinées à Tamortissement de la pension de sa dernière fUle, «dame Marguerite Corneille, dite de la Trinité... rehgieuse an monastère des rehgieuses dominicaines au faubourg de Cau-
L C'est de sa tille ainëe, Marie, née le 10 janvier 1642, que descendait Charlotte Corday.
choise », à Rouen. Corneille alla dès lors s'affaiblissant de plus en plus. « La dernière année de sa vie, dit FontenelleS son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit, et si longtemps. » C'est probablement alors que le généreux Boileau, tout ému de voir Tillustre vieillard s'éteindre dans une gêne voisine de la misère, demanda au roi de rétablir à Corneille sa pension, ou de permettre du moins que la pension de l'auteur des Satires fût reportée sur la tête de l'auteur du Cid et de Polyeucte: Louis XIV fut touché de cette démarche, qu'on a voulu mettre en doute, mais qui est attestée par Boursault, du vivant de Boileau 1697;, et par Louis Racine; ce que personne ne conteste, c'est que le roi fit envoyer immédiatement à Corneille deux années de sa pension, et que les 200 louis furent portés au logis du poète, rue d'Argenteuil, par Henri de Bessé de la Chapelle, contrôleur des bâtiments du roi, marié à une nièce de Boileau. Deux jours après ce secours tardif. Corneille expira dans la nuit du 30 septembre au 1" octobre i68i, âgé de soixante-dix-huit ans, trois mois et A'ingt-quatre jours. Il fut inhumé dès le lendemain dans l'égUse Sainl-Roch, sa paroisse-, et, trois jours après, Dangeau écrivait dans soïiJounml : a Jeudi cinq, on apprîl à Chamb.ord la mort du bonhomme Corneille. » Curneille était, à sa mort, doyen de l'Académie française . « Comme c'est une loi dans cette Académie que le dkecteur fait les frais d'un ser^ice pour ceux qui meurent sous son directorat, n y eut une contestation de générosité entre Racine et l'abbé de Lavau. à qui ferait le service de Corneille, parce qu'il paraissait incertain sous le directorat duquel il était mort. La chose ayant été remise au jugement de la compagnie, Fabbé de Lavau l'emporta, et de Benserade dit à Racine : « Si quelqu'un pouvait prétendre à enterrer Corneille, c'était vous ; vous