ACTE III, SCÈNE V
ce long intervalle; il nous a montré l'affection de Pauline grandissant avec le péril de Polyeucte; il a étalé sous nos yeux les défiances et les lâchetés de Félix; obligé de tuer Néarque, dont il ne savait plus que faire, il a tiré parti de sa mort pour nous mieux convaincre de la fermeté de Polyeucte, et ces scènes, intéressantes déjà par cela même qu'elles nous font pénétrer plus profondément dans l'àme de ces trois personnages, ont de plus le mérite de préparer le dénouement. On s'aperçoit néanmoins par instants que Corneille a éprouvé quelque difficulté à donner à ce troisième acte la même longueur qu'aux autres il pensait que tous les actes d'une pièce devaient avoir à peu près le même nombre de vers) ; le monologue de Pauline est un hors-d'œuvre, et si ses deux scènes avec son père renferment des parties de premier ordre, il faut reconnaître aussi qu'elles sont par endroits un peu traînantes : Pauline, qui avait prévu que le supplice de Xéarque n'effraierait point Polyeucte, ne fait guère après le martyre de Néarque que répéter ce qu'elle avait dit avant. Il est d'ailleurs assez curieux de remarquer que, dans les chefs-d'œuvre de Corneille, il y a toujours au troisième acte comme un arrêt dans la marche de l'action : dans le Cid, dans Horace, dans Cinna, l'action se noue au deuxième acte, comme dcins Polyeucte ; la. crise est réservée pour le quatrième ; et l'auteur est obligé de demander à des combinaisons plus ou moins ingénieuses de petits incidents ou à la peinture des caractères de quoi remplir son troisième acte. Dans le Cid, la grande scène de Rodrigue et de Chimène est si belle qu'on ne s'aperçoit pas de ce défaut; Tadmirable « Qu'il mourût » du vieil Horace fait oublier les lenteurs et la froideur du troisième acte d'Horace ; mais quelques beaux vers d'Emilie ne peuvent pas empêcher de reconnaître que le troisième acte de Cinna ne sert absolument dans l'intrigue qu'à préparer la trahison de Maxime, et qu'il est encore beaucoup plus vide que le troisième acte de Vobjeucte^.
1. Le troisième acte de la Phèdre de Racine est aussi le moins rempli de cette tragédie: il nous peint le désordre causé dans le palais par le retour de Thesëri ; un récit de quelques vers, à la rigueur, aurait sufli pour nous en instruire.