ACTE 111, SCENE Y. l-'i
Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle, 10:0
Et ne peut voir passer * par la rigueur des lois .
Sa dernière espérance et le sang de ses rois. .
Je tiens * sa prison même assez mal assurée :
J'ai laissé tout autour une troupe éplorée ;
Je crains qu on ne la force.
FÉLIX
Il faut donc l'en tirer, lo":.
V. 1070. Rien ne nous permcliail de prévoir cette soudaine rébellion du peuple en faveur de Polyeucte. Comment? 11 y a quelques instants, oubliant, dans l'emportement de son fanatisme, que Polyeucte sort du sang de ses anciens rois, l'Arménienne Stratonice le couvrait d'injures; elle nous représentait dans son récit (y. 860) l'indignation de la populace contre le sacrilège, et voilà que tout à coup cette même populace se souvient que Polyeucte est « sa dernière espérance », et veut, pour le délivrer, forcer la porte de la prison! Ces prompts revirements sans doute sont assez tréquents dans les foules, et Shakespeare nous les a présentés d'une façon saisissante dans sa Mort de César: mais il les a mis en action sous nos yeux, il nous en a montré les causes, il a su nous y intéresser. Ici il est trop aisé de voir que ce brusque changement, dont la cause est à peine indiquée, n'est qu'un artifice auquel Corneille a recours pour la conduite de sa tragédie. Est-ce en vue de respecter lunité de lieu, et d'amener Polyeucte au palais? Non, car Félix avait déjà dit qu'il l'y ferait venir pour le mettre en présence de Pauline i (v. 987), et il était facile au poète de trouver, après cette entrevue, un moyen de retenir Polyeucte au palais. Quel intérêt a donc eu Corneille a imaginer cette rébellion assez surprenante? Il y a vu un moyen de rendre la position de Félix encore plus fâcheuse, et de le déterminer à la rigueur sans que notre aversion pour lui s'en accrût. Et cela nous explique en même temps un vers d'Albin, qui nous avait surpris :
Que ferez-vous enfin, si toujours il s'o'jstine?
Ce vers n'était pas dans le caractère d'Albin; mais Corneille avait l^esoin de la réponse de Félix :
.Je ne puis que résoudre, etc.
Tout à coup Félix apprend qu'une sédition est sur le point d'éclater dans la ville ; c'en est fait; il oublie l'émotion que lui ont causée les larmes de Pauline (v. 977-982) ; il ne se souvient plus que d'une chose, c'est qu'il répond à l'Empereur du calme et de l'ordre dans la province dont il est gouverneur. Puisque la vie de son gendre est une cause de trouble, cette résolution, devant laquelle ilreculait'ily a dix vers, il la prend sur-le-champ (v. 1079-80 :
AUons, etc.
Cette crainte de l'timeute et des suites qu'elle peut avoir pour sa place est si forte chez lui que tout à l'heure, dans son propre palais, aux gardes, qui lui amèneront Polyeucte, il dira (v. 1511) ;
Soldats, retirez-vous, et qardcz liicn la porte
Il s'explique d'ailleurs très nettement à ce sujet dans la scène qui ouvre le cinquième acte (v. 1491-1509).
V. 1 073. Var. : Et même sa prison n'est pas fort assurée. (Éd. IG4.3-dG.)
V. 1075. M. Fr. Sarcey, rendant compte d'une représentation de Po- Ifjeucte, écrivait dans sa Chronique théâtrale du Temps {d octobre 1884) : « L'acteur a rendu à cette scène, qui avait été jusqu'ici présentée sous
13(i POLYEUCTE
Et ramener ici pour nous en assurer.
ALBIN
Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce Apaisez la fureur de cette populace.
FÉLIX
Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien,
Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien. loa
de vilaines et dégoûtantes couleurs, sa dignité et sa grâce. Il a fait de Félix un politique, qui parle en politique d'une atiaire politique, et chez qui encore il y a des retours dliomme sensible. Il a eu, quand son confident le prévien' que le peuple s"ameute et veut tirer Polyeucte de sa prison, un mouve ment dune vérité merveilleuse; le préfet s'éveille en lui, le préfet qui répond de Tordre. Il se lève avec empressement, et, du ton dont un ministre dit.: Donnez ordre au colonel de faire les trois sommations :
Il faut donc l'en tirer.
dit-il.
Et l'amener ici pour nous en assurer. ■•
V. 1070. Cette sédition a encore pour Corneille, souvent gêné par lunité de temps règle des vingt-quatre heures) l'avantage de précipiter les événen .ments : l'entrevue de Félix et de Polyeucte va avoir lieu aussitôt; celle de Polyeucte et de Pauline la suivra de près.
V. iOS'J. Nous disposerons de Polyeucte, sans que la populace en sache rien.
Ce troisième acte est rempli tout entier par le récit de Stratonice, par la mort de Néarqae et par la résolution que prend Félix d'essayer contre la constance de Polyeucte ses menaces et les larmes de Pauline. L'action n'a donc guère fait de progrès ; car, d'une part, avant l'entrée de Stratonice sur le théâtre, nous savions déjà par la dernière scène du deuxième acte à quels excès avait dû se porter dans le temple le zèle de Polyeucte et de Néarque, et, d'autre part, la. mort courageuse de Néarque, qui ne refroidit nullement la sainte ardeur de Polyeucte et n'amène par conséquent aucun changement dans sa situation, n'a sur l'action que hien peu d'influence. En définitive, ce troisième acte ne sert qu'à lier le quatrième au second, qu'à rattacher l'une à l'autre les deux grandes scènes de la tragédie, celle dans laquelle Corneille nous a fait voir, au second acte, Polyeucte et Néarque prenant la résolution de renverser les idoles (puisque la forme consacrée de la tragédie au xvn° siècle ne lui permettait pas de les leur faire renverser sur le théâtre;, et celle dans laquelle, au quatrième acte, il met Polyeucte après son sacrilège en présence de Pauline. Le poète n'aurait jamais pu faire tout un acte avec si peu de matière, si Polyeucte n'avait pas été une tragédie de caractère; le développement des caractères lui a permis de remplir