Le 2 janvier
NOTICE SLR < POLYEUCTE
Corneille nous a kii-même indiqué les sources où il a puisé sa tragédie de Polyeucte. C'est de la biographie courte et sans grand intérêt d'un martyr oublié qu'il a su tirer la plus originale peut-être de ses pièces avec Uodogune, si bien que le poète pouvait presque se dire à lui-même ce que dira plus tard son Don Sanclie d'Aragon ^ :
J'ai fait beaucoup de rien.
Que lui offrait en effet le texte de Surius? L'histoire peu fournie d'incidents d'un homme qui, instruit par un ami des «éternelles vérités » du christianisme, mais n'ayant pas encore reçu le baptême, est saisi d'un saint transport, brise les idoles que l'on portait au temple, résiste aux prières et aux menaces de son beau-père Félix, lequel « avait la commission de l'empereur pour persécuter les chrétiens », voit, sans se laisser ébranler, les larmes de sa femme PauUne et de ses enfants, et reçoit enfin le martyre, qu'il appelait de ses vœux. Comment Corneille va-t-il mettre en œuvre cette matière, assez pauvre en somme, sans trop s'écarter du texte qu'il respecte? Comment va-t-il s'y prendre pour l'enrichir d'épisodes, et la transformer en une tragédie si xjarfaitement composée qu'il pourra dire en 1660, dans son Examen de Pohjeucte : « A mon gré, je n'ai point fait de pièces où l'ordre du théâtre soit plus beau, et l'enchaînement des scènes mieux ménagé » ?
Suivre iidèlement dans sa tragédie le récit de Surins, Corneille n'y songea pas un instant. L'intrigue de la pièce eût été hop simple, et Corneille au contraire montra toute sa vie du goût pour les actions très compliquées, comme on le peut voir par Clitamlre(i6^'2), par Rodogime (16i6), par HéracUm (KUTi, par Olhon (1664). Il se dit d'ailleurs que si,jesjoeotant le texte latin, il ne donnait à soi]^nartyji aucun attacheinent pouFle mond^ aucun regret de le quitter, son Polyeucte pourrait bien exciter notre admiration, mais non nous émouvoir, et^ s'il faisait de l'adniiratrgjiJe-prind^i^^ Corneille
ne se croyait pas encore en droit d'en exclure la terreuivjii surtout la pitié. Afin donc de combler les vidés du sujet, comme afin de rendre son héros plus touchant, Corneille eut recours tout naturellement à la passion sans laquelle on ne concevait pas alors qu'il pût y avoir de tragédie, à l'amour. Il imagine donc d'une part le personnage de ^ vèi^^ qui aime 5l lemme de Polyeucgi Pauline, j[ui a étélaîm.é d'elle, qui en esl^almé^encore au début de la pièce, et les incidents dont il a besoin j)ourremplîFjes3cîn^"actes naissent d'eux-mêmes. Il su£EO se d'autre A part que Polyeucte aime depuis longtemps Paubne, mais qu'il ne l'a épouséé~que~dep~uis quinze jours, et la lutte cruelle qui s'engage dans le cœur du jeune époux entre la soif du martyre et son amour pour celle qu'il a passionnément désirée donne au rôle l'intérêt dramatique qui lui aurait un peu manqué sans cela ^
Cette conception dut sembler à Corneille très heureuse, et elle l'est en effet, en dépit de deux objections qu'elle a soulevées.
Certes Corneille ne pouvait se douter qu'en mêlant ainsi « les tendresses de l'amour humain » à la sainteté d'un sujet chrétien il offenserait la piété sévère de quelques-uns de ses contemporains - . Pi^rts Pnhjpupfp^ l'anion)-, né de l'admiration, est toujours
1. Il n'y aura aucune lutte dans le cœur de Théodore, et Corneille reconnaîtra lui-même, dans ÏExamen de sa tragédie, que c'est un des défauts de ce poème.
2. Notamment celle de la marquise de Rambouillet. Le nombre cependant dut être petit des personnes qui crurent voir Corneille « attenter cà la gloire de Dieu », car Corneille a écrit dans son Examen de Polyeucte que sa tragédie « a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde ».
:iS NOTICE SUR « POLYEUCTE »
noble et pf'-nprpnv il est toujours « cet amour épuré » dont parle notre poète dans Tite et Bérénice ^ ; loin de pouvoir être, par ses faiblesses, un sujet de scandale, il ne peut même nous inspirer la plus légère inquiétude ; nous sentons trop bien que ces grandes âmes, tout imprégnées du sentiment du devoir, ne sauraient être vaincues dans leur lutte contre l'amour, et qu'elles nont de passions que pour en triompher. Dans le Cid, Rodrigue d'abord, puis Chimène, immolaient héroïquement leur amour à la piété filiale, et la pauvre infante était héroïque, elle aussi, à sa manière, en immolant le sien au respect de sa naissance; dans Polyeucte .^VawWwe. ft Sévère ^nrrififnt au devoir leur amour devenu iHégitimp, pt Polyeucte. de son roté, ^arTifip ^on Ipgitin^p nmnnr prmr PpnlinP à nr> <1pvnir giippri^mi H nous
semble que, même dans une tragédie sacrée, la peinture de telles passions ne peut encourir aucun blâme, car de tels spectacles n'ont rien que de fortifiant.
L'autre reproche adressé à Corneille, au sujet du plan de Polyeucte, serait très grave, s'il était fondé ; mais il ne l'est pas Jl nv" a pas deux actions différentes dans Polyeucte. Ce n'est pas la faute du poète, si le xyii^ siècle et surtout le siècle suivant ont mal compris sa tragédie chrétienne, et en ont détruit l'unité; s'ils ont cherché le principal intérêt de la pièce non dans le personnage de Polyeucte lui-même, mais dans celui de Sévère et dans '< la situation piquante de Pauhne - ». Quoi qu'on ait