ACTE IV, SCÈNE III
Gendre du gouverneur de toute la profane e ;
Je ne vous compte à* rien le nom de mon époux :
C'est un bonheur pour moi qui nest pas grand pour vous ;
Mais après vos exploits, après votre naissance,
Après A'otre pouvoir, voyez notre espérance, iiso
Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau
Ce qu'à nos justes vœux promet un sort si beau.
Je considère plus; je sais mes avantages,
Et l'espoir que sur eux forment les grands courages * :
Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, iisô
Que troublent les soucis, que suivent les^dangers ;
La mort nous les ravit, la fortune s'en joue;
Aujourd'hui dans le trône*, et demain dans la boue ;
Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents
Que peu de vos Césars en ont joui longtemps. iiou
J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle : Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle, Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin, Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin. Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie 1195
Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie. Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit, Et ne peut m'assurer de celui qui le suit ?
V. 1176. Toute n'est pas une cheville, comme l'a prétendu Voltaire; si ce mot est un peu emphatique, Corneille a voulu qu'il en fût ainsi ; Placide ne dira-t-il pas de même dans Théodore (I, i) :
La fortune nie flatte assez pour m'en louer : Mon pér«' est gouverneur de toute la Syrie.
V. H80. Ces derniers mots ont été souvent mal compris depuis Voltaire,* il nous semble cependant que le vers 1182 ne permet pas de douter de la pensée de Corneille : après avoir considéré votre naissance, vos exploits, votre pouvoir, considérez toutes les espérances que nous sommes en droit de nourrir pour vous, et ne les abandonnez pas à la main d'un bourreau. C'est ce que dit dans Saint Genest (II, vi) Flavie à Adrien :
Savez-vûus les emplois dont vous courez fortune ? L'espoir vous manquo-t-il ?
V. 1183. Polyeucte a lu l'Honnête Homme (16.30) de Faret, et s'est pénétré de tous les avantages de la noblesse, exposés dans le chapitre I^r : '< De la' Naissance. »
V. 1190. Vos Césars : n'oublions pas que Polyeucte est Arménien.
V. 1198. Ces vers font songer au quatrain bien connu du chanoine Maucroix (1619-1708), l'ami de La Fontaine :
rhaque jour est un bieu fjue «lu ciel jo reçoi : .Te jouis aujourd'hui de celui qu'il me donne; Il n'appartient pas plus nux jeuues frcns qu'à moi, Et celui de demain n'appartient à personne.
160 POLVEUCTE.
PAULINE
Voilà de vos chrétiens les ridicules songes;
Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges : i2o<'
Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!
Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous ?
Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage ;
Le jour qui vous la donne en même temps l'engage:
Vous la devez au prince, au public, à lÉtat. 1203
Je la voudrais pour eux perdre dans un combat ;
Je sais quel en est l'heur *, et quelle en est la gloire.
Des aïeux de Décie on vante la mémoire ;
Et ce nom, précieux encore à vos Romains,
Au bout de sLx cents ans lui met l'empire aux mains. i2ii»
Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne;
Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne :
Si mourir pour son prince est un illustre sort,
Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort !
PAULINE
Quel Dieu !
Tout beau*, Pauhne : il entend vos paroles, 121-
V. 1 199. « C'est ici que le mot de ridicule est bien placé dans la bouche de Pauline. Les termes les plus bas, employés à propos, s'ennoblissent. >» (Voltaire.)
V. 1208. Décie prétendait descendre des trois Décius, qui se dévouèrent pour Rome, le premier en .340 avant J.-C, à Véséris, dans un combat contre les Latins: son fils en 293, à Sentinum, dans une lutte contre les Gaulois Ombriens, et son petit-fils en 279, à Asculum, dans une bataille contre Pyrrhus.