SÉVÈRE, FABIAN
SEVERE
Qu'est-ce-ci*, Fabian? quel nouveau coup de foudre
Tombe sur mon bonheur, et le réduit en poudre?
Plus je l'estime près, plus il est éloigné ;
Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné : i:'.7o
Et toujours la fortune, à me nuire obstinée,
Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née :
Avant* qu'offrir des vœux Je reçois des refus ;
Toujours triste, toujours et honteux et confus
De voir que lâchement elle ait osé renaître, 1375
Qu'encor plus lâchement elle ait osé paraître,
Et qu'une femme enfin dans la calamité
Me fasse des leçons de générosité.
Votre belle âme est haute autant que malheureuse, Mais elle est inhumaine autant que généreuse, i38o
Pauhne, et vos douleurs avec trop de rigueur D'un amant tout à vous tyrannisent le cœur. C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne,
K V. 1367. Allusion au vers 407.
^ V. 1368. « Un espoir réduit en poudre devait étonner le parterre. » wVoLTAiRE, Dî'c/iionnaîVe philosophique , tonnerre.) — Le même Voltaire écrivait dans son Commentaire à propos de ces vers : « Si on ôtait ce questce-ci et ce coup de foudre qui réduit un espoir en poudre, et les deux vers faibles qui suivent, et si on commençait la scène par ces mots : Quoi! toujours la fortune, etc., elle en serait plus vive, » V. 1375. Son espérance.
V. 1377. Var. : Et qu'une femme enfin dans linfélicité. (Éd. 1643-6».)
Y. 1378. Nous admettons volontiers ici cette supériorité de Pauline sur Sévère; mais plus tard Corneille en arrivera à donner à ses héroïnes une fermeté et une fierté difficilement acceptables chez une femme. Ce qui fera dire au jeune Racine dans la première préface de Britannicus que, pour contenter les zélés partisans de Corneille, il faudrait représenter « une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants ».
V. 1383. Voilà un vers qui est bon, parce qu'il exprime simplement un sentiment profond, et qu'il établit nettement la situation de Sévère.
178 POLYEUCÏE.
Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne,
Et que, par un cruel et généreux effort, i
Pour vous rendre en ses mains, je Tarrache à la mort.
FABIA.N
Laissez à son destin cette ingrate famille ;
Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille,
Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux.
D'un si cruel effort quel prix espérez-vous ? i30'
SÉVÈRE
La gloire de montrer à cette âme si belle Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle, Qu'elle m'était bien due, et que l'ordre des cieux Eu me la refusant m'est trop injurieux "*.
FABIAN
Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice, i
Prenez garde au péril qui suit un t»d service :
A'ous hasardez beaucoup. Seigneur, pensez-y bien.
Quoi ? vous entreprenez de sauver un chrétien !
Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie
Quelle est et fut toujours la haine de Décie ? i
C'est un crime vers* lui si grand, si capital,
Qu'à votre faveur même il peut être fatal.
SÉVÈRE
Cet avis serait bon pour quoique àme commune.
S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune,
Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoif* im
y. 1386. Ce sont les seules plaintes que va faire entendre le généreux Sévère: il va prendre son héro"ique résolution avec fermeté, et se montrer digne de Pauline, comme Pauline vient de se montrer digne de Polyeucte. ''V. 1392. Ces vers sont admirables: Corneille seul sest élevé a celte hauteur de sentiments; il ny a rien de comparable, dans aucun théâtre, à ces trois scènes, rien, si ce n'est la belle scène de Rodrigue et de Chimène au troisième acte du Cid.
V, 1393. Le prudent Fabian essaie de ramener à la froide raison la générosité enthousiaste de Sévère.
V. 1402. Ces vers sont très heureux, d'abord parce qu'ils rehaussent à nos veux la générosité de Sévère, ensuite parce qu'ils excusent un peu les craintes de Félix, et que nous l'en croirons, quand il répétera v. Ii84-li86) ce que dit ici Fabian.