ACTE V, SCÈNE IV
Ma bonté naturelle aisément m'eût perdu.
Que la rage du peuple à présent se déploie,
Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie,
M'étant fait cet effort *, j'ai fait ma sûreté.
Mais n'es-tu point surpris de cette dureté ? i69o
Vois-tu, comme le sien, des cœurs impénétrables *,
Ou des impiétés à ce point exécrables?
Du moins j'ai satisfait mon esprit affligé :
Pour amollir son cœur je n'ai rien négligé ;
J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes ; 1695
Et certes, sans Tliorreur de ses derniers blasphèmes.
Qui m'ont rempli soudain de colère et d'effroi.
J'aurais eu de la peine à triompher de moi.
ALBIN
Vous maudirez peut-être un jour cette victoire.
Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire, noo
Indigne de Féhx, indigne d'un Romain,
Répandant Aotre sang par votre propre main.
K FÉLIX
^insi l'ont autrefois versé Brute et Manlie ;
-naissance, et rattache ainsi ces deux scènes au sujet de sa tragédie, qui est la lutte du devoir contre l'amour. Plus d'une fois Corneille a été gêné pour remplir quelque partie du dernier acte de ses tragédies ; dans ce cas, il a assez volontiers amené sur le théâtre les deux femmes que l'on trouve dans toutes ses dernières pièces, et a tenté d'occuper les spectateurs de leurs vœux stériles ou de leurs menaces inutiles. Voir notamment Pompée (V, II) et Nicomède (V, vi), où la conversation de Cornélie et de Cléopâtre et celle de Laodicc etd'Arsinoé ne nous intéressent guère plus que celle de Sabine et de Camille au troisième acte (se, iv) d'//or«ce.
\ . 1687. ^ ar. : Que la ra?e d'un peuple ;i présent se déploie. Éd. 1ÔV3-60.)
Voir la note du vers 1070 et les vers 1492-]o01.
V. 1688. Corneille dira de même dans la Suite du Menteur (v. 55) ;
Enfin, n'espérant plus, on éclate, on foudroie,
et Boileau dans le Lutrin (III, 93-94; :
La Discorde, qui voit leur honteuse disgrâce, Dans les airs, cependant, tonne, éclate, menace.
tV. 1690. Félix en est très surpris; ne disait-il pas à sa fille (v. 933-934) : Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste . Dans son aveuglem-nt pensez-vous qv''»' persiste ? V. 1694. N ar. : Du moins. j'ai satisfait à mon cœur affligé :
Pour amollir le sien Je n'ai rien négligé. (Éd. 16'f3-.otJ.l
V. 1695. Quand il a déclaré à Polyeucte qu'il voulait être chrétien.
V. 1698. A la fin de la scène 11, cependant, Félix était déjà bien près de condamner Polyeucte ; mais Félix éprouve le besoin de se justifier aux yeux de l'honnête Albin, et le poète d'excuser Félix à nos yeux.
V. 1703. Dans des circonstances bien ditïérentes ; Félix essaie de nous payer de grands mots.
Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affaiblie; Et quand nos vieux héros avaient de mauvais sang, Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.
ALBIN
Votre ardeur vous séduit*; mais quoi qu'elle vous die*, Quand vous la sentirez une fois refroidie, Quand vous verrez Pauline, et que son désespoir Par ses pleurs et ses cris saura vous émouvoir...
FÉLIX
Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce traître.
Et que ce désespoir qu'^elle fera paraître
De mes commandements pourra troubler Teffet :
Va donc ; cours y mettre ordre et voir ce qu'elle fait;
Romps * ce que ses douleurs y donneraient d'obstacle ;
Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle;
Tâche * à la consoler. Va donc : qui* te retient?
ALBIN
Il n'en est pas besoin, Seigneur : elle revient.
\ . 1 /Ob. \ ar. : Et leur gloire en a crû, loin d'en être affaiblie.
Jamais nos vieux héros n'ont eu de mauvais sang. Qu Ils n'eussent, pour le perdre, ouvert leur propre'^flanc. (Éd. 16i3-o6.
T ' \. ^^' ' ^^^ *^^ pleurs et ses cris pourra vous émouvoir. Éd. 1643-60.)
V . 1/14. \ ar. : Va donc y donner ordre et voir ce quelle fait. Éd. 1643-60.)
Y. 1718. Trente-trois vers seulement ont été prononcés depuis la sortie de Pauline, et elle a eu le tenip.s d'accompagner Polveucte au supplice d être témoin de son martyre et de revenir sur le théâtre : « Le cinquième acte, par un privilège particulier, a quelque droit de presser un peu le temps en sorte que la part de l'action qu'il représente en tienne davanta^^e qu'ii n en faut pour sa représentation. La raison en est que le spectateur e<t alors dans 1 impatience de voir la fin, et que, quand elle dépend d'acteurs qui sont sortis du théâtre, tout l'entretien qu'on donne à ceux qui v demeurent en attendant de leurs nouvelles, ne fait que lans-uir et semble demeurer sans nf-^,^' ',' 'Corneille, Discours des trois Unités.) Racine usera dans sa F/iecfre de ce privilège que réclame ici Corneille. Il ne se prononce que trente-sept vers sur le théâtre entre la sortie d'Aricie et l'entrée de Théramene, et, pendant ce court intervalle. Aricie a eu le temps d'arriver jusqu'à 1 endroit ou les coursiers emportés d'Hippolyte l'ont entraîné, et Théramène le temps de revenir.