ACTE V, SCÈNE VI
De pareils changements ne vont* point sans miracle. Sans doute vos chrétiens, qu'on persécute en vain, Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain*; 1790
Ils mènent une vie avec tant d'innocence, Que le ciel leur en doit quelque reconnaissance : Se relever plus forts, plus ils sont abattus, N'est pas aussi l'effet des communes vertus. Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire ; i79r>
Je n'en vois point mourir que mon cœur n'en soupire ; Et peut-être qu'un jour je les connaîtrai mieux. J'approuve cependant que chacun ait ses Dieux, Qu'il les serve à sa mode, et sans peur de la peine. Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine; isoo
Je les aime, FéUx, et de leur protecteur Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur. Gardez votre pouvoir^ reprenez-en la marque ; Servez bien votre Dieu, servez notre monarque.
V. 1791. C'est-à-dire : ils mènent une vie si innocente. Sévère a déjà dit à Fabian à la fin du quatrième acte :
Enfin chez les chrétiens les mœurs sont innocentes. V. 1796. \ ar. : Je n'en vois point mourir que ce cœur ne soupire. «Éd. 1643-36.)
V. 1798. « Ce vers est toujours très bien reçu du parterre ; c'est la voix de la nature. » (Voltaire.)
V. 1802. Le vers qu'avant 1664 on lisait à la place de celui-ci dans toutes les éditions :
.Je n'en veux pas eu vous faire un persécuteur,
et que Corneille a modifié, pour que le mot en ne se trouve pas répété deux fois, indique clairement que <( sur vous signifie en votre personne (qui aurait à subir les persécutions). » (M. Marty-L.\ve.\.ux.)
V. 1803. Quelques persoimes ont trouvé que c'était à l'empereur et non à Sévère qu'il appartenait de parler ainsi. Voltaire était du nombre de ces personnes.
V. 1804. " Lorsque Sévère, après la mort de Polyeucte, dit à Félix et à Pauline :
Servez bien votre Dieu, servez notre monarque,
il se soucie peu qu'ils demeurent attachés à leur religion, mais il regarde la fidélité à l'empereur comme un devoir dont ils ne peuvent se dispenser. Aussi Baron... prononcait-il les dernières paroles d'une manière fort différente de celle dont il prononçait les premières; il passait légèrement sur un hémistiche, et il appuyait fortement sur l'autre. Dans le premier, il prenait le ton d'un homme qui, touché des vertus des chrétiens, mais n'étant point convaincu que leur religion fût la seule vraie, ne trouvait pas mauvais qu'on la professât, mais ne croyait point nécessaire de l'embnasser. Dans le icond, il annonçait, par un geste fin et par une intlexiou adroite, combien le dévouement pour le service du souverain lui paraissait un point plus capital que l'exacte observation du christianisme. » (Remond de Sainte- Albine, le Co77iédien, seconde partie, chap. xri.)
IBli
Je perdrai mon crédit envers Sa Majesté,
Ou vous verrez finir cette sévérité :
Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage.
^ Daigne le ciel en vous achever son ouvrage, Et, pour vous rendre un jour ce que vous méritez, Vous inspirer hientùt toutes ses vérités î
Nous autres, bénissons notre heureuse aventure : Allons à nos martyrs donner la sépulture, Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu, Et faire retentir partout le nom de Dieu.
V. 1805. Anachronisme : jamais on n'a appelé Décius Voire Majesté. La Sophonisbe de Mairet disait de même à son mari (I, i) :
Si Votre Majesté m'en donne la licence. V. 1806. Var. : ou bien il quittera cette sévérité. (Éd. 1643-56.)
V. 1811. On peut rapprocher de ce vers et de ceux qui suivent les quatre vers qui terminent Nico?nède :
Nous autres, réunis sous de meilleurs auspices, Préparons à demain de justes sacrifices : Et demandons aux Dieux, nos diprnes souverains, Pour comble de bonheur l'amitié des Romains,
Si le spectateur ne se rend pas compte de l'enthousiasme dont la Grâce a enflammé Pauline et Félix, il ne comprendra pas le sentiment qui dicte à Félix ce vers et dictait tout à l'heure à Pauline ces mots que nous avons relevés :
Cet heureux changement^rend rnon bonheur parfait,
et il partagera l'avis de Voltaire : « Notre heureuse aventure, immédiatement après avoir coupé le cou à son gendre, fait un peu rire, et nous autres y contribue.)' — Ajoutons qu'aventure n'était pas au xviic siècle du style larailier, comme on peut le voir par plusieurs exemples de Corneille [le Cid, I, ii; Horace, IV, ii; Héraclius, V, ii) ; parlant de la mort dEurydice, Tristan n'a pas craint d'écrire dans son Orphée 1641) :
Depuis cette cruelle et fatale aventure.
V. 1812. Néarque n'est pas encore enseveli, quelques heures à peine s'étant écoulées depuis le troisième acte.
V. 1814. Corneille a écrit dans son Discours de Vutilitë et des p<irties du poème dramatique : « Quelques-uns réduisent le nombre des vers qu'on y récite {dans le poème dramatique) à quinze cents, et veulent que les pièce.s de théâtre ne puissent aller jusqu'à dix-huit sans laisser un chafirin capable de faire oublier les plus belles des choses. J'ai été plus heureux que leur rè^le ne me le permet, en ayant pour l'ordinaire donné deux mille aux comédies et un peu plus de dix-huit cents aux tragédies, sans avoir sujet de me plaindre que mon auditoire ait montré trop dé chagrin pour cette longueur. »
Dès que le rideau se relève sur le cinquième acte, Corneille nous fait connaître le résultat de la démarche de Sévère; dans cette générosité héroïque, qui pousse Sévère à intercéder pour un rival, Félix n'a vu qu'un piège qui lui est tendu à lui-même. Le dernier espoir s'est donc évanoui : tout va maintenant se précipiter