ACTE V, SCÈNE VI
vers le dénouement prévu; c'est à peine si les derniers scrupules d'une affection aux abois et de nouvelles larmes de Pauline retarderont de quelques instants l'arrêt de Félix. Polyeucle est conduit au supplice : Taction principale est terminée ; mais la tragédie ne l'est point: « J'ai toujours compris, écrit Racine dans la Première Préface de Britannicus, que, la tragédie étant l'imitation d'une action complète, où plusieurs personnes concourent, cette action n'est point finie que l'on ne sache on quelle situation elle laisse ces mômes personnes. )) Ce que dit ici Racine, Corneille le pensait ; n'a-t-il pas d'ailleurs écrit lui-même dans son Discours de ruiiUté et des parties du poème dramatique : « Dans l'événement qui termine une pièce de théâtre , le spectateur doit être si bien instruit des sentiments de tous ceux qui y ont eu quelque part qu'il sorte l'esprit en repos, et ne soit plus en doute de rien^ )> Corneille doit donc et veut nous apprendre en quel état le martyre de Polyeucte laisse Pauline, Félix et Sévère. Or son goût est aux dénouements heureux; il aime à réconcilier à la fin de ses tragédies les personnages que des devoirs opposés ou des sentiments différents ont jusque-là divisés; c'est ce que nous voyons dans le Cid, dans Cinna, dans Mcoméde, où même le poète, pour pouvoir réconcilier sous nos yeux Mcomède et Prusias, s'est exposé au reproche d'avoir donné au vieux roi de Bithynie H quelque inégalité de mœurs ^ ». Il veut donc, au dénouement de Polyeucte, apaiser le douloureux ressentiment de Pauline et la légitime indignation de Sévère contre Félix; voilà pourquoi il a imaginé, après la conversion de Pauline, la conversion subite de Félix; cette conversion, beaucoup plus vraisemblable au point de vue religieux qu'au point de vue dramatique, a du moins les résultats qu'en attendait Corneille : elle glorifie une fois de plus Polyeucte, h qui il faut la rapporter, elle assure à la veuve du martyr un asile chez son père repentant et chrétien, elle désarme le courroux de Sévère, et rend à Félix sa charge de gouverneur, grâce à laquelle il pourra protéger désormais les chrétiens dans sa province; en résumé, cette conversion, dit Corneille lui-même à la fin de son Examen, sert « à remettre le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans cela j'aurais eu bien de la peine à retirer du théâtre dans un état qui rendît la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la curiosité de l'auditeur ».
1. Corneille prend soin d'ajouter un peu plus loin : « Comme il est nécessaire que l'action soit complète, il faut aussi n'ajouter rien au delà, parce que, quand Feffet est arrivé, l'auditeur ne souhaite plus rien et s ennuie de tout le reste. «