‹ Polyeucte (volume 2)Chapitre 45 sur 175 · Voir page 76, note · texte numérisé non relu

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6. Voici comment Racine a traduit le passage de la Poétioue fxiii) d'Aristote auquel fait allusion Corneille : « Il ne faut point introduire des hommes vertueux qui tombent du bonheur dans le malheur ; car cela ne serait ni terrible, ni digne de compassion, mais bien cela serait détestable et digne d'indignation. » Et Racine n'a pas oublié ce passage quand il a composé sa. Phèdre: « Pour ce qui est du personnage d'Hippolyte, j'avais remarqué dans les anciens qu'on reprochait à Euripide de l'avoir représenté comme un philosophe exempt de toute imperfection; ce qui faisait que la mort de ce jeune prince causait beaucoup plus d'indignation que de pitié. J'ai cru lui devoir donner quelque faiblesse, qui le rendrait un peu coupable envers son père... J'appelle faiblesse la passion qu'il ressent malgré lui pour Aricie, qid est la fille et la sœur des ennemis mortels de son père. » [Préface de Phèdre.

EXAMEN DE POLYEUCÏE. 81

qu'à la sainteté, et n'a aucun mélange de faiblesse. J'en ai déjà |uiilé ailleurs'*; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques autorités, j'ajouterai ici que Minturnus, dans son Traité du Poête^, ■dy:\\e cette question, si la Passion de Jésus-Christ et les martyres des saints doivent être e.j-dus du thcâtre, à cause qu'ils passent cette médiocre l'onté, et résout en ma faveur. Le célèbre Heinsius ^, qui non-seulement a traduit la Poeï/gi^e de notre philosophe, mais a fait un Traité de la constitution de la Tragédie selon sa pensée, aous en a donné une sur le martyre des Innocents. L'illustre Grotius '^ a mis sur la -cène la Passion môme de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph; et [r savant Buchanan-^ a fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de saint Jean-Baptiste. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poëme, où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer Thistoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention : aussi m'était-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des saints, et nous avons le même droit sur ce <|ue nous en tirons pour le porter sur le théâtre, que sur ce que nous empruntons des autres histoires; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout ce qui est dans la Bible, qui ne iKius laisse aucune liberté d'y rien changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas défendu d'y ajouter quelque chose, pourvu qu'il ^ ne détruise rien de ces vérités dictées par le Saint-Esprit. Buchanrtn ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs poëmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis * pour notre théâtre, et ne s'y

1. Dans le Discours de lu Trarjêrhe : '< L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le malheur bannit les martyrs de notre thëàire. Pohjeucte y a réussi contre cette maxime. »

2. Livre III. Ce trait»', écrit en latin, a été publié en lo.oQ, à Venise.

3. Dans la Dédicace de Don Sanche d'Aragon, Corneille a déjà invoqué l'autorité de cet érudit hollandais (1580-1665). La traduction de la Poétique et le traité latin De la constitution de la Traf/édie suivant Aristote sont de 1611. Celle des tragédies latines de Daniel Heinsius dont parle ici Corneille est VHerodes inf'anticida, qui fut vivement critiquée par Balzac.

4. Hugo Grotius (lo83-16io), autre érudit hollandais, ami de Daniel Heinsius; exilé de sa patrie, il résida longtemps en France, et jouit d'une réputation européenne; il passait pour si savant que Ménage l'appelait ce M monstre de doctrine y». Sa tragédie latine sur la Passion du Christ (1608) a été considérée par les contemporains comme un chef-d'œuvre égal à ceux de l'antiquité. Sa tragédie tirée de l'histoire de Joseph (1635) a été aussi très admirée; Grotius avait écrit déjà en 1601 un Adam exilé.

0. L'historien écossais Buchanan (1506-1582), précepteur du comte de Murray, frère de Marie Stuart, dut quitter pendant quelques années sa patrie. Il se réfugia à Bordeaux, où il fut le professeur de Montaigne; c'est là qu'il composa ses tragédies latines. Son Jephté (155 1), dédié au maréchal de Brissac, a été traduit en français par Pierre Brinon, conseiller au Parlement de Normandie.

6. Il ^se rapporte à quelque chose, qui, employé comme un seul mot, est masculin.

sont proposé pour exemple que la constitution la plus simple deanciens*. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que j'ai nommé : les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de Mariane - avec les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on en peut supprimer quelque chose, quand il y a apparence qu'il ne plairait pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place; car alors ce serait changer l'histoire, ce que le respect que nous devons à rÉcriture ne permet point. Si j'avais à y exposer celle de David et de Bersabée, je ne décrirais pasr comme * il en devint amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, mais je me

contenterais de le peindre avec de l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour se serait emparé de son cœur.

Je reviens à Polyeucte, dont le succès a été très heureux. Le style n'en est pas si fort ni si majestueux que celui deCinnaet àe Pompée, mais il a quelque chose de plus touchant, et les tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux ménagé. L'unité d'action, et celles de jour et de lieu ^, y ont leur justesse ; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en offre, en reconnaissance de la peine que nous avons prise à le divertir.

Il est hors de doute que, si nous appliquons ce poëme à nos coutumes, le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette précipitation sortira du vrais ^-mblable par la nécessité d'obéir à la règle. Quand le roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour même: mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les

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