ACTE I, SCENE ÏII
Parmi ce grand amour que j'avais pour Sévère, J'attendais un époux de la main de mon père, Toujours prête à le prendre ; et jamais ma raison N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.
Il possédait mon cœur, mes désirs, ma pensée; 5
Je ne lui cachais point combien j'étais blessée ; Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs ; Mais au lieu d'espérance, il n'avait que des pleurs ; Et malgré des soupirs si doux, si favorables, Mon père et mon devoir étaient inexorables. lo
Enfin je quittai Rome et ce parfait amant. Pour suivre ici mon père en son gouvernement ; Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée. Le reste, tu le sais : mon abord en ces lieux 15
Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux; Et comme il est ici le chef de la noblesse. Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, Et par son alliance il se crut assuré
D'être plus redoutable et plus considéré : 20
Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée ; Et moi, comme à son lit je me vis destinée, Je donnai par devoir à son affection Tout ce que l'autre avait par inclination. Si tu peux en douter, juge-le par la crainte 25
Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte.^
* Var. Dont encore pour lui tu me vois V&me atteinte.
STRATONICB.
Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer.
Mais quel songe, après tout, a pu vous alarmer } (1643-1656.)
STRATONICE
Elle fait assez voir à quel point vous Taimez.
Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés ?
PAULINE
Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,
La vengeance à la main, Tœil ardent de colère :
5 II n'était point couvert de ces tristes lambeaux Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux ; Il n'était point percé de ces coups pleins de gloire Qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire ; Il semblait triomphant, et tel que sur son char
10 Victorieux dans Rome entre noire César. Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue : " Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, Ingrate, m'a-t-il dit; et ce jour expiré, Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré."
15 A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée ; Ensuite des chrétiens une impie assemblée, Pour avancer l'effet de ce discours fatal, A jeté Polyeucte aux pieds de son rival. Soudain à son secours j'ai réclamé mon père ;
20 Hélas ! c'est de tout point ce qui me désespère. J'ai vu mon père même, un poignard à la main, Entrer le bras levé pour lui percer le sein : Là ma douleur trop forte a brouillé ces images ; Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages.
25 Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué, Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué : Voilà quel est mon songe.