‹ PolyeucteChapitre 10 sur 78 · ACTE 1, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCENE III

On n'a tous deux qu'un cœur qui sent mêmes traverses ; Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses, Et la loi de Thymen qui vous tient assemblés N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez. Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine : Il est Arménien, et vous êtes Romaine, Et vous pouvez savoir que nos deux nations N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions : Un songe en notre esprit passe pour ridicule, Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule; Mais il passe dans Rome avec autorité Pour fidèle miroir de la fatalité; *

PAULINE

Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne ^ Je crois que ta frayeur égalerait la mienne, Si de telles horreurs t'avaient frappé l'esprit, Si je t'en avais fait seulement le récit.

STRATONICE

A raconter ses maux souvent on les soulage.

PAULINE

Écoute ; mais il faut te dire davantage.

Et que pour mieux comprendre un si triste discours,

Tu saches ma faiblesse et mes autres amours :

Une femme d'honneur peut avouer sans honte

Ces surprises des sens que la raison surmonte ;

Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,

Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu.

* Var, Le mien est bien étrange, et quoique Arménienne. (1643-1656.)

Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage D'un chevalier romain captiva le courage ; Il s'appelait Sévère : excuse les soupirs Qu'arrache encore un nom trop cher à mes désirs.

STRATONICE

5 Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie Sauva des ennemis votre empereur Décie, Qui leur tira mourant la victoire des mains, Et fit tourner le sort des Perses aux Romains ? Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître, 10 On ne put rencontrer, ou du moins reconnaître ; A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux, Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux ?

PAULINE

Hélas ! c'était lui-même, et jamais notre Rome

N'a produit plus grand cœur, ni vu plus honnête homme, 15 Puisque tu le connais, je ne t'en dirai rien.

Je l'aimai, Stratonice : il le méritait bien ;

Mais que sert le mérite où manque la fortune ?

L'un était grand en lui, l'autre faible et commune ;

Trop invincible obstacle, et dont trop rarement 20 Triomphe auprès d'un père un vertueux amant !

STRATONICE

La digne occasion d'une rare constance I

PAULINE

Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir, Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.

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