ACTE I, SCENE IV. 3I
FÉLIX
O ciel ! en quel état ma fortune est réduite !
ALBIN
Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite, Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer,
FÉLIX
Ah ! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser : L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose ; 5
C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.
PAULINE
Cela pourrait bien être : il m'aimait chèrement.
FÉLIX
Que ne permettra-t-il à son ressentiment ?
Et jusques à quel point ne porte sa vengeance
Une juste colère avec tant de puissance ? 10
Il nous perdra, ma fille.
PAULINE
Il est trop généreux.
FÉLIX
Tu veux flatter en vain un père malheureux :
Il nous perdra, ma fille. Ah ! regret qui me tue
De n'avoir pas aimé la vertu toute nue !
Ah ! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi ; 15
Ton courage était bon, ton devoir l'a trahi.
Que ta rébellion m'eût été favorable !
Qu'elle m*eût garanti d'un état déplorable ! Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnait sur lui ; 5 Ménage en ma faveur l'amour qui le possède, Et d'où provient mon mal fais sortir le remède.
PAULINE
Moi, moi ! qi\e je revoie un si puissant vainqueur, Et m'expose à des yeux qui me percent le cœur ! Mon père, je suis femme, et je sais ma faiblesse ; 10 Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse, Et poussera sans doute, en dépit de ma foi, Quelque soupir indigne et de vous et de moi. Je ne le verrai point.
* FÉLIX
Rassure un peu ton âme.
PAULINE
Il est toujours aimable, et je suis toujours femme ; 15 Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu, Je n'ose m'assurer de toute ma vertu.^ Je ne le verrai point.
FÉLIX
Il faut le voir, ma fille, Ou tu trahis ton père et toute ta famille.
PAULINE
C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez ; 20 Mais voyez les périls oii vous me hasardez.
» Var. Je ne roe réponds pas de toute ma vertu. (1643-1660.)