ACTE II, SCENE II. 4I
Je VOUS l'ai trop fait voir, Seigneur ; et si mon âme ^
Pouvait bien étouffer les restes de sa flamme,
Dieux, que j'éviterais de rigoureux tourments !
Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments,*
Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise, 5
Elle n'y règne pas, elle les tyrannise ;
Et quoique le dehors soit sans émotion,
Le dedans n'est que trouble et que sédition.
Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte ;
Votre mérite est grand, si ma raison est forte : 'o
Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux,
D'autant plus puissamment solliciter mes vœux,
Qu'il est environné de puissance et de gloire,
Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire,
Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu 15
Le généreux espoir que j'en avais conçu.
Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,
Et qui me range ici dessous les lois d'un homme,
Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas.
Qu'il déchire mon âme et ne Tébranle pas. 20
C'est cette vertu même, à nos désirs cruelle.
Que vous louiez alors en blasphémant contre elle :
Plaignez-vous-en encor ; mais louez sa rigueur.
Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur ;
Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère* 25
N'aurait pas mérité l'amour du grand Sévère.
* Var. Je vous aimai. Sévère, et si dedans mon âme
Je pouvais étouffer les restes de ma flamme. (1643-1656.) ■ Var. Ma raison, il est vrai, dompte mes mouvements. (1643-1656.)
* Var. De plus bas sentiments n'auraient pas méritée
Cette parfaite amour que vous m'avez portée. (1643 et 1648 Jn-4"*,)
De plus bas sentiments d'une ardeur moins discrète
N'auraient pas mérité cette amour si parfaite. (1648 in-ia, 1656.)
SÉVÈRE
Ah ! Madame, excusez une aveugle douleur * Qui ne connaît plus rien que l'excès du malheur : Je nommais inconstance, et prenais pour un crime ^ De ce juste devoir l'effort le plus sublime.
5 De glace, montrez moins à mes sens désolés La grandeur de ma perte et ce que vous valez ; Et cachant par pitié cette vertu si rare, Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare. Faites voir des défauts qui puissent à leur tour
10 Affaiblir ma douleur avecque mon amour.
PAULINE
Hélas ! cette vertu, quoique enfin invincible, Ne laisse que trop voir une âme trop sensible. Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs :
15 Trop rigoureux effets d'une aimable présence * Contre qui mon devoir a trop peu de défense! Mais si vous estimez ce vertueux devoir, Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte :
20 Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte ; Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens. Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.
SÉVÈRE
Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste !
* Var. Ah! Pauline . . .
ï Var. Je nommais inconstance et prenais pour des crimes
D'un vertueux devoir les efforts légitimes. (,1643-1656.)