ACTE II, SCENE VI. 5I
Mes cnmes, en vivant, me la pourraient ôter.
Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure ?
Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure ?
Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait;
La foi que j'ai reçue aspire à son effet. 5
Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.
NÉARQUE
Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe : * Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.
L'exemple de ma mort les fortifiera mieux,
NÉARQUE
Vous voulez donc mourir ?
Vous aimez donc à vivre ? * lo
NÉARQUE
Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre : Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.
Qui marche assurément n'a point peur de tomber :
Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.
Qui craint de le nier, dans son âme le nie : 15
Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.
* Var. Voyez que votre vie à Dieu mesmes importe. (1643-1656.)
• Var. — Es-tu si las de vivre ? — As-tu peur de mourir ? (Z./ Cid, v. 440.)
NÉARQUE
Qui n'appréhende rien présume trop de soi.
J'attends tout de sa grâce, et rien de ma faiblesse. Mais loin de me presser, il faut que je vous presse ! D'oîi vient cette froideur ?
NÉARQUE
Dieu même a craint la mort.
5 II s'est offert pourtant : suivons ce saint effort ; Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. Il faut (je me souviens encor de vos paroles) Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, Exposer pour sa gloire et verser tout son sang, lo Hélas ! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite ? S'il vous en reste encor, n'êtes- vous point jaloux Qu'à grand'peine chrétien, j'en montre plus que vous ?
NÉARQUE
Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime, 15 C'est sa grâce qu'en vous n'affaiblit aucun crime ;
Comme encor tout entière, elle agit pleinement,
Et tout semble possible à son feu véhément ;
Mais cette même grâce, en moi diminuée.
Et par mille péchés sans cesse exténuée, 20 Agit aux grands effets avec tant de langueur.
Que tout semble impossible à son peu de vigueur.
Cette indigne mollesse et ces lâches défenses