ACTE III, SCÈNE V
Sans regret, sans murmure, et sans étonnement,
Dans l'obstination et Tendurcissement,
Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.
FÉLIX
Et l'autre?
ALBIN
Je Tai dit déjà, rien ne le touche.
Loin d'en être abattu, son cœur en est plus haut ; On Ta violenté pour quitter l'échafaud.
Il est dans la prison où je l'ai vu conduire ; Mais vous êtes bien loin encor de le réduire.*
Que je suis malheureux !
FÉLIX
ALBIN
Tout le monde vous plaint.
FÉLIX
On ne sait pas les maux dont mon cœur est atteint : De pensers sur pensers mon âme est agitée. De soucis sur soucis elle est inquiétée ; Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir, La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir ; J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables: J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables. J'en ai de généreux qui n'oseraient agir. J'en ai même de bas, et qui me font rougir. J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre. Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre. Je déplore sa perte, et le voulant sauver,
*Var. Mais vou» n'êtes pas prêt encor de le réduire. (1643-1656.)
J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver : Je redoute leur foudre et celui de Décie ; Il y va de ma charge, il y va de ma vie : Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas, 5 Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas.
ALBIN
Décie excusera Tamitié d'un beau-père ;
Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.
FÉLIX
A punir les chrétiens son ordre est rigoureux ; Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux. 10 On ne distingue point quand l'offense est publique ; Et lorsqu'on dissimule un crime domestique, Par quelle autorité peut-on, par quelle loi, Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi ?
ALBIN
Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne, 15 Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne.
FÉLIX
Sévère me perdrait, si j'en usais ainsi : Sa haine et son pouvoir font mon plus grand soucL Si j'avais différé de punir un tel crime, Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime, 20 II est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné ; Et de tant de mépris son esprit indigné,^ Que met au désespoir cet hymen de Pauline, Du courroux de Décie obtiendrait ma ruine. Pour venger un affront tout semble être permis,
^ Var. Et de« mépris reçus son esprit indigné. (1643-1656.)