ACTE IV, SCÈNE HT
Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains.
Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne ;
Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne :
Si mourir pour son prince est un illustre sort,
Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort I 5
PAULINE
Quel Dieu 1
POLVEUCTE.
Tout beau, Pauline : il entend vos paroles. Et ce n'est pas un Dieu comme vos Dieux frivoles. Insensibles et sourds, impuissants, mutilés. De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez : C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre ; lo Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre.
PAULINE
Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.
POLVEUnTE.
Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien !
Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère, I Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père. 15
! POLVEUCTE.
[ Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir : ! Il m'ôte des périls que j'aurais pu courir.
Et sans me laisser lieu de tourner en arrière, ! Sa faveur me couronne entrant dans la carrière
Du premier coup de vent il me conduit au port, 20
Et sortant du baptême, il m'envole à la mort. Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie, Et de quelles douceurs cette mort est suivie ! Mais que sert de parler de ces trésors cachés 5 A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés }
PAULINE
Cruel, car il est temps que ma douleur éclate,.
Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate.
Est-ce là ce beau feu ? sont-ce là tes serments ?
Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments ? 10 Je ne te parlais point de l'état déplorable
Où ta mort va laisser ta femme inconsolable ;
Je croyais que l'amour t'en parlerait assez,
Et je ne voulais pas de sentiments forcés ;
Mais cette amour si ferme et si bien méritée 15 Que tu m'avais promise, et que je t'ai portée,
Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,
Te peut-elle arracher une larme, un soupir ?
Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie ; ^
Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie, 20 Et ton cœur insensible à ces tristes appas,
Se figure un bonheur oii je ne serai pas !
C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée ?
Je te suis odieuse après m'être donnée !
Hélas !
PAULINE
Que cet hélas a de peine à sortir !
25 Encor s'il commençait un heureux repentir ^
* Var. Tu me quittes, ingrat, et mêmes avec }oie. (1643-1656.) > Vak. Encore s'il marquait un heureux repentir. (1643-1656.)