ACTE V, SCENE III
PAULINE
Ah ! mon père, son crime à peine est pardonnable ; Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable. La nature est trop forte, et ses aimables traits Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais : Un père est toujours père, et sur cette assurance s
J'ose appuyer encore un reste d'espérance. Jetez sur votre fille un regard paternel : Ma mort suivra la mort de ce cher criminel ; Et les Dieux trouveront sa peine illégitime, Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime, lo
Et qu'elle changera, par ce redoublement, En injuste rigueur un juste châtiment ; Nos destins, par vos mains rendus inséparables. Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables, Et vous seriez cruel jusques au dernier point, 15
Si vous désunissiez ce que vous avez joint. Un cœur à l'autre uni jamais ne se retire, Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire. Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs, Et d'un œil paternel vous regardez mes pleurs. ao
FÉLIX
Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père ; Rien n'en peut effacer le sacré caractère : Je porte un cœur sensible, et vous l'avez percé ; Je me joins avec vous contre cet insensé.
Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible ? 2$
Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible ? Peux-tu voir tant de pleurs d'un œil si détaché ? ^
» Var. . . . D'un coeur si détaché. (1643-1656.)
ICX) POLYEUCTE.
Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché ? Ne reconnais-tu plus ni beau-père, ni femme, Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme ? Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, 5 Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux ?
Que tout cet artifice est de mauvaise grâce !
Après avoir deux fois essayé la menace,
Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort,
Après avoir tenté l'amour et son effort, 10 Après m'avoir montré cette soif du baptême.
Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même,
Vous vous joignez ensemble ! Ah ! ruses de l'enfer!
Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher ?
Vos résolutions usent trop de remise :
15 Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise. Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers,
Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers,
Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie,
Voulut mourir pour nous avec ignominie, 20 Et qui par un effort de cet excès d'amour,^
Veut pour nous en victime être offert chaque jour.
Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'cntendre.
Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre :
Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos Dieux ; 25 Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux ;
La prostitution, l'adultère, l'inceste,
Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste,
C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels.
J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels ;
» Var Et qui par un excès de cette même amour. (1643-1656.)