SCÈNE III
PAULINE, STRATONICE
PAULINE
Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite Au-devant de la mort que les Dieux m'ont prédite ; Suis cet agent fatal de tes mauvais destins, Qui peut-être te livre aux mains des assassins. 5 Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes : ^ Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes ; Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet De l'amour qu'on nous offre, et des vœux qu'on nous fait. Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines, 10 Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines ; * Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour.
STRATONICE
Polyeucte pour vous ne manque point d'amour;
S'il ne vous traite ici d'entière confidence,
S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence ; 15 Sans vous en affliger, présumez avec moi
Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi ;
Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.
Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose,
Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas 20 A nous rendre toujours compte de tous ses pas
* Var. Voilà, ma Stratonice. en ce siècle où nous sommes
Notre empire absolu sur les esprits des hommes. (1643-1656.)
•Var. Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines. (1643-1660.)