‹ Polyeucte; tragédie, avec une introduction, des éclaircissements et des notesChapitre 117 sur 147 · ACTE ÎV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE ÎV, SCÈNE II

Que voulez-voTls de moi, flatteuses voJuptés? Hnnteux attachements de la-chair et du monde, Que ne me quittez -vous quand je vous ai quittés? Àllez, honneurs, plaisirs, qui me Uvrez la guerre ;

O fausse volupté du monde, Vaine promesse d'un trompeur, Ta bonace la plus profonde N'est jamais sans quelque vapeur; Et mon Dieu, dans la peine même Qu'il veut que l'on souffre pour lui, Quand il daigne être notie appui Et qu'il reconnaît que l'on l'aime, Influe une douceur suprême Sans mélange d'aucun ennui.

^ Pour lui la mort est salutaire, Et par cet acte de valeur On fait un bonheur volontaire D'un inévitable malheur.

Nos jours n'ont pas une heure sûre ; Chaque instant use leur flambeau, Chaque pa§ nous mène au tombeau, Et l'art, imitert la nature, Bâtit d'une même figure Notre bière et notre berceau.

Mourons donc, la cause y convie:

Il doit être doux de mourir Quand se dépouiller de la vie Est tiavailler pour l'acquérir.

Pui.s(]ue la céleste lumièie Ne se trouve qu'en la quittant Et qu'on ne vainc qu'en combattant.

D'une vigueur mâle et guerrière Courons au bout de la carrière Où la couronne nous attend.

1106. Cette figure, dit M. Marty-Laveaux, rappelle ces vers de Lucrèce :

Medio de fonte leporum

Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat. (IV, il29-30.)

1107. Dans le langage religieux, Za chair, c'est la nature humaine considérée, en quelque sorte, sous le point de vue de ses attributs matériels, avec ses appétits, ses passions, ses faiblesses, et opposée à l'esprit, c'est-à-dire au principe immatériel, à ce qu'il y a de spirituel et de divin en nous:

Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,

Ont trop de part aux pleurs que je répands pour Ini.. {Athalie, I, 2.)

1108. Dans un de ses feuilletons du Temps, M. Francisque Sarcey conseillait de ne pas débiter ces vers d'une voix solennelle et dolente, comme si c'était une prière de la liturgie : «< Une prière, soit ! mais une prière dramatique. Les effusions purement lyriques ne conviennent pas au théâtre, et nos classiques le «avaient fort bien. 11 s'agite dans l'âme de Polyeucte un combat terrible dont le bruit sourd retentit dans cette prière. Sa femme va venir! C'est la seule ennemie qu'il craigne à cette heure. Il ne peut pas refuser de la recevoi' et cependant elle représente pour lui le démon, acharné à ressaisir sa proie, les plaisirs de la terre opposés à la gloire du ciel. Ces plaisirs, il y a renoncé',' il les déteste. Est-ce qu'il ne doit pas y avoir du mépris, de la colère dans sa feçon de parler de ces délices et de ces voluptés? 11 est furieux contre elles, car il les redoute; il prétend les mépriser, et cependant il «'«st |>as sûr de n'être point tout à Tbeure ressaisi par leur image. »

POLYEUGTE

Toute voire félicité, Sujette à l'instabilité,

En moins de rien tombe par terre; ^ Et comme elle a l'éclat du verre, Elle en a la fragilité.

Àmsi n'espérez pas qu'après vous je soupire. liio Vous étalez en vain vos charmes impuissants; Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire Les ennemis de Dieu pompeux et florissants. Il étale à son tour des revers équitables

1112. Bn moins de rien, qui paraît aujourd'hui un peu familier, n'était pat alors déplacé dans les situations les plus tragiques:

En vit-on jamais un dont les rudes traverses

Prissent, en moins de rien, tant de faces diverses? {Horace, 1204.)

Seigneur, en moins de rien il se fait des miracles. {Othon, 102.)

De même les expressions de jeter par terre, tomber par terre, pour à terre, ne paraissaient pas à Corneille indignes du style élevé. Voyez le v. 853.

Un même instant conclut notre hymen et la guerre, Vit naître notre espoir et le jeta par terre. [Horace, 176.) Quel revers imprévu, quel éclat de tonnerre

Jette, en moins d'uo moment, tout mou espoir par terre? (Pertharitc, 1104.) 1114. Fortuna vitrea est; tum quum splendet, frangitur. (Publius Syrus.)

« C'est là un de ces concetti, un de ces faux brillants qui étaient alors à la mode. On remarqua, dès les premières représentations de Polyeucte, que ces trois vers étaient pris entièrement de la trente- deuxième strophe d'une ode de révèque Godeau à Louis XII 1 :

Mais leur gloire tombe par terre, Et, comme elle a l'éclat du verre, Elle en a la fragilité.

« Cette ode était oubliée; mais on la déterra pour accuser Corneille de ce plagiat. » (Voltaire.) La même comparaison avait, d'ailleurs, été employée par Malherbe, au début de cette paraphrase du psaume cxlv, qui est peut-être son chef-d'œuvre :

N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde ; Sa lumière est un verre, et aa faveur une'onde.

A propos de ce dernier vers, dans ses Observations sur les poésies de Malherbe, Ménage écrit : « J'ai ouï dire souvent à M. Corneille qu'il avait fait ces deux vers si célèbres : ^

Et, comme elle a l'éclat du verre, Elle en a la fragilité,

sans savoir qu'ils fussent de M. Godeau, éVêque de Vence.v» Il est difficile pourtant de croire qu'il n'y ait pas au moins réminiscence. En tout cas, c'est Godeau qui doit de la reconnaissance à Corneille

1118. Remarquez le mot pompeux, employé, non plus en parlant des choses comme au v. 557, mais en parlant des personnes et des sentiments personnels. Au v. 516 du Cid, Corneille dit : une vertu « pompeuse et triomphante». Pompeux signifie donc ici triomphants, et qui étalent avec orgueil leur triomphe.

1119. Trois vers plus haut, étaler a été pris dans le sens de déployer avec faste dans l'intention de séduire. Ici, le même verbe a le sens un peu difîérent d'eiposer aux regards, -ie dérouler devant les yeux, comme une leçon. Bossuet

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