SCÈNE III
POLYEUGTE, PAULINE, GARDES.
Madame, quel dessein vous fait me demander? Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder? Cet effort généreux de votre amour parfaite Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite? Apportoz-vous ici la haine, ou l'amitié, 1165 Comme mon ennemie, ou ma chère moitié?
PAULINE
Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même:
Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime;
Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé :
Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. 1170
A quelque extrémité que votre crime passe,
Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.
A propos de ce vers, André Chénier écrit : « Je regrette beaucoup ce mot-la, surtout après l'usage qu'en a fait Corneille dans Polyeiicte. » La Bruyère {Delà modé)^ nvait déjà exprimé le même regret. Ce n'est point dvLns Polyeucte seulement que Corneille a employé ce mot diane d être rajeuni, et rajeuni en effet rte nos jours.
Cette honte pour nons est assez coutumière. {Andromède, 491.)
HGl.«Quel dessein? en peut-il douter? La haine, l'amitié, ici les mots perdent leur sens : ces deux cœurs ne parlent plus la même langue; ce qui est héroïsme pour l'un est crime pour l'autre. » (M. Mkrlet.)
1163. Sur le genre du mot amour, voyez la note du v. 313. '1164. Ainsi c^ue le remarque M. Marty-Laveaux, vient-il à ma défaite est préparé et entraîne par vient-il à mon secours.
11 66. Moitié se disait pour femme, même dans le style tragique :
Rends-toi digne du nom de ma ohaste moitié. [Horace, 1349.) Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié. {Pompée, V, 1.)
Voltaire approuve cet emploi ; aujourd'hui, moitié n'est plus guère usité que dans le style familier.
1167. Cette tournure ;9om^ que, condamnée par Vaugelas, est très familière à Corneille, qui n'a jamais cru la condamnation définitive. C'est, d'ailieurs, une '')rme dénégation particulièrement énergique.
On no montera ;;omf au rang dont je dévale
Qu'en épousant ma haine au lieu de ma rivale. {Rodogune, 499.)
L'offense une fois faite à ceux do notre rang
Ne se répare point que par des ftots de sang. {Nicomède, 122G.)
1169. Voyez le v.4 sur cet emploi de rêver, pris activemeiA 1171. Passer à en venir à.
Daignez considérer le sang dont vous sortez, Vos grandes actions, vos rares qualités:
Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince, \ 75
Gendre du gouverneur de toute la province ;
Je ne vous compte à rien le nom de mon époux:
C'est un bonheur pour moi qui n'est pas gra,nd pour vous;
Mais après vos exploits, après votre naissance,
Après votre pouvoir, voyez notre espérance ; 1180
Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau
Ce qu'à nos justes vœux promet un sort si beau.
Te considère plus; je sais mes avantages,
Et l'espoir que sur eux forment les grands courages.
Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, 1185
Que troublent les soucis, que suivent les dangers;
La mort nous les ravit., la fortune s'en joue ;
Aujourd'hui dans le trône* et demain dans la boue;
H73. Le sang dont vous sortez, la race dont vous tirez votre origine
Etant sorti de vous, la chose est peu douteuse. {Menteur. V,3.)
1176. Est-il vrai, comme le prétend Voltaire, que toute gâte le vers, parce qu'il est à la- fois inutile et emphatique? Ne semble-t-il pas naturel, au contraire, que Pauline enfle ici un peu la voix pour exagéi er la situation de Polyeucte et lui faire sentir la grandeur des avantages qu'il sacrifie? ^ 1177. Je ne vous compte à rien, je ne compte pour rien :
Depuis quand le retour d'un cœur comme le mien
Fait-il SI peu d'honneur qu'on ne le compte d rien ? {Suréna, B96.) '
1180. « Voltaire, qui n'avait point critiqué ce vers dans la première édition de son Commentaire (1764), dit dans celle de 1774 : « On ne peut dire après votre naissance, après votre pouvoir, comme on dit après vos exploits. Voyez notre espérance est le contraire de ce que Pauline entend ; car elle entend : voyez W juste terreur qui nous reste, voyez où vous nous réduisez, vous d'une si grande naissance, vous qui avez tant de pouvoir. » L'emploi du mot après nous paraît très naturel dans tout ce passage; c'est comme s'il y avait : après avoir considéré vos exploits, votre naissance, votre pouvoir, considérez encore tout ce qu'il nous reste à espérer. Les deux derniers vers (1181-82) ne laissent aucun doute à ce sujet. » (M. Marty-Laveaux.) M. Godefroy croit, au contraire, (\\\ espérance a ici le sens de ce que nous devons attendre, les malheins qui nous sont réservés. C'est là, selon lui, un latinisme, et il cite, pour le justifier, I Enéide et la Chanson Roland :
flnnc ego si tantum potui sperare dolorem. (IV, 419.) Ki de mûrir nen orent espérance.
Mais nous préférons l'explication de M. Marty-Laveaux. Espérance n'est point du tout un euphémisme, comme on l'a dit; il faut l'entendre au propre des pn)messes de Tavenir, ce que le v.1182 démontre surabondamment.
1184. Sur cowm^e, voyez les v. 170, 332, etc. Dans ces deux vers, observe M. Merlct, Polyeucte a le ton d'un gentilhomme. Cette nuance se retrouvera pluâ tard. Dans les vers suivants, il prendra le ton d'un philosophe stoïcien. >
1188. Dans le trône, sur le trône.
Un prince est dans son trône à jamais affermi. [Nicomède, 881.) le serais dans le trône où le ciel m'a fait naître {Héraclius, 139.)