ACTE ÏV, SCÈNE III
Le déplorable état où je vous abandonne
Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne; 1260
Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs,
J'y pleurerai pour vous Texcès de vos malheurs:
Mais^i, dans ce séjour de gloire et de lumière,
Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,
S'il y daigne écouter un conjugal amour, 1265
Sur votre aveuglement il répandra le jour.
Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne; Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne : Avec trop de mérite il vous plut la former. Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer, 1270 Pour vivre des enfers esclave infortunée, Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.
1250. Polyeucte semble vouloir ici se tromper lui-même en trompant Pauine ; car ce n'est point là, il le sent, ce qui le fait pleurer. — Donner a ici lo sens d'accorder. Dans Horace (v. 105), Corneille dit aussi :« donner des pleurs», et ne craint même pas d'écrire :
Sire, ne donnez rien à mes débiles ans. (1705.)
1261. Var. Et si l'on peut au ciel emporter des douleurs,
J'en emporte de voir l'excès de vos malhears, (1643-1666.)
1265. Cette construction de l'adjectif avant le substantif est familière aux poètes du xvn« siècle, qui aimaient à dire un sacré nœud, la natale terre, etc.
Souffre une folle ardeur qui ne vivra qu'un jour.
Et qui n'affaiblit point le conjugal amour. {Illusion, 1488.)
1268. « Je me souviens qu'autrefois l'acteur qui jouait Polyeucte, avec des gants blancs et un grand chapeau, ôtait ses çants et son chapeau pour faire sa prière à Dieu. » ÇVoltaire.) — « Pauline est dirigée par l'idée du devoir, Polyeucte par ridée de la roi religieuse. Ces idées, admirablement propres à élever l'âme et à exalter l'imagination, développent dans les deux personnages un sentiment très passionné ; mais ce sentiment lui-même se fonde sur un principe. Quand Polyeucte s'écrie :
Grand Dieu, de vos bontés il faut que je l'obtienne ; Elle a trop de vertu pour n'être pas chrétienne.
C'est l'inflexibilité du principe : Hors de l'Église, point de salut, qui produit ce mouvement si touchant et si vrai. /( (M. Guizox, Corneille et son temps.)
1271. Esclave des enfers, assujettie à la domination des faux dieux, du démon, pour parler comme Polyeucte. Au v, 1748, esclave sera encore pris au figuré.
Eiclavi des grandeurs où vous ôtes monté. (Cinna, 466.)
I87S. Oh ! si de mon désir l'effet pouvait écloreî
Ma sœur, c'est le seul nom dont je te puis nommer. Que sous de douces lois nous nous pourrions aimer ! Tu saurai^ que la mort, par qui l'âme est ravie, Est la fin de la mort plutôt que de la vie, Qu'il n'est amour ni vie en ce terrestre lieu,
Kt qu'on ne peut s'aimer ni vivre qu'avec Dieu. (Rotroo, Saint Gmest, IIÎ, 4.)
« Si Pauline est païenne de naissance, par l'éducation du foyer, avec une sorta de candeur ingénue, elle a déjà les délicatesses d'une conscience à laquelle ne fait plus défaut que le signe "extérieur d'un christianisme latent qui s'ignrro
i4S POLYEUGTE
PAULINE
Que dis-tu, malheureux? Qu'oses-tu souhaiter?
Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.
PAULINE
Que plutôt...!
POLYEUGTE.
C'est en vain qu'on se met en défense: 1275 Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ge bienheureux moment n'est pas encor venu; 11 viendra, mais le temps ne m'en est pas connu
PAULINE
Quittez cette chimère, et m'aimez.
POLYEUGTE.
Je vous aime, ' Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-
[même. 1280
PAULINE
Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas.
POLYEUGTE.
Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas.
PAULINE
C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?
POLYEUGTE.
C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.
PAULINE
imaginations !
Célestes vérités ! 1285
Oui, elle est vraiment promise à U lumière et porte la marque visible de sa pré destination. » (M. Merlet.)
1276. Moins où nous mettrions le moins :
^ L'amour fait des heureux lorsque moins on y pense. (Attila, 513.)
1277. Remarquez le mot bienheureux employé en parlant des choses, comme au V. 912 de Cinna : « le bienheureux effet. » Racine a dit aussi : « ce bien heureux moment. {Bajazet, I, 1.)
1278. « Ton temps n'est pas encor venu », dit Adrien à Nathalie dans ïlotrou {Saint Genest, III, 5.)
1280. U suffirait de ce vers pour répondre à toutes les objections formulées contre le caractère de Polyeucte, car Polyeucte prend soin d'indiquer lui-même en quelle mesure Tamour divin et Tamour humain se partagent son âme.
1282. Var. Au nom de cet amour, venez si^ivre mes pas. (1643-1656.)
1285. Imaginations^ chimères. On a déjà remarqué combien Corneille aimt ces pluriels des noms abstraits. Voyez le v. 725.