ACTE IV, SCENE III
PAULINE
^(iorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.
Ciie je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!
PAULINE
Ne feignez qu'un moment: laissez partir Sévère, Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.
Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir : 1223
Il m'ôte des périls que j'aurais pu courir,
Et, sans me laisser lieu de tourner en arrière,
Sa faveur me couronne entrant dans la carrière;
Du premier coup de vent, il me conduit au port,
Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort. 1230
Si vous pouviez comprendre, et le peu qu'est la vie,
Et de quelles douceurs cette mort est suivie!...
Mais que sert de parler de ces trésors cachés
A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?
PAULINE
Cruel! car il est temps que ma douleur éclate, 1235 Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate,
1221. Dans l'âme^ au fond de l'âme, par opposition aux témoignages extérieurs.
Dans l'dme, elle est du monde. {Misanthrope, III, 3.)
1222. Rotrou a. délayé ces vers si concis et si fermes :
Cruel, i)uis(]u'à ce point ton erreur te possède, ^ Que ton aveuglement est un mal sans remède.
Trompant au moins César, apaise son courroux, *
Et, si ce n'est pour toi, conserve-toi pour nous.
Sur la foi de ton Dieu fondant ton espérance,
A celle de nos dieux donne au moins l'apparence,
Et, sinon sous un cœur, sous un front plus soumis,
Obtiens pour nous ta grâce, et vis pour tes amis.
— Notre foi n'admet pas cet acte de faiblesse :
Je la dois publier, puisque je la professe, etc. {Saint Genest, V, 2.)
224, Donnez lieu, donnez occcasion, latinisme, dare locum.
Je lui veux bien donner téut lieu de me surprendre. {Rodogune, 1776.)
1226. Un peu plus bas, au v. 1227, laisser lieu a le sens de donner lieu
Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie
De ce qu'elle ferait s'il le voyait en yie. {Pompée, 154S.)
1226. Il m'ôte des périls, expression critiquée par Voltaire, pour : il me tiret il me sauve des périls.
Rodrigue, fuis, de grâce, ôte-moi de souci. {Cid, 767.) 1228. Sur ce mot couronner et son sens mystique, voyez le v. 288. 1232. C'est un léger tribut qu'une vie à quitter. (Rotrou, VencesluS, V, ♦.) 1235. « Il me semble que ce couplet est tendre, animé, douloureux, naturel e( très à sa place. » (Voltaire.) Remarquez en même temps que le ton ée pasionne : tout à l'heure, Pauline disait vous à Polyeucte, elle le tutoie à présent,
POLYEUGTE
Esl-ce là ce beau feu? sont>ce là tes serments *
îémoignes-tu pour moi les moindres sentiments?
le ne te parlais point de l'état déplorable
Où ta mort va laisser ta femme inconsolable ; 124
Je croyais que l'amour t'en parlerait assez,
Et je ne voulais pas de sentiments forcés ;
Mais cette amour si ferme et si bien méritée
Que tu m'avais promise, et que je t'ai portée,
Quand tu veux me quitter, quand tu me fais mourir, 1245
Te peut-elle arracber une larme, un soupir?
Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie;
Tu ne la cacbes pas, tu veux que je la voie ;
Et ton cœur, insensible à ces tristes appas,
Se figure un bonheur où je ne serai pas! 1250
C'est donc là le dégoût qu'apporte i'hyménée?
Je te suis odieuse après m'être donnée !
Hélas! .
PAULINE
Que cet hélas a de peine à sortir!
Encor s'il commençait un heureux repentir, Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverais des charmes ! 1255 Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmbs.
VoLYEUCTE.
J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser Ce cœur trop endurci se pût enfin percer 1
— « C'est ici que se termine la première partie de |la scène. C'est sur ce point que tout son effort doit porter et aboutir. Quand vous voyez deux partenaires à l^escrinie se tâtant du fleuret, ils montrent par leur attitude, par leurs feintes, qu'ils méditent un coup décisif. On l'attend, on le voit venir. Eh bien, c'est la même chose en cette scène. Elle doit marcher grand train à ce : Cruely qui est le mot important, le mot caractéristique. » (M. Sargey.) 1237. Corneille aime ces tournures interrogatives :
Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands cœurs? {Horace, 666.)
/243. Sur le genre du mot amour, voyez la note du v.'313.
\247. Var. Tu me quittes, ingrat, et mesmes avec joie. (1643-1666.)
1247. Pauline exagère, mais c'est la passion qui parle, et la passion est ià iuste.
1248. La se rapporte à Joie, exprimé dans le vers précédent ; mais avec foi ggt une locution adverbiale; il semble dès lors qu'il soit peu correct de rattache c pronom à cette locution toute faite. Mais il y a chez Corneille d'assez nomoreux exemples de tournures analogues.
1253. Hélas est prii? substantivement par Corneille.
Je n'en arrachai (\xie de profonds hélas. {Sopfionisbe, 466.) ilSI. Var. Boeore s'il marquait an heureux repentir. (1643-1666.)