Tallemant des Réaux, Historiettes de Louis XIII
3. On y voit un curieux frontispice représentant Pplyeiu^te brisant les idoles, f en pourpoint espagnol ei haiit-de-chaussesi à crevés, et coiffé d'une toque à plumes. En 1G54, les mêmes libraires publient une autre édition particulière in-12 de PoZyeuc/e, et en 1648 une troisième édition, à la fois in 42 et in 40 D'autres parurent du vivant de Corneille en 1664, 1682 et 1692, chez de Luynf et Billaine. Il y faudrait ajouter neuf éditions publiées également du vivant de Corneille, mais sans sa participation, la plupart hollandaises; les Elzevier de Leydi» /'^n doonent pas moins de quatre. Dans sa Bibliographie çwnélimne
a cru qu'elle ^tait postérieure de trois ans a la représentation de Ja pièce, qu'on plaçait à la fin de 1640. Mais une lettre latine de Claude Sarrau, conseiller aw Parlement, à Corneille a modifié sur ce point les idées reçues. Sarrau y parle en effet, de trois chefs-d'œuvre déjà connus et applaudis (/e Cid, Horace, Cinna) et d'un drame sacré que Corneille se prépare à y Ajouter: c< TJt valeas tu cum tuis Musis scire imprimis desidero et utrum tribus exlmiis et d'mnis luis dramatis quartum ad- 'iungere mtditeris... Inaudivi nescio quid de aliquo tuo poemate sacro, quod an affectum an perfectum sit, quœso, rescribe. » Or, cette lettre est datée du 12 décembre 1642; par suite, c'est au début de 1643 qu'il faut reporter la représentation de Polyeucte. Il est donc au moins douteux qu'on doive au succès dé Polyeucte l'arrêt du 16 avril 1641, qui réhabilite la profession de comédien. Il est douteux aussi que Richelieu ait pu manifester sa désapprobation des injures proférées par Stratonice contre les chrétiens, car le grand ministre était mort le 4 décembre 1642. L'abbé d'Aubignac fit de son mieux plus tard pour remplacer le cardinal; il critiqua vertueusement l'aveu de Pauline à Sévère, et le mélange équivoque de la galanterie au christianisme ; mais il était contraint d'avouer que ce mélange ne déplaisait pas au public. « C'est un de ces beaux endroits de Corneille qui pèchent contre le jugernent et qui n'ont pas laissé de ravir ceux qui se laissent abuser aux faux brillants*. »
C'est précisément cette alliance toute nouvelle de la passion mondaine et de la foi religieuse qui fut la principale cause contemporaine du succès de Polyeucte. Cette tragédie où l'amour tient tant de place, mais qui se terminera par un martyre, s'ouvre par un débat sur la grâce dont Néarque, ce docteur du christianisme persécuté, expose la pure doctrine. On sait que les questions relatives à la grâce étaient à l'ordre du jour. La grande querelle qui devait mettre aux prises jansénistes et jésuites et donner naissance aux Provinciales, n'était pas encore commencée; mais l'apparition récente de VAugustinus de Jansénius et la captivité de son disciple Saint-Gyran y avaient préludé ; Rome s'apprêtait à condamner les cinq fameuses propositions. Il est évident que Corneille prenait intérêt à ces disputes théologiques, car, dans Horace, il avait déjà prêté à Sabine ce langage inattendu :
Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras. Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas :
M. Picot ne cite pas moins de cinquante et une éditions paibcuîierea de Polyeucte postérieures à la mort de Corneille, t. Pratique du théâtre , v|.
Il empêche souvent qu'elle ne se déploie, Et, lorsqu'elle descend, son refus la renvoie
Cette fois il donne de cette grâce mystérieuse, en un seul fers, la définition la plus nette :
Elle est un don du ciel et non de la raisons.
C'est même parce que la grâce est un don gratuit de Dieu et que nous n'avons pas besoin de la mériter pour l'obtenir, que la conversion de Félix, discutable au point de vue dramatique et humain, ne l'est pas au point de vue religieux. Est-ce à dire pourtant que Sainte-Beuve ait raison d'écrire : « Il ne serait pas malaisé de soutenir cette thèse : Corneillè est de Port-Royial par Polyeucte^? » Le pénétrant critique a été, ce nous semble, égaré par l'ambition de tout ramener à ses chers jansénistes, de tout expliquer par les événements petits ou grands dont Port-Royal a été le théâtre. Élève des jésuites, Corneille resta toujours leur ami, et ils restèrent les amis de Corneille, tandis que les jansénistes, peu favorables en général au développement de la poésie dramatique, ne prirent pas toujours soin de le ménager : Nicole ne l'épargne pas dans son Traité de la comédie, et c'est à ses critiques que Corneille semble répondre dans la préface de Théodore. Autre chose est de s'intéresser à une question qui passionna les esprits et d'en tirer un élément d'intérêt actuel, autre chose de prendre parti dans la querelle. Il y a plus : longtemps après, en 1659, quand, après une retraite de sept années, Corrleille fut ramené au théâtre par Fouquet, au lendemain même des Provinciales, Corneille prit parti ouvertement, et ce fut contre les jansénistes. Il tenait sans doute beaucoup à se prononcer, car c'est dans la bouche de Thésée qu'il met cette réfutation des doctrines de la grâce « efficace », cette apologie de la grâce « suffisante », que défendaient lei jésuites :
Quoi ! la nécessité des vertus et des rices^ D'un astre impérieux doit suivre les caprices. Et Delphes, malgré nous, conduit uds actions , Au plus bizarre effet de ses prédictions?
L'âme est donc tout esclave : une loi souverain* Vers le bien ou le niai incessamment l'entraîne;