‹ Polyeucte; tragédie, avec une introduction, des éclaircissements et des notesChapitre 34 sur 147 · ABRÉGÉ DU MARTYRE · texte numérisé non relu

ABRÉGÉ DU MARTYRE

plutôt Mosander*, qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la mort assez au long sur le neuvième de janvier; et j'ai cru qu'il était de mon devoir d'en mettre ici rabrégé. Comme il a été à propos d'en rendre la représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer plus doucement Futilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnaître ce qui doit lui iniprimer du respect comme saint et ce qui le doit seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier nous apprend :

Polyeucte et Néarque étaient deux cavaliers^ étroitement liés ensemble d'amitié; ils vivaient en l'an 250, sous Tempire de Décius; leur demeure était dans Mélitène, capitale d'Arménie; leur religion différente, Néarque étant chrétien et Polyeucte suivant encore la secte des gentils, mais ayant toutes les qualités dignes d'un chrétien et une grande inclination à le devenir. L'empereur ayant fait publier un édit très rigoureux contre les chrétiens, cette publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des supplices dont il était menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut queieur amilié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement de cet édit, vu les peines qui y étaient proposées à ceux de sa religion et les honneurs promis à ceux du parti contraire; il en conçut un si profond déplaisir que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de lui en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son cœur:<( Ne craignez point, lui dit-il, que l'édit de l'empereur nous désunisse; j'îji vu cei^e nuit le Christ que vous adorez; il m'a dépouillé dune robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse, et m'a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre : ce'tte vision m'a résolu à faire ce qu'il y a longtemps que je médite : le seul nom de chrétien me manque; et vous-même, toutes les fois que vous m'avez parlé de votre grand Messie, vous avez pu remarquer que je vous ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez lu sa vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses actions et de ses discours. Ô Néarque ! si je ne me croyais pas indigne d'aller à lui sans être initié de' ses mystères et avoir reçu la grâce de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités I )> Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il était par

i. Sur ces hagiographes, voyez la première partie de l'Introduction i Voyez la note du t. 170.

l'exemple du bon larron, qui en un moment mérita le cieî, bien qu'il n'e^^t pas reçu le baptême, aussitôt notre martyr,

§lein d'une sainte ferveur, prend l'édit de l'empereur, crache essus, et le déchire en morceaux qu'il jette au vent; et, voyant des idoles que le peuple portait sur les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portaient, les brise contre terre, et les foule aux pieds, étonnant tout le monde et son ami même par la chaleur de ce zèle qu'il n'avait pas espéré.

Son beau-père, Félix, qui avait là commission de l'empereur pour persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avait fait son gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et 1 appui de sa famille perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait donner par ses bourreaux sur tout le visage ; mais n'en ayant pu venir à bout, pour dernier effort, il lui envoie sa fille Pauline, afin de voir si ses larmes n'auraient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un mari que n'avaient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien davantage par là ; au contraire, voyant que sa fermeté convertissait beaucoup de païens^ il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut exécuté sur l'heure ; et le saint martyr, sans autre baptême que de son sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à ceux qui renonceraient à eux-mêmes pour l'amour de lui.

Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe de Pauline, l'amour de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la victoire de l'empereur, la dignité de Félix, que je fais gouverneur d'Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline, sont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule victoire de l'empereur contre les Perses a quelque fondement dans l'histoire; et, sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par M. Goeffeteau dans son Histoire romaine^ ; mais il ne dit pas ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de remerciement en Arménie.

Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou non, les savants en jugeront; mon but ici n'est pas de les justifier, mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu il en peut croire.

1. C'est ce Nicolas Coeffeteau (1574-1623), évêque de Marseille, que la Bmyefé cite avec honneur et dont Vaugelas, en maint enaroit de ses Remarques^ invoque l'autorité avec une candeur d'admiration qui fait sourire. Son Histoire romaim depuis Auguste Jusqu'à Constantin avait paru en 1621.

Page 1