‹ Polyglot reader, and guide for translationChapitre 112 sur 164 · UN PARVENÜ DE DIX-SEPT* CENT DOUZE · texte numérisé non relu

UN PARVENÜ DE DIX-SEPT* CENT DOUZE

promptement le traité de mariage, je lui envoyai une carte blanche, comme nos journaux appellent cela, en la priant d'y écrire elle-même ses conditions. Elle fut très brève dans ses demandes, exigeant seulement que la disposition de ma fortuno et la conduite de ma famille fussent entièrement remises entre ses mains. Son père et ses frères paraissaient fort opposes à cette alliance, et ne voulaient pas me voir pendant les premiers temps ; mais à présent ils en ont si bien pris leur parti qu'ils dînent avec moi presque tous les jours, et qu'ils m'ont emprunté d'assez fortes sommes ; ce que Lady Mary me jette souvent au nez quand elle veut me prouver combien ses parents sont bons pour moi. Elle n'avait aucune dot, comme je l'ai déjà dit ; mais ce qui lui manque en fortune, elle le fournit en esprit. D'abord elle a changé mon nom en celui de Sir John En ville, et à présent elle signe Mary Enville. Elle m'a donné quelques enfants qu'elle a baptisés des surnoms de sa famille, afin, dit-elle, d'effacer la grossièreté de leur parenté du côté de leur pèrejib Notre fils aîné est l'honorable Oddly Enville, Ecuyer ; re$ notre fille aînée est Harriot Enville. Tout en arrivant dans ma maison, elle mit à la porte quelques fidèles serviteurs qui étaient avec moi depuis longtemps, et introduisit à leur place un couple de négrillons et trois ou quatre jolis garçons en livrée brodée, indépendamment de sa femme de chambre française, qui est perpétuellement à faire du bruit dans la maison dans une langue que personne ne comprend, sauf Lady Mary. Elle s'est mise ensuite à réformer toutes les chambres de la maison, ayant garni toutes mes cheminées de glaces, et placé dans chaque coin de tels tas de porcelaine, que je suis obligé de marcher dans ma maison avec la précaution et la circonspection la plus grande, de peur de renverser quelques-uns de nos meubles fragiles. Elle fait une fois par semaine une illumination avec des bougies dans l'une des plus vastes chambres, afin, comme elle l'exprime, de voir du monde. A ce moment-là, elle désire toujours que je sois dehors ou que je me retire dans le grenier, afia de ne pas lui faire honte devant ses visiteurs de qualité. Ses valets de pied, comme je l'ai dit, sont de si beaux messieurs que je n'aime pas beaucoup à leur faire des questions ; quand je le fais, ils me répondent avec un insoleut dédain, et me disent que tout ce à quoi je trouve à redire a été fait par l'ordre de Lady Mary. Elle me dit qu'elle a l'intention de leur faire porter l'épée avec leurs prochaines livrées, ayant remarqué dernièrement les laquais de deux ou trois personnes de qualité, montés derrière

i 50 UN PARVENU DE DIX-SEPT CENT DOUZE.

la voiture avec l'épée au côté. A la fin de la première lune de miel, je lui représentai le peu de raison des innovations journalières qu'elle faisait dans ma maison ; mais elle me . répondit que je ne devais plus me considérer désormais comme Sir John Anvil, mais comme son époux; et elle ajouta d'un air hautain que je n'avais pas Pair de savoir qui elle était. Je fus surpris d'être traité ainsi après ce qui s'était passé entre nous. Mais elle m'a depuis donné à entendre que, si nous vivons sur un pied de familiarité, elle entend néanmoins être traitée avec le respect du à sa naissance et à sa qualité. Nos enfants ont été depuis leur enfance nourris de tant de récits sur la famille de leur mère, qu'ils savent les histoires de tous les grands hommes et de toutes les femmes illustres qu'elle a produits. Leur mère leur apprend que tel a commandé dans tel combat naval, que leur arrière-grand-pôre a eu un cheval tué sous lui à Edge-hill, que leur oncle était au siège de Bude, et que sa mère a dansé à un bal de la cour avec le duc de Monmouth, avec un tas d'autres balivernes du même genre. Je fus l'autre jour un peu décontenancé par une question de ma petite fille Harriot, qui me demanda avec beaucoup d'innocence pourquoi je ne leur parlais jamais des généraux ni des amiraux qu'il y avait eu dans ma famille. Quant à mon fik aîné, Oddly, il s'est laissé si fort enorgueillir par sa mère que, s'il ne change pas ses allures, je pourrai bien le déshériter. Il a tiré son épée contre moi avant l'âge de neuf ans, et m'a répondu qu'il voulait être traité en gentilhomme ; sur la menace que je fis de le corriger pour son insolence, Lady Mary intervint entre nous, et me dit que je devais considérer qu'il existait quelque différence entre sa mère et la mienne. Elle est continuellement à trouver les traits de quelques-uns de ses parents dans ceux de mes enfants, bien que, soit dit en passant, j'aie un petit drôle à face rebondie qui me ressemble d'une manière surprenante, si j'ose le dire; mais ce qui me chagrine le plus, c'est qu'en me voyant jouer avec eux sur mes genoux, elle m'a demande à plus d'une reprise de me trouver avec les enfants aussi peu que possible de peur qu'ils ne prennent quelques-unes de mes façons mal-séantes.

Il faut que vous sachiez en outre, puisque je vous ouvre mon cœur, qu'elle se regarde comme supérieure à moi en bon sens, autant qu'elle l'est en qualité, et qu'en conséquence elle me traite comme un simple bonhomme qui ne connaît pas le monde. Elle me dicte des lois dans mes propres affaires, me reprend sur des questions de commerce, et, si je ne suis point d'accord avec elle à propos d'un de mes navires, s'étonne que

j'ose discuter avec elle, lorsque je sais très bien que son bisaïeul était officier général de marine.

Pour compléter mes. souffrances, elle m'a tourmenté pendant les derniers trois mois pour m'obliger à aller habiter l'une des places, à l'autre bout de la ville, promettant pour m'y décider que j'aurais un aussi beau grenier qu'aucun des gentilshommes de la même place ; ce à quoi l'honorable Oddly Enville. Ecuyer, ajoute toujours comme un petit fat qu'il est, qu'il espère que ce galetas sera aussi près que possible de la cour.

Bref, je suis si bien hors de mon élément naturel que pour reprendre mon ancienne manière de vivre, je consentirais à recommencer ma carrière et à redevenir simplement Jack Anvil; mais hélas ! je suis pris pour la vie, et je suis forcé de signer avec très grande tristesse de cœur, Votre humble serviteur,

JOHN ENVILLE, Chevalier.

Londres, 12 Février, 1712.

Addison.

Page 1