LXXXV.— L'ANGLETERRE VUE PAR UN CHINOIS
Londres, Juin, 17Y0.
Ne pense pas, ô toi guide de ma jeunesse ! que l'absenee puisse diminuer mon respect, ni que les déserts non-frayés qui nous séparent puissent effacer de ma mémoire ta vénérable figure. Plus loin je voyage, plus je sens avec force les douleurs de la séparation ; ces liens qui m'attachent à ma patrie et à vous ne sont pas brisés. Chaque pas qui m'éloigne ne fait qu'allonger la chaîne que je traîne après moi.
Si je pouvais trouver dans le lointain pays où le sort m'a conduit quelque chose qui fût digne d'être transmis, je vous l'enverrais avec joie ; mais au lieu de cela, il faut que vous vous contentiez de la nouvelle assurance de mes anciens sentiments et de l'esquisse imparfaite d'un peuple avec lequel je n'ai encore fait que superficiellement connaissance. Les observations d'un homme qui n'a été que trois jours dans ce pays ne peuvent porter que sur ces incidents qui s'imposent en quelque sorte à vôtre imagination : je me considère ici comme un être nouvellement créé qu'on introduit dans un nouveau monde ; tout me frappe ct'étonuement et de surprise. L'imagination encore incertaine semble le seul principe actif de l'esprit. Les circonstances les plus légères nous causent du plaisir jusqu'à ce que le charme de la nouveauté ait disnarvx» (^^\A ^«ox»-^^
152 ^ANGLETERRE vue par un chinois.
de m'étonner, je pourrai peut-être devenir sage ; je pourra, alors appeler le raisonnement à mon aide, et comparer les une aux autres les objets que j'avais d'abord examinés sans réflé chir.
Me voici donc à Londres, regardant des étrangers qui me regardent aussi. On dirait qu'ils trouvent quelque chose d'absurde dans ma figure ; et si je n'étais jamais sorti de chezmoi, je pourrais peut-être trouver dans les leurs un fonds inépuisable de ridicule ; mais par de longs voyages, j'ai appris à ne rire que de la folie, et à ne trouver de réellement ridicule que la scélératesse et le vice.
Au moment où je quittai ma patrie, et où je franchis la muraille de la Chine, je m'imaginais que dévier des coutumes et des mœurs des Chinois, c'était s'écarter de la nature ; je souriais aux lèvres bleues et aux fronts rouges des Tpnguses ; et je pouvais à peine me contenir quand je voyais les Daures orner leurs têtes de cornes, et les Óstiaks se poudrer avec de la terre rouge ; les beautés kalmoukes, attifées dans tout l'appareil de leurs peaux de brebis, me paraissaient aussi parfaitement ridicules ; mais je m'aperçus bientôt que c'était moi qui étais ridicule et non pas ces gens-là ; que c'était à tort que j'accusais les autres d'absurdité, parce qu'ils se trouvaient différer d'un modèle originairement fondé sur le préjugé ou la partialité.
Je ne trouve donc aucun plaisir à reprocher aux Anglais de s'éloigner de la nature dans leur extérieur, qui est tout ce que je connais encore de leur caractère ; il est possible qu'ils cherchent seulement à en perfectionner la simplicité originelle, puisque toutes les extravagances en fait de costume viennent uniquement du désir de nous rendre plus beaux que la nature ne nous a faits ; et c'est là une vanité si inoffensive que non seulement je la pardonne, mais que je l'approuve. Le désir de valoir mieux que les autres est ce qui réellement nous rend ainsi, et comme des milliers d'hommes trouvent leur existence dans la société, grâce à ces goûts, il n'y a que les ignorants qui puissent les condamner.
Vous n'ignorez pas, très révérend Fum Hoam, que d'industriels innombrables, même parmi les Chinois, subsistent par cet amour propre inoffensif. Vos perceurs de nez, vos emmailloteurs de pieds, vos colorieurs de dents, vos épileurs de sourcils, manqueraient tous de pain, si leurs voisins manquaient de vanité. Toutes ces frivolités néanmoins emploient moins de gens en Chine qu'en Angleterre ; ici un beau monsieur ou une belle dame, habillée à la dernière mode, semble avoir à