‹ Polyglot reader, and guide for translationChapitre 148 sur 164 · UN NAUFRAGE · texte numérisé non relu

UN NAUFRAGE

ferait que découvrir Pair menaçant d'un ennemi dont la haine ne se masque que pour vous mieux attaquer ; ainsi à leurs yeux sans espoir la nuit se montrait, assombrissant horriblement leurs figures blêmes et les effrayantes profondeurs de l'abîme. Douze jours durant, la terreur avait été leur compagne ; la mort maintenant était devant eux.

À huit heures et demie, boute-hors, poulaillers, espars, on avait jeté à la mer tout ce qui, d'aventure, pouvait servir à tenir à flot les intrépides matelots ; car ils luttaient encore, quoique sans résultat. Il n'y avait d'autre lumière dans le ciel que quelques étoiles. Les bateaux poussèrent au large, encombrés de monde ; le navire donna de la bande, fit une embardée à bâbord, puis plongeant de Pavant, il sombra.

Alors s'élança de la mer vers le ciel l'adieu désespéré ; alors le timide poussa des cris de douleur ; le brave resta calme ; quelques-uns s'élancèrent du bord avec d'horribles hurlements, jaloux d'aller au devant du trépas ; et la mer »'entrouvrit comme l'enfer sous le navire qui attirait vers lui, en s'enfonçant, la vague tournoyante, comme un homme qui lutte corps-à-corps avec son ennemi et cherche à l'étrangler avant de mourir.

Ce fut d'abord une clameur universelle, plus formidable que la voix du formidable océan, semblable à l'explosion du tonnerre qui se prolonge d'échos en échos ; puis tout se tut, sauf le vent furieux et le choc des vagues impitoyables; mais par intervalle s'élevait, accompagné d'un battemant convulsif sur la vague, une clameur solitaire, la dernière lamentation d'un vigoureux nageur à l'agonie.

Le septième jour parut, et point de vent L Le soleil ardent les dévorait et les brûlait ; sur la mer immobiles ils gisaient comme des cadavres ; plus d'espérance, excepté dans la brise qui ne venait pas ; ils jetaient les uns sur les autres de sauvages regards; tout avait été consommé, l'eau, le vin, les vivres, et l'on pouvait, bien qu'ils ne parlassent point, deviner les terribles convoitises du cannibale dans leurs yeux ardents comme ceux des loups.

L'un d'eux enfin glissa le sinistre vœu à l'oreille de son voisin, qui le souffla à un autre, si bien qu'il fit promptement le tour ; alors un murmure plus fort s'éleva, chuchotement sinistre, sauvage, désespéré ! Et lorsque chaque patient connut la pensée de son camarade, il trouva que c'était la sienne jusque-là cachée au fond de son cœur ; puis il parlèrent de tirer au sort pour la chair et pour le sang, et se demandèrent qui mourrait pour nourrir ses compagnons.

LE MONDE N'EST QU'lLLUSION. 295

Parmi ce lugubre équipage se trouvaient deux pères, et avec eux leurs deux fils ; l'un d'eux était à la vue le plus robuste et le plus vigoureux ; il mourut vite ; et quand il fut parti, son voisin le plus proche provint son père, qui jeta sur lui un seul coup d'œil, et dit : " La volonté du ciel soit faite ! Je ne

frais rien ; " et il vit son fils précipité dans l'abîme, sans uno arme ou un gémissement.

L'autre père avait un enfant plus faible, physionomie douce, aspect délicat ; mais ce jeune homme résista plus longtemps : sa patience et sa douceur semblaient retarder son destin ; il parlait peu, mais de temps à autre il souriait comme pour prendre une part du faix qu'il voyait s'alourdir sur le cœur de son père, avec cette pensée mortellement profonde : il faut nous séparer.

Et son père restait penché sans cesse sur lui ; il ne quittait jamais son visage des yeux, mais il essuyait l'écume qui montait à ses lèvres pâles, et le contemplait ardemment ; puis quand la pluie longtemps désirée tomba enfin, et que les yeux de l'enfant, déjà demi voilés par la mort, se ranimèrent et semblèrent chercher quelque chose pendant un moment, il tordit un haillon pour en faira couler quelques gouttes de pluie dans la bouche de son fils expirant, mais en vain !

L'enfant mourut : le père tint le corps embrassé» et le contempla bien longtemps ; et lorsqu'enfin la mort ne laissa plus l'ombre d'un doute, quand le fardeau chéri reposa raide et froid sur son cœur, quand le souffle et l'espérance se furent enfuis, son regard le suivit fixement jusqu'au moment où la vague à laquelle on l'avait livré, l'emporta sans pitié. Alors le père s'affaissa- sur lui-même, muet et frissonnant; et Une donna plus d'autres signes de vie que le frémissement de ses membres. Byron.

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