LH.— LE DERVICHE ET LE BOL
Un derviche, qui voyageait en Tartarie, étant arrivé dans la ville de Balk, entra par erreur dans le palais du roi, croyant que c'était une hôtellerie publique ou caravansérail. Après avoir regardé quelque temps autour de lui, il entra dans une longue galerie, où il déposa sa besace et étendit son tapis, pour s'y reposer à la manière des nations orientales. Il n'a vait pas été long temps dans cette posture, lorsqu'il fut découvert par quelques-uns des gardes, qui lui demandèrent ce qu'il faisait-là ? Le derviche leur dit qu'il avait l'intention de loger pour la nuit dans ce caravansérail. Les gardes lui firent connaître, d'un ton très irrité, que l'édifice où il se trouvait n'était pas un caravansérail, mais le palais du roi. Il advint que le roi lui-même passa par la galerie durant ce débat, et souriant à la méprise du derviche, il lui demanda com
UNE PROMESSE EST SACRÉE. 4l
ment il pouvait être assez simple pour ne pas distinguer un palais d'un caravansérail ? " Sire," répondit le derviche, " per mettez-moi d'adresser à votre majesté une question ou deux. Quelles sont les personnes qui ont logé dans cette maison à l'époque où elle fut construite ? " " Mes ancêtres," répliqua le roi. " Et," dit le derviche, " quelle est la dernière personne qui a logé ici? " " Mon pére," répliqua le roi. li Et," dit le derviche, " qui est-ce qui y loge actuellement ? " Le roi répondit que c'était lui-même. " Et," reprit le derviche, " qui est-ce qui y sera après vous î " " Le jeune prince, mon fils," répondit le roi. " Ah ! Sire," dit le derviche, " une maison qui change si souvent d'habitants et reçoit une succession perpétuelle d'hôtes n'est pas un palais, mais bien un caravansérail." Addison.
Lin.— UNE PROMESSE EST SACRÉE.
Un cavalier espagnol, ayant assassiné un noble maure, prit aussitôt la fuite pour échapper à la justice. Il fut vigoureusement poursuivi ; mais profitant d'un brusque détour de la route, il sauta, sans être vu, pardessus le mur d'un jardin. Le propriétaire, qui était aussi un Maure, était en ce moment à se promener dans le jardin ; l'Espagnol, tombant à genoux devant lui, le mit au courant de son affaire et, du ton le plus pathétique, le supplia de le cacher. Le Maure l 'écouta avec compassion et lui promit généreusement assistance. Il l'enferma ensuite dans un pavillon et le quitta en l'assurant que, la nuit venue, il pourvoirait à sa fuite. Quelques heures après, on lui apporta le cadavre de son fils ; le signalement du meurtrier s'accordait parfaitement avec l'extérieur de l'Espagnol qu'il avait sous clef. Il cacha l'horreur et les soupçons qu'il ressentait et, se retirant dans sa chambre, y demeura jusqu'à minuit. Se rendant alors secrètement dans le jardin, il ouvrit la porte du pavillon et aborda le cavalier en ces termes : " Chrétien, le jeune homme que vous avez tué était mon fils unique. Votre crime mérite le plus sévère châtiment. Mais j'ai solennellement engagé ma parole de ne pas vous trahir et ne veux pas violer un engagement téméraire, même visà-vis d'un ennemi." Il conduisit alors l'Espagnol à ses écuries, et lui donnant une de ses mules les plus rapides : "Fuyez," lui dit-il, " tandis que les ténèbres de la nuit vous cachent. Vos -mains sont souillées de sang; mais Dieu est juste ; je le remercie humblement de ce que ma foi reste sans tache, et d'avoir remis votre jugement entre ses mains."