‹ Polyglot reader, and guide for translationChapitre 72 sur 164 · LVL— UNE FRAYEUR MORTELLE · texte numérisé non relu

LVL— UNE FRAYEUR MORTELLE

Un très riche étranger, nommé Sunderland, autrefois banquier en Russie, était en très grande faveur auprès de la Reine. Un matin, de bonne heure, il apprit que sa maison était entourée d'une garde et que le commandant de la police désirait lui parler. Cet officier, nommé Relieu, entra d'un air chagrin. " Monsieur," dit-il, " je regrette d'avoir été chargé, par ma gracieuse souveraine, de l'exécution d'un ordre extrêmement sévère, et j'ignore comment vous avez excité, à un pareil degré, le ressentiment de sa majesté." " Je l'ignore comme vous. Mon étonnement surpasse le vôtre. Mais quels sont vos ordres?" "Monsieur, j'ai à peine le courage de vous les dire." "Comment! ai-je perdu la confiance de l'Impératrice ?" " Si c'était là tout, je ne serais pas si embarrassé pour vous l'apprendre." " Eh ! bien, veut-elle me renvoyer dans mon pays ? " " Ce ne serait pas là une punition, puisque, avec votre fortune, vous pouvez bien vivre partout." "Hélas! Elle me bannit en Sibérie." "Non! Pis encore que cela." "Grand Dieu! Dois je recevoir le knout?" "Ce serait terrible; mais cela ne vous coûterait pas la vie." " Est- il possible, dit le banquier avec un sanglot, que ma vie doive être sacrifiée ? La douce et gracieuse Impératrice, qui m'a accosté avec tant de politesse, il y a deux jours encore, peut-elle ?.... Mais je ne puis le croire. Au nom du ciel, dites-moi tout, à moins que vous ne vouliez me rendre fou." " Eh ! bien," dit l'officier avec douleur, " ma souveraine m'a ordonné de .vous écorcher et d'empailler votre peau." " Grand Dieu ! Il faut que vous

UN SORCIER DU DIX-HUITEME SIECLE. 4ö

»yez perdu votre raison, ou que la Reine ait perdu la sienne. Vous ne pouvez assurément avoir reçu un ordre semblable, sans protester contre sa barbarie.' ' " Hélas ! mon pauvre ami, j'ai fait tout ce que j'ai osé : j'ai exprimé ma surprise et mon horreur; j'ai même hasardé quelques humbles remontrances ; mais l'Impératrice irritée m'a reproché mon hésitation, et m'a ordonné de partir à l'instant, en ajoutant ces mots, qui résonnent encore à mon oreille : " Allez sur le champ, et n'oubliez pas qu'il eat de votre devoir d'accomplir, sans délai, toute commission dont je daigne vous charger." 11 serait impossible de dépeindre la surprise, la rage et le désespoir du pauvre banquier. Après s'être un moment abandonné au plus violent chagrin, il apprit de l'officier qu'une demi-heure seulement lui serait accordée pour mettre ordre à ses affaires. Alors Sunderland supplia qu'il lui fût permis d'écrire à la Reine, et Relieu,, après bien des instances, consentit enfin à porter un billet. L'ayant reçu, il sortit en l'emportant, mais n'osant paraître devant sa souveraine sans avoir accompli ses ordres, il se rendit en toute hâte chez le comte Bruce son ami. Celui-ci fut profondément surpris de toute l'histoire, mais promit d'aller sur le champ auprès de l'Impératrice. Catherine reçut la lettre, la lut et s'écria : " Dieu du ciel ! Pour sûr, Relieu a perdu le sens ! Courez, comte, et ordonnez à ce fou de délivrer sur le champ mon banquier de sa peur et de le mettre en liberté." Le comte s'empressa d'exécuter l'ordre, revint et trouva Catherine en proie à un fou rire. 4 J'ai enfin découvert, dit-elle, la cause d'une scène aussi plaisante qu'extraordinaire. J'ai eu, depuis plusieurs années, un petit chien favori, que j'appelais Sunderland, parce qu'il m'avait été donné par mon banquier. Ce chien est mort la semaine dernière. J'ai ordonné à Relieu de le faire empailler ; et, comme il hésitait, je me mis en colère, supposant qu'il considérait, par un fol orgueil, cette commission au-dessous de sa dignité. Le stupide m'a mal comprise. Empailler mon pauvre banquier ! N'est-ce pas par trop drôle ? "

Page 1