AVENTURE D'UN MAÇON
Le lendemain matin, le voyageur sortit comme d'habitude et, à son retour, le soir, entra tranquillement dans sa chambre ; mais, cette fois, on avait pris des précautions : de chaque côte de la porte étaient deux hommes de police, quelques-uns* des vaillants citoyens de Wurtzburg, et sur les escaliers, dans la salle, dans la rue, étaient toutes les femmes de la ville connues pour leur curiosité. Le nombre en était très grand.
Soudain, on entendit la voix de l'étranger, s'élevant et s'abaissant tour à tour, comme s'il avait conversé avec quelqu'un. Ceux qui étaient près de la porte entendirent cette horrible évocation : " Ici !■ — toi que j'ai si longtemps cherché— tu ne m'échapperas plus. — Réponds-moi, puissance infernale.— Démon ! — montre-toi et parle à ton maître."
A cet appel, une voix aiguë, perçante, qui semblait venir des régions inférieures, répondit avec une ironique humilité : " Maître, que veux-tu de ton serviteur ? "
Aussitôt, toutes les femmes qui entendirent la terrible voix s'enfuirent avec des cris de terreur. Les hommes enfoncèrent la porte, bien qu'elle ne fût pas verrouillée et saisirent le voyageur, qu'ils trouvèrent assis dans un fauteuil, à une petite distance de la table. Quant au démon, il avait disparu ; mais il restait une forte odeur de soufre, à ce que nombre de témoins attestèrent.
L'étranger fut traîné devant un magistrat, et accusé de faire usage de magie et de sorcellerie, et d'entretenir commerce avec le diable. Voici quelle fut sa réponse :
"J'avais commencé une tragédie; mais comme mes amis me troublaient constamment à Weimar, où je demeure, je suis venu l'écrire ici. Le héros de ma tragédie est un homme qui évoque le diable et auquel le diable apparaît. J'avoue que j'ai la malheureuse habitude (dont je demande pardon aux habitants de Wurtzburg) de lire tout haut ce que je compose, à mesure que je l'écris. Quant à évoquer personnellement l'esprit du mal, je suis trop bon chrétien pour le faire, et vous, M. le bourgmestre, trop éclairé pour le croire."
Le sorcier s'appelait Goethe, l'auteur de Werther, etc., et il s'occupait alors de composer Faust.