L'HOMME TIMIDE
ano intrépidité tolerable. Mais hélas ! combien vaines sont toutes les espérances de la théorie, lorsqu'elles ne sont pas soutenues par la pratique et l'habitude ! Comme j'approchais de la maison, un coup de cloche annonçant le dîner éveilla en moi la crainte d'avoir gâté le dîner par un manque de ponctualité. Pénétré de cette idée, je devins du cramoisi le plus foncé, à mesure que mon nom était successivement annoncé par les divers domestiques en livrée qui m'introduisirent dans la bibliothèque, sachant à peine quoi ou qui je voyais. A peine entré, j'appelai à moi tout mon courage, et fis ma révérence nouvellement apprise à Lady Friendly; malheureusement, en ramenant mon pied gauche à la troisième position, je marchai sur l'orteil goutteux du pauvre Sir Thomas, qui m'avait suivi de près pour me dénombrer sa famille. La confusion que ceci m'occasionna peut à peine se concevoir, car les hommes timides seuls peuvent juger de ma détresse, et le nombre en est, je crois, très petit. La politesse du Baronet dissipa par degrés mon embarras, et je fus surpris de voir à quel point le savoir-vivre pouvait lui permettre de contenir ses sentiments et de paraître parfaitement à son aise, après un si pénible accident.
L'amabilité de Lady Friendly et la causerie familière des jeunes personnes m'entraînèrent à mettre de côté ma réserve et mon air penaud, si bien qu'à la fin je me hasardai à me joindre à la conversation et même à mettre de nouveaux sujets sur le tapis. La bibliothèque étant richement garnie de livres élégamment reliés, je pensai que Sir Thomas était un homme lettré et me hasardai à émettre mon opinion touchant les diverses éditions des classiques grecs, en quoi les idées du Baronet coïncidèrent exactement avec les miennes. Je fus amené sur ce sujet, par la vue d'une édition de Xénophon en seize volumes qui éveilla vivement ma curiosité, attendu que je n'avais jamais entendu parler de rien de semblable, et je me levai pour examiner ce que ce pouvait- être. Sir Thomas vit mon intention et voulant (à ce que je supposai) m'épargner la peine, se leva pour prendre le livre ; cela me rendit plus empressé à le prévenir et mettant la main sur le premier volume, je le tirai avec force ; mais, ô surprise ! au lieu de livres, une planche, à laquelle on avait donné l'apparence de seize volumes à l'aide de cuir et de dorures, dégringola et vint malheureusement plonger dans un encrier de porcelaine, qui se trouvait sur une table au-dessous. En vain Sir Thomas m'assura qu'il n'y avait pas de mal. Je vis l'eues ^s^sx
54 l'homme timide*
d'une table de marqueterie sur le tapis de Turquie, et, sa chant à peine ce que je faisais, je tentai de l'arrêter avec mon mouchoir de batiste. Au plus fort de cette confusion, on nous annonça que le dîner était servi et je compris alors avec joie que la cloche qui avait d'abord excitó si vivement mes craintes n'était que la cloche préparatoire.
En me rendant à la salle à manger à travers le corridor et une file d'appartements, j'eus le temps de recueillir mes sens éperdus; on me fit prendre place à table entre Lady Friendly et sa fille aînée. Depuis la chute du Xenophon de bois, ma figure avait été constamment enflammée comme un tison et je commençais à peine à me remettre et à éprouver une fraîcheur confortable, lorsqu'un accident inattendu ralluma toutes mes ardeurs et mes rougeurs. Ayant placé mon assiette à soupe trop près du bord de la table, j'en renversai tout le brûlant contenu sur mes genoux, en m'inclinant devant Miss Dinah, qui me complimentait poliment sur le dessein de mon gilet. En dépit d'une provision de serviettes, immédiatement fournies pour essuyer la surface de mes vêtements, ma culotte de soie noire n'était pas assez épaisse pour me défendre des effets de cette soudaine fomentation, et pendant quelques minutes, mes jambes et mes cuisses furent comme étuvées dans un chaudron d'eau bouillante; mais me rappelant la manière dont Sir Thomas avait dissimulé sa torture quand je lui avais marché sur le pied, je supportai fermement mon supplice en silence et m'assis avec mes membres inférieurs à moitié cuits, au milieu des rires étouffés des dames et des domestiques.
Je ne rapporterai pas les diverses bévues que je commis durant le premier service, ni les malheurs qu'occasionna la prière qu'on me fit de découper Une volaille et de servir divers plats à ma portée, opérations dans lesquelles je répandis une saucière et renversai une salière ; laissez-moi plutôt arriver au second service, où m'accablèrent de nouveaux désastres.
J'avais au bout de ma fourchette un morceau d'excellent pudding sucré, lorsque Miss Louisa Friendly me pria de lui passer un pigeon placé près de moi. Dans mon empressement, sachant à peine ce que je faisais, je fourrai dans ma bouche le pudding, aussi chaud qu'un charbon ardent ; il fut impossible de cacher ma souffrance ; mes yeux sortaient de leurs orbites. A la fin, en dépit de la honte et de ma résolution, force me fut de rejeter sur mon assiette la cause de mon
tourment. Sir Thomas et les dames prirent tous part â mon malheur et chacun conseilla un remède différent. L'un ro commandait de l'huile, l'autre de l'eau, mais tous tombèrent d'accord que lo vin était la meilleure chose pour enlever l'ardeur, et l'on m'apporta du buffet un verre de Xérès que je saisis avec vivacité ; mais comment dirai-je ce qui suivit ? Soit que le maître d'hôtel se fût trompé par accident, smt qu'il eût le dessein prémédité de me rendre fou, il mo donna l'eau-de-vie la plus forte, dont je remplis ma bouche déjà dépouillée et pleine d'ampoules. Totalement inaccoutumé à toute espèce de liqueurs fortes, et avec la langue, la gorge, le palais aussi à vif que de la viande de bœuf, que pouvais-je faire ? Je ne pus avaler ; mettant mes mains sur ma bouche, la liqueur maudite jaillit comme une fontaine, sur tous les plats, par mon nez et à travers mes doigts — et je fus écrasé sous des éclats de rire partis de tous côtés. En vain Sir Thomas réprimanda-t-il les domestiques et Lady Friendly gronda- 1- elle ses filles, la mesure de ma honte et de leur divertissement n'était pas encore comblée. Pour me soulager de l'intolérable état de transpiration où m'avait mis cet accident, sans penser à ce que je faisais, je m'essuyai le visage avec ce malencontreux mouchoir encore humide des conséquences de la chute du Xenophon, et me couvris la figure de raies d'encre en tous sens. Le Baronet lui-même ne put résister à ce coup et se joignit avec sa femme au rire général, tandis que je m'élançais de table désespéré, me précipitais hors de la maison et courais chez moi, dans une angoisse de confusion et de honte que n'aurait pu exciter le plus poignant sentiment de culpabilité.
Narcisse fut ainsi appelé parce que, dans sa nature, il ressemblait à une fleur, qu'il n'aimait à faire que ce qui était beau et agréable, et qu'il ne trouvait de plaisir dans aucune espèce de travail. Mais, pendant que Narcisse était encore un petit garçon, sa mère l'envoya loin de son agréable demeure et le confia aux soins d'un maître d'école très sévère, qui avait nom M. Travail. Ceux qui le connaissaient le mieux affirmaient que ce M. Travail était une très digne personne et qu?W avait fait plus de bien que n'importe qui au monde, tant aux enfants |u'aux hommes faits. Il avait certainement ^&<i,w waisuSssfc!^
temps pour faire beaucoup de bien, car, si toutes les histoires sont vraies, il a constamment habité sur la terre depuis le jour où Adam fut chassé du jardin d'Eden.
Néanmoins, M. Travail était d'un aspect sévère et peu gracieux, spécialement pour les petits garçons ou les hommes qui avaient du penchant à la paresse ; sa voix, aussi, était dure, et toutes ses allures, toutes ses habitudes parurent très désagréables à notre ami Narcisse. Tout le long du jour, ce vieux et terrible maître d'école était assis à son pupitre, survaillant les élèves, ou rôdait par la classe, avec certaine terrible verge de bouleau à la main. Tantôt c'était un coup qui tombait sur les épaules d'un gamin que M. Travail avait surpris à jouer ; tantôt il punissait une classe entière, qui s'était trouvée en retard pour ses leçons ; bref, à moins qu'un écolier ne se décidât à s'occuper attentivement et constamment de son livre, il n'avait nulle chance de jouir d'un seul instant de tranquillité dans l'école de M. Travail.
" Ça ne pourra jamais m'aller," pensa Narcisse.
Or, la vie entière de Narcisse s'était écoulée jusques-là avec sa chère mère, qui avait un visage bien plus doux que celui du vieux M. Travail, et qui avait toujours été très indulgente pour son petit garçon. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que le pauvre Narcisse trouvât un désolant changement à être envoyé loin de la bonne dame et confié aux soins de ce laid maître d'école, qui ne lui donnait jamais ni pommes ni gâteaux, et qui semblait croire que les petits garçons avaient été créés uniquement pour apprendre des leçons.
" Je ne puis le supporter plus longtemps," se dit Narcisse, lorsqu'il eut passé environ une semaine à l'école. " Je vais me sauver et tâcher de trouver ma chère mère ; dans tous les cas, je ne rencontrerai jamais personne qui soit de moitié aussi désagréable que ce vieux M. Travail."
Ainsi donc, dès le lendemain matin, le pauvre Narcisse décampa et commença ses courses à travers le monde, avec ud peu de pain et de fromage pour son déjeûner et très peu d'argent dans sa poche pour payer ses dépenses. Mais il n'avait encore parcouru qu'une petite distance, lorsqu'il rejoignit un homme d'apparence grave et posée, qui suivait la route d'un pas modéré.
"Bonjour, mon petit garçon," dit l'étranger; et sa voix semblait dure et sévère, tout en ayant une sorte d'accent de bonté. " D'où venez-vous si matin et où allez-vous ? "
Le petit Narcisse était un garçon très ingénu, et jamais
on oe l'avait entendu dire un mensonge dans sa vie. Il no mentit pas non plus dans cette circonstance. Il hésita un moment, mais finit par avouer qu'il s'était sauvé de l'école, par suite de la grande répulsion que lui inspirait M. Travail, et qu'il était résolu à trouver quelque coin du monde où il ne revît jamais le vieux maître d'école et n'entendît plus jamais parler de lui.
" Oh ! très bien, mon petit ami," dit l'étranger. " Alors, nous irons ensemble, car moi aussi, j'ai eu beaucoup affaire avec M. Travail, et je serais enchanté de trouver un endroit où l'on n'ait jamais entendu parler de lui."
Notre ami Narcisse aurait mieux aimé un compagnon do son âge, avec lequel il aurait pu cueillir des fleurs sur le bord du chemin, ou poursuivre les papillons, ou faire quelque autre chose pour rendre le voyage agréable. Mais il avait assez de sagesse pour comprendre qu'il se tirerait beaucoup mieux d'affaire dans le monde en ayant un homme d'expérience pour lui montrer la route. Il accepta donc la proposition de l'étranger, et ils poursuivirent amicalement leur chemin ensemble.
Ils n'avaient pas été bien loin, lorsque la route vint à passer le long d'un champ où des faucheurs étaient occupés à abattre les hautes tiges du foin et à l'étendre au soleil pour le faire sécher. Narcisse fut ravi du doux parfum de l'herbe fraîchement fauchée et pensa qu'il serait bien plus agréable de faire les foins au soleil, sous le ciel bleu et avec les oiseaux chantant dans les arbres et les buissons du voisinage, que d'être enfermé dans une sombre classe, à apprendre des leçons toute la journée et à être grondé sans cesse par le vieux M. Travail. Mais, au milieu de ces pensées, comme il s'arrêtait pour regarder par-dessus le mur de pierres, il se recula vivement et saisit la main de son compagnon.
" Vite, vite!'7 s'écria-t-il ; "sauvons nous où il va nous rattraper."
" Qui nous rattrapera ?„" demanda l'étranger.
" M. Travail, le vieux maître d'école," répondit Narcisse. " Ne le voyez-vous pas au milieu des faucheurs ? "
Et Narcisse montra du doigt un homme âgé, qui paraissait être le propriétaire du champ et le maître des ouvriers au travail. Il avait ôté son habit et son gilet et travaillait activement en manches de chemise. Les gouttes de sueur perlaient sur son front ; mais il ne se donnait pas un moment de repos 9t ne cessait de crier aux faucheurs de faire le foin tandis o^ua
le soleil brillait. Or, chose étrange ! la tournure et les traits de ce vieux fermier étaient précisément les mêmes que ceux du vieux M. Travail, qui, dans cet instant même, aurait dû être en train d'entrer dans sa classe.
" N'ayez pas peur," dit l'étranger. " Ce n'est pas M. Travail, le maître d'école, mais un frère à lui, qui a reçu l'éducation de fermier. On dit qu'il est le plus désagréable des deux. Cependant, il ne vous inquiétera pas, à moins que vous ne deveniez travailleur sur la ferme.'1
Le petit Narcisse crut ce que son compagnon lui disait ; il fut enchanté, néanmoins, lorsqu'ils furent hors de vue du vieux fermier, qui avait une si singulière ressemblance avec M. Travail Les deux voyageurs n'étaient pas allés beaucoup plus loin, lorqu'ils arrivèrent à un endroit où des charpentiers étaient en train de construire une maison. Narcisse pria son compagnon de s'arrêter un instant, car c'était un très-joli coup-d'œil que de voir avec quelle adresse les charpentiers travaillaient avec leurs haches, et leurs scies, et leurs rabots, et leurs marteaux, découpant les portes, plaçant les châssis des fenêtres, clouant les planches ; et il ne put s'empêcher de penser qu'il aimerait à prendre une hache, une scie, un rabot et un marteau, et à se bâtir une maison ; et lorsqu'il aurait une maison à lui, le vieux M. Travail n'oserait jamais le molester.
Mais au moment où il se délectait dans cette idée, le petit Narcisse aperçut quelque chose qui lui fit saisir la main de son compagnon, avec un mouvement de peur.
"Dépêchons-nous! Vite, vite!" s'écria-t-il : " le voilà «ncore."
" Qui ? " demanda très tranquillement l'étranger.
" Le vieux M. Travail," dit Narcisse en tremblant : " Là ! celui qui surveille les charpentiers. C'est mon vieux maître d'école, aussi sur que je suis vivant."
L'étranger jeta les yeux du côté où Narcisse étendait le doigt, et il vit un homme âgé, an*cc une régie et un compas de charpentier à la main. Cet homme allait et venait dans la u* iison commencée, mesurant des pièces de bois, marquant le travail à faire et exhortant sans cesse les autres charpentiers à faire diligence. Et partout oi\ il montrait son visage rude et ridé, les hommes semblaient sentir qu'ils avaient un maître qui les surveillait, et ils sciaient, ils martelaient, ils rabotaient, comme s'il y était allé de leur vie.
" Oh ! non ; ce n'est pas M. Travail, le maître d'école,"
dit l'étranger. " C'est un autre frère à lui, qui fait le métier de char pen tier."
" Je suis enchanté de l'apprendre, " reprit Narcisse " Mais si vous voulez bien, Monsieur, j'aimerais à m'éloigner de lui aussitôt que possible."
Ils allèrent alors un peu plus loin, et entendirent bientôt le son d'un tambour et d'un fifre. Narcisse dressa l'oreille et pria son compagnon de presser le pas, pour ne pas manquer de voir les soldats. En conséquence, ils firent toute la hâte possible et rencontrèrent bientôt une compagnie de soldats, brillamment habillés, avec de belles plumes à leurs chapeaux, et des mousquets étincelants à leur épaule. Devant, marchaient deux tambours et deux fifres, battant et jouant de toute leur force, et faisant une musique si gaie, que le petit Narcisse les aurait suivis de grand cœur jusqu'au bout du monde. Si seulement j'étais soldat, se disait-il en lui-même, jamais le vieux M. Travail n'oserait seulement me regarder en face.
" Pas accéléré ! En avant, marche ! " cria une grosse voix.
Le petit Narcisse tressaillit avec grande angoisse, car la voix qui avait parlé aux soldats avait exactement le même son que celle qu'il avait entendue chaque jour dans la classe de M. Travail, sortant de la bouche même de M. Travail. Et, tournant les yeux vers le capitaine de la compagnie,. qu'aperçut-il ? sinon l'image de M. Travail, avec un beau chapeau et une plume sur la tête, une paire d'épaulettes d'or à ses épaules, un habit galonné sur son dos, une ceinture pourpre autour de la taille, et une longue épée à la main, au lieu de la verge ¿le bouleau. Et, bien qu'il portât la tête haute, et qu'il paradât comme un coq d'Inde, il avait néanmoins l'air aussi laid et aussi désagréable que lorsqu'il écoutait les leçons dans la salle de l'école.
" C'est certainement le vieux M. Travail," dit Narcisse d'une voix tremblante. " Sauvons-nous, de crainte qu'il ne nous enrôle dans sa compagnie."
" Vous vous trompez encore, mon petit ami," répliqua l'étranger avec un grand calme. " Ce n'est pas M. Travail, le maître d'école, mais un frère à lui, qui a servi toute sa vie dans l'armée. On dit que c'est un homme terriblement sévère ; mais ni vous ni moi n'avons rien à craindre de lui."
" Bien, bien ; " dit le petit Narcisse, " mais, s'il vous plaît, Monsieur je n'ai pas envie de voir plus longtemps lea soldats."
60 LE TETIT NARCISSE.
Ainsi l'enfant et l'étranger .reprirent leur voyage, et peu après ils arrivèrent à une maison, sur le bord du chemin, où nombre de gens se divertissaient. Des jeunes gens et des jeunes filles aux joues de rose, au visage souriant, dansaient au son du violon. C'était le plus agréable spectacle que Narcisse eut encore rencontré, et cela le consola de toutes ses déceptions.
" Oh I arrêtons-nous ici," cria-t-il à son compagnon ; " jamais M. Travail n'osera montrer sa figure là où il y a un violon et où les gens dansent et s'amusent. Nous serons tout à fait en sûreté ici."
Mais ces derniers mots expirèrent sur les lèvres de Narcisse ; car ayant, par hasard, porté les yeux sur le joueur de violon, que vit-il encore ? sinon l'image de M. Travail, tenant un archet au lieu d'une verge, et s'en servant avec autantd'aisance et de dextérité que s'il avait été toute sa vie joueur de violon ! Il avait quelque chose de l'air d'un Français, mais ressemblait néanmoins exactement au vieux maître d'école, et Narcisse s'imagina même qu'il lui adressait des signes de tête et des clignement d'yeux, et lui faisait signe de se mêler à la danse.
" Bon Dieu ! " murmurat-il en pâlissant. " On dirait qu'il n'y a que M. Travail au monde. Qui aurait jamais pensé lui voir jouer du violon."
" Ce n'est pas votre vieux maître d'école," dit l'étranger, '* mais un autre de ses frères, qui a été élevé en France, où il a appris la profession de joueur de violon. Il rougit de sa famille et se fait en général appeler M. Le Plaisir, mais son véritable nom est Travail, et ceux qui l'ont le mieux connu le considèrent comme encore plus désagréable que ses frères." ,
" Je vous en prie, allons un peu plus loin," dit Narcisse. " Je n'aime pas du tout l'air de ce joueur de violon. '
Si bien que l'étranger et le petit Narcisse continuèrent à errer le long de la grande route, et par des sentiers ombreux et à travers de jolis villages; et partout où ils allaient ils rencontraient l'image du vieux M. Travail. Dans les champs, il se dressait comme un épouvantail. S'ils entraient dans une maison, il était assis dans le salon ; s'ils regardaient dans une cuisine, il était là. Il s'installait comme chez lui dans chaque chaumière et se glissait, sous un déguisement ou sous un autre, dans les plus splendides demeures. Partout il y avait infailliblement quelqu'un qui ressemblait à M. Travail, et qui
à ce qu'affirmait l'étranger, était un des innombrables frères du vieux maître d'école.
Le petit Narcisse était presque brise de fatigue, quand il aperçut des gens nonchalamment étendus dans un endroit ombragé, sur le côté de la route. Le pauvre enfant pria son compagnon de consentir à s'asseoir là et à prendre un peu de repos.
" Le vieux M. Travail ne viendra jamais ici," dit-il, " car il déteste de voir les gens prendro leurs aises."
Mais tandis qu'il parlait encore, les yeux de Narcisse tombèrent sur un homme qui semblait le plus paresseux, le plus appesanti, le plus engourdi de tout ce monde paresseux, appesanti et engourdi, qui s'était étendu pour dormir à l'ombre. Et qui était-ce ? sinon l'image même de M. Travail.
" C'est une très nombreuse famille, que celle de ces Travails," observa l'étranger. " Celui-ci est encore un des frères du vieux maître d'école, qui a été élevé en Italie, où il a pris des habitudes tout à fait paresseuses, et qui se fait appeler le Signor Far Niente. Il prétend mener une vie agréable, mais c'est en réalité l'être le plus misérable de toute la famille."
" Oh ! Ramenez-moi, ramenez-moi ! " s'écria le pauvre petit Narcisse éclatant en pleurs. " S'il n'y a que Travail ' dans le monde, il vaut autant que je retourne à l'école."
" La voilà là-bas, — voilà l'école,". dit l'étranger; car bien que lui et le petit Narcisse eussent fait bien des pas, ils avaient voyagé en cercle, au lieu d'aller en ligne droite. 1 Venez ; nous retournerons ensemble à l'école."
Il y avait, dans la voix de son compagnon, quelque chose que le petit Narcisse reconnaissait maintenant, et il était étrange qu'il ne l'eût pas reconnu plus tôt. Il le regarde au visage et voilà encore l'image de M. Travail ; en sorte que le pauvre enfant avait été toute la journée en compagnie du Travail, alors même qu'il faisait de son mieux pour le fuir. Quelques personnes, auxquelles j'ai raconté l'histoire du petit Narcisse, sont d'avis que le vieux M. Travail était un magicien et possédait la faculté de se multiplier en autant de formes qu'il lui convenait.
Quoi qu'il en soit, le petit Narcisse avait reçu une bonne leçon et, à partir de ce moment, il s'appliqua à sa tâche avec diligence, parce qu'il savait que la diligence n'est pas le moins du monde plus fatigante que le plaisir ou la paresse. Et lorsqu'il eut fait plus ample connaissance avec M. Travail^
il commença à trouver que ses allures n'étaient pas après tout si désagréables, et que le sourire d'approbation du vieux maître d'école rendait son visage presqu'aussi agréable que celui même de la mère de Narcisse. N. Hawthorne.
GUIDE POLYGLOTTE
DE