LXL— DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE
Le lendemain au matin, qui était le Vendredi troisième jour d'août de l'année 1492, Colomb mit à la voile, un peu avant le lever du soleil, en présence d'une foule immense do spectateurs, qui adressaient au ciel leurs supplications pour l'heureuse issue du voyage, qu'ils souhaitaient, plutôt qu'ils ne l'espéraient. Colomb fit route directement pour les îles Canaries et y arriva sans incident qui eût mérité d'être mentionné en toute autre occasion. Mais dans un voyage de tant d'avenir et d'importance, chaque circonstance était un objet d'attention.
Le 1er Octobre, on se trouvait, d'après l'estime de l'amiral, à sept cent soixante-dix lieues à l'ouest des Canaries ; mais de peur que ses hommes ne fassent intimidés par la prodigieuse longueur de la navigation, il déclara qu'on n'avait fait que cinq cent quatre-vingt quatre lieues : heureusement pour Colomb, ni son pilote, ni ceux des autres navires n'avaient assez de connaissances pour corriger cette erreur et découvrir la ruse. Ils étaient alors en mer depuis plus de trois semaines ; ils s'étaient avancés beaucoup plus loin que les navigateurs n'avaient tenté ou cru possible de le faire jusques-là , tous leurs pronostics de découvertes, tirés du vol des oiseaux ou d'autres circonstances, s'étaient trouvés démentis ; les apparances de terre dont leur propre crédulité ou l'artifice de Iäwl
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Colomb comprenait parfaitement sa périlleuse situation. Il avait observé, avec grande inquiétude, le fatal effet qu'avaient eu l'ignorance et la peur, de semer la désaffection parmi ses équipages, et voyait maintenant cette désaffection prête à dégénérer en mutinerie ouverte. Il conservait néanmoins complètement sa presence d'esprit II affectait de paraître ignorer leurs machinations. Nonobstant l'agitation et l'anxiété de son rropre esprit, il se montrait avoo un aspect riant, comme un nomine satisfait du chemin qu'il avait fait et assuré du succès. Parfois, il employait toutes les ressources de l'insinuation pour ealmcr ses hommes. Parfois, il tâchait d'agir sur leur ambi-
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tion et leur convoitise, par de magnifiques descriptions de la gloire et de la richesse qu'ils allaient acquérir. Dans d'autres occasions, il prenait un ton d'autorité et les menaçait de la vengeance de leur souveraine, si, par leur lâche conduite, ils faisaient échouer cette noble tentative d'exalter la gloire de Dieu et d'élever le nom Espagnol par-dessus celui de toutes les autres nations. Même avec des matelots séditieux, les paroles d'un homme qu'ils avaient été habitués à respecter avaient du poids et une influence persuasive, et non seulement elles les détournaient des violents excès qu'ils méditaient, mais elle« obtenaient d'eux qu'ils suivissent leur amiral quelque temp« encore.
A mesure qu'ils avançaient les indications d'une terre prochaine semblaient devenir plus certaines et excitaient l'espérance en proportion. Les oiseaux commençaient à apparaître par troupes, se dirigeant vers le sud-ouest. A l'exemple de certains navigateurs Portuguais, qui avaient été guidés dans leurs découvertes par le vol des oiseaux, Colomb modifia sa route, du plein ouest, vers le point oi\ paraissait tendre leur course. Mais, après avoir suivi pendant plusieurs jours cette nouvelle direction, sans plus de succès qu'auparavant, n'ayant vu depuis trente jours autre chose que le ciel et l'eau, les espérances de ses compagnons tombèrent plus vite qu'elles ne s'étaient relevées ; leurs craintes revinrent avec une nouvelle force; l'impatience, la rage et le désespoir se lurent dans chaque contenance ; tout sentiment de subordination fut perdu. Les officiers, qui avaient jusqu'alors partagé l'avis de Colomb et soutenu son autorité, prirent maintenant parti avec les hommes; ils s'assemblèrent tumultueusement sur le pont, irent entendre à leur commandant des plaintes mêlées de menaces, et le sommèrent de virer de bord sur le champ et de retourner en Europe. Colomb comprit qu'il serait inutile de recourir à aucun des moyens qui, ayant été mis tant de fois en œuvre, avaient perdu leur efficacité, et qu'il était impossible de ranimer aucun zèle pour le succès de l'expédition, parmi des hommes dans le sein desquels la crainte avait éteint tout sentiment généreux. Il vit qu'il serait également vain de penser à comprimer, par la douceur ou la sévérité, une mutinerie aussi générale et aussi violente. Il fallait, par toutes ces raisons, apaiser des passions sur lesquels il n'avait plus d'empire, et laisser libre cours à un torrent trop impétueux pour pouvoir être contenu. Il promit donc solennellement à ses hommes de so rendre à leur requête, pourvu qu'ils consentissent à le suivre et
à lui obéir pendant trois jours encore ; et si, dans ce temps, on ne découvrait pas la terre, il abandonnerait l'entreprise et ferait route pour l'Espagne.
Malgré l'exaltation et l'impatience où étaient les matelots, de tourner de nouveau leurs visages vers la terre natale, cette proposition ne leur parut pas déraisonnable ; Colomb, de son côté, ne risquait pas beaucoup en se renfermant dans un si court délai. Les présages d'une terre à découvrir étaient maintenant si nombreux et si pleins de promesses qu'il les tenait pour infaillibles. Depuis plusieurs jours, la sonde trouvait fond, et le fond qu'elle rapportait indiquait que la terre a'était pas à une grande distance. Les troupes d'oiseaux augmentaient et se composaient, non pas seulement d'oiseaux de mer, mais de certains oiseaux de terre qu'on ne pouvait supposer voler bien loin du rivage. L'équipage de la Pinta aperçut un jonc flottant, qui semblait avoir été récemment coupé, ainsi qu'une pièce de bois sculptée avec art. Les matelots à bord de la Niña recueillirent une branche d'arbre ohargée de baies rouges parfaitement fraîches. Les nuages autour du soleil couchant prenaient un nouvel aspect ; l'air était plus doux et plus chaud, et, pendant la nuit, le vent devenait inégal et variable. D'après tous ces symptômes, Colomb avait tellement la confiance de se trouver près de terre, que le soir du onze octobre, après une prière publique pour demander le succès, il donna ordre de carguer toutes les voiles, de mettre en panne, et de maintenir une stricte surveillance, de peur d'être poussé à la côte pendant la nuit. Durant cet intervalle de suspens et d'attente, pas un homme ne ferma les yeux ; tous restèrent sur le pont le regard tendu dans la direction où ils espéraient découvrir cette terre, qui avait été si longtemps l'objet de leurs vœux.
Environ deux heures avant minuit, Colomb, debout sur le gaillard d'avant, crut voir au loin une lumière et la montra en particulier à Pedro Gutierrez, page de la garde-robe de la reine. Gutierrez l'aperçut, et, appelant Salcedo, contrôleur de la flotte, tous trois la virent se mouvoir, comme si on la portait d'un endroit à l'autre. Un peu après minuit, on entendit le cri joyeux terre ! terre ! venant de la Pinta, qui était toujours en avant des autres navires. Mais après avoir été si souvent trompé par de fallacieuses apparences, chacun était maintenant devenu incrédule, et l'on attendit le retour du jour dans toutes les angoisses de l'incertitude et de l'impatience. Dès que l'aube parut, «tous les doutes et toutes les craintes
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s'évanouirent. De tous les navires, on aperçut, à environ deux lieues au nord, une île dont les plaines verdoyantes, bien garnies de bois et arrosées de nombreux ruisseaux, offraient l'aspect d'un pays enchanteur. L'équipage de la Pinta entonna aussitôt le Te Deum, comme une hymne d'actions de grâce à Dieu, et ceux des autres navires s'y joignirent avec des larmes de joie et des transports d'allégresse. Ce devoir de gratitude envers le Ciel fut suivi d'un acte de justice envers leur commandant. Ils se jetèrent aux pieds de Colomb, avec un sentiment de remords mêlé de respect. Ils le prièrent de leur pardonner l'ignorance, l'incrédulité et l'insolence qui lui avaient causé tant d'inutiles inquiétudes et entravé tant de fois la poursuite d'un plan si bien conçu ; passant d'un extrême à l'autre, dans la chaleur de leur admiration, ils proclamaient maintenant que l'homme qu'ils avaient si récemment encorennsulté et menacé était une personne douée par le Ciel d'une sagacité et d'un courage surhumains, pour accomplir un dessein tellement audessus des idées et de la conception de tous les siècles
Aussitôt que le soleil fut levé, toutes les embarcations furent équipées et armées. Elles se dirigèrent vers l'île, leurs couleurs déployées, avec une musique guerrière et toute la pompe martiale. En approchant de la côte, on la vit couverte d'une multitude de gens réunis par la nouveauté du spectacle, et dont les attitudes et les gestes exprimaient l'admiration et l'étonnement des objets étranges qui s'offraient à leur vue. Colomb fut le premier Européen qui mit le pied sur le Nouveau Monde qu'il avait découvert. Il débarqua richement habillé et une épée nue à la main. Ses hommes le suivirent et, s'agenouillant, ils baisèrent tous la terre qu'ils avaient si longtemps désiré voir. Ils plantèrent ensuite un crucifix, et, se prosternant devant, rendirent grâces à Dieu d'avoir conduit leur voyage à une si heureuse issue. Ils prirent ensuite possession solennelle de la contrée, pour la couronne de Castille et de Léon, avec toutes les formalités que les Portuguais avaient coutume d'observer dans les actes de ce genre, dans leurs nouvelles découvertes.
Pendant toutes, ces cérémonies, les Espagnols étaient entourés de nombre de naturels, qui regardaient avec une silencieuse admiration des actions qu'ils ne pouvaient comprendre et dont certes ils ne prévoyaient pas les conséquences. Le costume des Espagnols, la blancheur de leur peau, leurs barbes, leurs armes, tout semblait étrange et sun^aas*-