DISCOURS DE PHOTIN
Mais l'infâme Photin, cette ame sans courage, Contre un conseil si saint révolte son suffrage : Le malheur de Pompée est un crime à punir, Et Testât sans forfaits ne se peut maintenir.
« Quand on se rend, dit-il, l'appuy des misérables, La justice et le droit font souvent des coupables, Et qui veut relever ceux qu'abaissent les Dieux, Souvent sert de victime à ce zèle odieux ; Lorsque sur les Humains leur couroux se déployé, C'est l'attirer sur nous de luy ravir sa proye ; Ne nous immolons point à ces devoirs mutins, Et panchons du côté que panehent les Destins. Choisis pour tes amis ceux que le Ciel révère, Fuy ceux que son pouvoir dévoue à sa colère : L'Estat et l'Alliance ont de contraires loix, Et la foy n'entre guère au cabinet des Rois.
1. Guillaume de Brébeuf. né à Thorigny (Manoheï, en 1618, était Normand comme Malherbe et Corneille. Pendant vingt ans il fut accablé par les infirmités, la maladie et les soucis d'une existeine précaire; il mourut à Caen en 1661.
Sans parler des Parodies de Yirp-ile et de Lucain.que lui inspira le Lroùt du burlesque mis à la mode par Scarron, l'œuvre importante de Bref>eiif est sa Pharsale. Les dix livres parurent successivement de 1653 à 1655, et furent réunis en un seul ouvrage en 1656, c'est-à-dire 13 ans après Pompée. Brébeuf est peu lu ; il n'a pu se relever du jugement que Boilean a prononcé sur lui un peu à la légère (Art poéti({ue, ch. I; Lutrin, ch. Vi. Il vaut mieux que sa réputation, et Boileau lui-même en convient dans une de ses èpigrammes :
Malgré son fatras obscur.
Souvent Brébeuf étincelle.
On rencontre chez lui des vers de fière allure, pleins et harmonieux, des descriptions brillantes, comme la Forêt île Marseille, morceau demeuré classique. On lui reproche, sur la foi de Boileau, d'avoir exagéré l'enflure de son modèle; on pourrait plus justement le blâmer d'avoir affaibli ses pensées en les délayant. Il se défend d'ailleurs, dans ses préfaces, d'avoir voulu donner une traduction de Lucain; ce n'est qu'une « libre imitation»: «J'ay adjousté.j'ay tetran'hè.j'ay changé beaucoup de choses: au lieu de m'assujettir à le suivre partout, je m'esloigne quelquefois volontairement de luy, et en un mot, je vous donne plutost une libre imitation de cet autheur, qu'une traduction scrupuleuse... J'ay apporté tous mes soins à tracer une copie qui soit capable de plaire sans estre comparée avecque l'original. » (Advertissement sur la première partie.)
Ce vain nom du Devoir n'est plus qu'un nom stérile,
Et souvent l'équitable est contraire à l'utile,
Souvent la cruauté sied bien aux Potentats,
La liberté du crime asseure leurs Estats,
Les meurtres sont permis alors qu'ils les projettent,
Les attentats sont beaux si-tost qu'ils les commettent
Leur pouvoir souverain purge tous leurs souhaits,
Et le rang du coupable annoblit ses forfaits ;
La vertu scrupuleuse et la haute puissance
Souffrent mal-aisément une estroite alliance,
Ce respect dans les Ptois met leur faiblesse au jour
Et l'équité n'est pas la vertu de la Cour ; •
Souvent cette innocence est pour eux un grand vice,
La chute est bien à craindre à qui craint l'injustice ;
Il faut, il faut qu'un Prince ait ses droits réservez,
Et laisse la justice à des hommes privez.
Cet abord de Pompée insulte à ta jeunesse,
Il te vient à tes yeux reprocher ta foiblesse,
Malheureuse victime et du Sort et des Dieux,
Il croit, tout désarmé, commander en ces lieux.
Si ton Sceptre te semble une charge importune,
Une sœur mieux que luy succède à ta fortune :
Il te siéra bien mieux de le mettre en ses mains
Que de le voir passer en celle des Romains.
Mais craignons que des Dieux la colère fatale
Ne prépare à Memphis le destin de Pharsale,
Et que ce grand objet que poursuit leur couroux,
Ne tombe encore un coup et tombe avecque nous.
Déchu de sa grandeur, à tous les maux en bute,
Il vient nous faire icy compagnons de sa chute,
De son Sort avec nous partager la rigueur,
Et vaincu, nous livrer au couroux du vainqueur.
Il ne sçait où porter le malheur qui l'outrage,
Tous les Mânes civils agitent son courage,
Coupable d'Emathie et de l'Estat soumis ;
Dans tous ce qu'il rencontre il void des ennemis,
César est en tous lieux pour cette àme tremblante,
Le présent l'interdit, l'avenir l'épouvante,
Il craint ceux dont la mort asservit les vautours,
H craint ceux dont le fer n'a pas tranché les jours,
11 craint et le murmure et la plainte importune
De ces Rois dont Pharsale a détruit la fortune,
Et pour tout dire enfin, il craint cet Univers,
APPENDICE \2l
Qu'il mesle dans sa honte et qu'il met dans les fers.
Odieux à soy-mesme aussi bien qu'à la Terre,
Il vient nous ajouter aux malheurs de la guerre,
Révolter contre nous les Hommes et les Dieux,
Et transporter enfin l'Emathie en ces lieux.
Cruel, pourquoy troubler la paix de nos Provinces?
Exiger un secours funeste à tant de Princes ?
Pourquoy vouloir de nous un respect imprudent,
Et des devoirs cruels à celuy qui les rend ?
De tant d'Estats ouverts à la fuite incertaine,
Le Phare est-il seul propre à partager ta peine ?
Quel crime a-t-il commis pour mériter ton choix.
Et quel devoir l'engage à périr sous tes loix ?
C'est déjà contre Jule un assez vif outrage,
Que le Roy de Memphis se doive à ton suffrage ;
Depuis qu'à sa grandeur ta voix a consenty,
Nos fidelles souhaits ont tenu ton party.
Pour expier nos vœux qui seront nos offenses,
Nous devons te punir de nos reconnaissances.
C'est beaucoup moins pour moy que pour le malheureux
Que mon cœur a formé ce dessein rigoureux :
Ma haine eust mieux aimé le sang de ton Beau-père,
Mais ta chute honteuse applique ma colère,
Ton seul trépas nous purge envers tes Ennemis,
Et devient nécessaire en devenant permis.
Ouy, Sire, je me porte où le Destin m'entraîne :
Les Destins ont réglé mon amour et ma haine,
Et bien que ce conseil panche vers la rigueur,
En perdant le Vaincu nous gagnons le Vainqueur.
Quel espoir insensé luy promet ces rivages !
Prétend-il s'y cacher à de nouveaux ora
Ou quel grand appareil vois-tu dans tes Estais,
Qui puisse l'appuyer en de nouveaux combat- ?
Qui dans ces faux devoirs apperçoit quelque amorce,
Mesure sa puissance et consulte sa force.
Crois-tu par ta valeur corrompre ces Destins
Sous qui tu vois ployer le plus grand des Latins?
Ton pouvoir prévaut-il sur le pouvoir d'un Homme
Qui triomphe du monde en triomphant de Rome?
Veux-tu te dévouer à cent périls divers,
Et veux-tu suivre un camp que quitte l'Univers,
Opposer vainement la milice du Phare
Aux progrès d'un vainqueur pour qui tout se déclare.
Il est beau qu'on s'attache en des temps rigoureux A ceux qu'on a suivis dans des temps plus heureux, Mais on s'engage peu quand le Sort est contraire, Et bien peu d'amitiés naissent dans la misère.
(Liv. VIII), édition de 1670.
Déjà ce fugitif à la faveur des rames Cingloit imprudemment vers ces rives infâmes, Lors que dans un esquif et sur les flots voisins 11 voit ramer vers luy ses cruels assassins; D'un accent plein de ruse ils jurent que le Phare Prend part à ses malheurs et pour luy se déclare Qu'au fort de sa disgrâce ils sont bien plus à luy, Que lors que dans sa gloire il étoit leur appuy. Pour le voir accepter leur offre mensongère, Et passer de sa pouppe en leur barque légère, Le perfide Achillas feint que dessous les eaux Des bancs entrecoupez nuisent aux grands vaisseaux Hélas ! si des Destins Farrest irrévocable, Si des derniers moments la contrainte immuable, Ne dévoùoit Pompée au Tyran de ces lieux, Cent préjugez certains éclairoient trop ses yeux. Si ce que doit le Prince à l'autheur de sa gloire. Si es bien-faits receus vivoient en sa mémoire, Si la foy, si le zèle attendoient ce guerrier, Il verroit son ouvrage adorer son ouvrier, Luy rendre sur les eaux d'une ferveur extrême, Un hommage éclatant du Phare et de soy-mesme. Mais avec les destins son grand cœur est d'accord, Aux assauts de la crainte il préfère la mort, Sans frayeur il descend dans la barque infidelle, Et sa vertu le mène où la fraude l'appelle. L'Espouse qui du Sort pressent les rudes coups, Brûle de partager les périls de l'Espoux; Quelque pressant assaut que sa frayeur luy livre, Plus elle craint pour luy, plus elle aime à le suivre, Plus elle fait parler ses soupirs et ses cris De l'effroy clairvoyant qui trouble ses esprits.
Non, non, luy répond-il, généreuse imprudente,
Escoutez un peu moins cette ardeur violente,
Souffrez que mon amour vous laisse avec un Fils.
Et ne faites qu'en moy l'épreuve de Memphis.
Cornélie à ces mots se sent plus attendrie,
Elle luy tend les bras, elle pleure, elle prie;
Où fuyez-vous sans moy, dit-elle en soupirant,
Changeons-nous l'Emathie en un malheur plus grand.
Et contre la douleur de ce nouveau divorce,
Hélas! où puiseray-je une nouvelle force?
Jamais ces soins craintifs ni ces timides vœux
Ne nous ont séparés sous un auspice heureux :
Puis qu'il n'est rien de seur à vostre ame inquiète,
Que ne me laissez-vous languir dans ma retraite,
Et pourquoy m'arracher aux ennuys de Lesbos
Si je dois seulement vous suivre sur les flots?
A ces tristes discours qu'un grand soupir achève.
Elle escorte du cœur ce Héros qu'on enlève,
Elle craint que ses yeux n'éclairent ses malheurs,
Et ne peut se résoudre à les porter ailleurs.
Chacun frémit pour luy, mais l'effroy qui les glace
N'est pas ce fer cruel dont le coup le menace,
Ils craignent seulement qu'en timide sujet
Ce grand Homme n'adore un pouvoir qu'il a fait.
A peine est-il entré dans la barque légère,
Qu'il découvre un des siens dans la troupe étrangère,
Parmi ses assassins il trouve sur les eaux
Un guerrier qu'autrefois il vit sous ses drapeaux:
Septime devenu le suppost d'un Barbare,
Preste un entant de Rome aux cruautés du Phare.
Tu partages, Destin, les crimes icy bas,
Tu trouves en tous lieux de civils attentats,
De tes noires fureurs la liaison fatale.
Repare sur le Nil ce qui manque à Pharsale.
Quel affront surprenant, quel énorme dessein,
Que le crime du Nil soit celuy d'un Romain!
Quelle gloire au Vainqueur et quel exploit sublime,
De perdre son Rival par les mains de Septime!
Quelle splendeur nouvelle au succez de ses vœux
D'avoir dans son party ce soutien monstrueux,
Et quel nom vont donner à cet acte perfide
Ces Romains qui de Brute ont fait un Parricide!
Déjà ce grand Captif bien loin de ses Latins,
Se permet sans frayeur au pouvoir des Destins;
Prés du terme fatal et du moment suprême,
Son grand cœur est encor le maistre de soy-mesme.
Enfin voyant briller le fer de tous costez,
Voyant fondre sur luy ces monstres irritez,
Son ame qui d'effroy ne se sent point frappée.
Sur son front assuré met d'abord tout Pompée;
Se montrant tout entier à ces courages bas,
Seul il semble suffire à désarmer leurs bras.
Mais honteux d'affronter un si honteux orage,
Sous un pan de sa robe il voile son visage,
Honteux de s'exposer à cet indigne effort
Il cache à ses regards l'appareil de sa mort,
11 se possède en paix au milieu des alarmes,
Et son cœur à ses yeux ne permet point les larmes.
Le barbare Achillas, ce monstre audacieux,
Commençant à verser un sang si précieux,
11 semble consentir à cet assaut farouche;
Aucuns gémissements n'échapent à sa bouche,
Il se met au-dessus d'un outrage si grand,
11 se tient immobile et s'éprouve en mourant.
Conservons, conservons, se dit-il en soy-mesme,
En cette extrême peine une constance extrême,
Dans un cœur toujours grand ne souffrons rien de bas,
Croyons que l'avenir assiste à ce trépas.
Et ne luy montrons point sous un coup si barbare
De trouble qui le force à pardonner au Phare.
Longtemps nous avons veu l'assistance des Dieux
Nous couvrir de splendeur sans éblouir nos yeux;
C'est dans les grands malheurs que s'achève la gloire ;
Triomphons dans la mort comme dans la Victoire,
Quelque indigne pouvoir qui s'arme contre nous
Présumons que César en addresse les coups.
Bien qu'un lasche intérest m'immole cà Ptolomée,
Sa rage ne peut rien contre ma renommée :
Ma gloire ne craint point les changements du Sort,
Je ne perds que mes maux en recevant la mort.
Le Ciel qui me trahit et le coup qui me tuë
Espargnent seulement mes malheurs à ma veuë.
Bien que tous les soupirs d'une Espouse et d'un Fils
Soient un rude surcroist aux rigueurs de Memphis,
Gardons-nous de les pleindre; ils m'aiment s'ils me pleurent
Et s'ils sont généreux, qu'ils souffrent ou qu'ils meurent.
C'est ainsi que Pompée en ses derniers moments Règne en son cœur élevé sur tous ses mouvements... Pompée au mesme instant sous l'effort de la rage Achève son trépas sans changer de visage, .Son calme semble encore y vivre après sa mort, Un mépris généreux y brave un dur effort, Et son ame insensible à sa propre souffrance. Y semble avoir laissé toute son assurance. Aussi-tost que Septime eut dévoilé ce front, Dans son cœur agité sa rage s'interrompt, D'un trouble inévitable il éprouve l'atteinte, Et cet illustre mort donne encor de la crainte. Enfin d'un fer timide et d'un. effort tremblant, Ayant tranché la teste à ce corps tout sanglant. Après tant de fureur ce lasche Satellite Envers le Roy du Nil ne veut pas estre quitte. 11 s'offre à luy porter ce crime de son bras; Mais elle passe enfin dans les mains d'Achillas. Quel affront, quel insulte à ces augustes Mânes. De voir cette dépouille en des mains si profanes! Que d'un si grand Héros les restes précieux Assouvissent d'un traistre et la rage et les yeux.
(liv. viii), édition de 1670.