A MONSEIGNEUR L'EMINENTISSIME CARDINAL MAZARIN
Monseigneur,
Je présente le grand Pompée à Vostre Eminence, c'est-à-dire le plus grand a personnage de l'ancienne Rome au plus illustre de la nouvelle. Je mets sous la protection du premier ministre de nostre jeune Roy un héros qui dans sa bonne fortune fut le protecteur de beaucoup de rois, et qui dans sa mauvaise eut encore des rois pour ses ministres.
Il espère de la générosité de Vostre Eminence qu'elle ne dédaignera pas de luy conserver cette seconde vie que j'ai tasché de luy redonner, et que luy rendant cette justice qu'elle fait rendre par tout le Royaume, elle le vengera pleinemenl de la mauvaise politique de la Cour d'Egypte. Il l'espère, el avec raison, puisque dans le peu de séjour qu'il a fait en France, il a déjà sceu de la voix publique que les maximes dont vous vous servez pour la conduite de cet Etat ne sont poinl fondées sur d'autres principes que ceux de la vertu. 11 a sceu d'elle les obligations que vous a la France de l'avoir choisie pour votre seconde mère3, qui vous est d'autant plus redevable, que ies grands services que vous luy rendez sont de purs effets de vostre inclination et de vostre zélé, et non pas des devoirs de vostre naissance. Il a sceu d'elle que Rome s'est acquitée envers nostre jeune mo-
1. Cette dédicace ne se trouve que dans les éditions de 16»'t à 1656. Elle est inspirée à Corneille par les circonstances, qui lui avaient déjà fourni, trois mois auparavant, l'occasion du Remerciment à S nence. (Voir la Notice, page XVI.)
2. Giulio Mazarini était né en 1602 àPescina (Abrnzzes), d'une ancienne famille de Sicile. Attaché à la légation du nonce Paocirola, il s'était fait remarquer par ses aptitudes diplomatiques. 11 vint en France vers 1634 en qualité de légat extraordinaire du Saint-Siège. Richelieu lui accorda" sa confiance, le fit nommer cardinal en 16il, et le désigna à Louis XIII comme son successeur. A la mort de Louis XIII, Mazarin eut, pendant la minorité du nouveau roi, la direction du Conseil de régence.
d. Mazarin avait été naturalisé français en 1639.
narque de ce qu'elle devoit à ses prédécesseurs *, par le présent qu'elle luy a fait deVostre Personne. Il a sceu d'elle enfin que la solidité de vostre prudence et la netteté de vos lumières enfantent des conseils si avantageux pour le gouvernement -. qu'il semble que ce soit à vous à qui, par un esprit de prophétie, nostre Virgile aye adressé ce vers il y a plus de seize siècles :
Tu regere imperio populos, Romane, mémento 3.
Voi-là, Monseigneur, ce que ce grand homme a appris en apprenant à parler françois :
Pauca, sed a pleno venientia pectore veri * ;
et, comme la gloire de V. E. est assez asseurée sur la fidélité de cette voix publique, je n'y mesleray point la foiblesse de mes pensées, ni la rudesse de mes expressions, qui pourroient diminuer quelque chose de son éclat ; et je n'ajouterai rien aux célèbres témoignages qu'elle vous rend, qu'une 'profonde vénération pour les hautes qualités qui vous les ont acquis, avec une protestation trés-sincére et trés-inviolable d'estre toute ma vie,
Monseigneur,
De Voslre Em in en ce Le trés-humble, trés-obéissant et trés-fidèle serviteur.
Corneille.
1. La monarchie française avait été 1'. lliée séculaire de la politique du Saint-Siège; la France était « la fille ainee de l'Eglise». ^. Singulier compliment à la veille des troubles de la Fronde.