VIII NOTICE HISTORIQUE
sobriété et à l'élégance virgilienne une énergie poussée jusqu'à la violence, le langage sentencieux et raide des stoïciens, un luxe de couleurs qui fatigue l'œil. Ces qualités et ces défauts avaient d'ailleurs toujours séduit Corneille, qui se sentait attiré vers Lucain par une secrète affinité de génie. On raconte que lorsqu'il était encore élève de Rhétorique au Collège des Jésuites de Rouen, il remporta un prix pour une traduction en vers d'un morceau de la Pharsalej et plus tard, ajoutent se? biographes, il disait avec complaisance que de tous ses succès c'était celui qui lui avait causé les jouissances les plus pures1. DansL'Ams au Lecteur de Pompée, dans VEpïtre qui précède le Menteur, il parle avec la même chaleur de ses préférences pour Lucain, pour « son bon ami Lucain », comme il dit dans une lettre adressée à Kuyghens*. Boileau ne pouvait comprendre cette prédilection, qui lui semblait une erreur de goût impardonnable, et dans son Art Poétique il exprime sous une forme presque brutale sa mauvaise humeur contre Corneille :
Tel excelle à rimer qui juge sottement;
Te! s'est fait par ses vers distinguer dans la ville,
Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile '.
Huet, l'évèque d'Avranches, sans approuver cehe faiblesse de son illustre compatriote^ se montre plus tolérant : « Le grand Corneille, prince des poètes dramatiques françois, m'a avoué, non sans quelque peine et quelque honte, qu'il prêterait Lucain à Virgile. Mais cela est plus excusable dans un poète de Théâtre, qui cherchant à plaire au peuple et s'étant fait un long usage de tourne" ses pensées de ce côté-là, y avoit aussi formé son goût et n'étoit plus touché que de ce qui touche le pins le vulgaire, de ces sentiments héroïques, de ces figures brillantes et de ces expressions relevées4. »
Avant Corneille deux poètes dramatiques s'étaient déjà inspirés de Lucain. En 1574, an des disciples de Ronsard, Robert Garnier 5, avait publié une tragédie, intitulée Cornélie, qui est loin d'être la meilleure de son théâtre. Comme on peut le voir par l'Analyse qui, dans l'Appendice de cette édition, précède les Citations de Garnier 6, la Mort de Pompée ne forme qu'un épisode de sa pièce; Corneille a pu néanmoins se souvenir de quelques traits qu'il s'est heureusement appropriés ".
Peu d'années avant Corneille, en 163 8, un auteur obscur, Chaulmer 8, avait publié une tragédie, sous le titre de, la Mort de Pompée. L'auteur nous fait assister à l'arrivée en Egypte de
I. François de Xeufehâteau, l'Esprit du Grand Corneille, p. ; 1. ? Lettre du 6 mars 164 9 iMartv-Laveaux, X, 449).