ACTE II. SCENE II
Du plus grand des Mortels j'ay veu trancher le sort1,
J'av veu dans son malheur la gloire de sa mort;
Et, puisque vous voulez qu'icyje vous raconte2
La gloire d'une mort qui nous couvre de houle,
Ecoutez, admirez, et plaignez son trépas. 4.35
Ses trois vaisseaux en rade avoient mis voile bas y, Et, voyant dans le Port préparer nos galères, Il eroyoit que le Roy, touché de ses misères. Par un beau sentiment d'honneur et de devoir, Avec toute sa cour le venoit recevoir. 460
Mais voyant que ce prince, ingrat à4 ses mérites. N'envoyoit qu'un esquif3 remply de satellites, Il soupçonne aussi-tost son manquement de foy6, Et se laisse surprendre à quelque peu d'effroy. Enfin, voyant nos bords et nostre Flote en armes, 465
Il condamne en son cœur ces indignes alarmes", Et réduit tous les soins d'un si pressant ennuy8
sonne (V. Chass. Gr. franc-. § 208.) Nous avons déjà vu la même confusion pour l'emploi du pronom en (voy. le v. 307).
1. Trancher le sort. Voltaire' n'admet pas cette expression; on dit cependant d'une manière analogue: trancher /es jours, la destinée de quelqu'un; cette métaphore est empruntée à l'idée de la l'arque tranchant le ni de l'existence des Mortels.
2. Raconter la gloire d'une mort n'est pas heureux; de plus, la gloire de la mort rép té à deux vers de distance est une négligence.
3. Cette locution mettre voile bas peut se rapprocher du terme de marine usité: mettre pavillon bas.
4. Ingrat à, est un-j construction plus vive que ingrat envers, vis-àvis. Corneille et Racine s'en sont plusieurs fois servis; on la irouve également en prose : Bossuet . « Moïse ne se lassait jamais d'écouter ce peuple, tout ingrat qu'était ce peuple à ses bontés.* Voltaire lui-même qui la blâme chez Corneille a écrit:
Ingrat à tes bontés, ingrat à ton amour.
[Mort de César, IV.)
5. Esquif vient de l'allemand schiff, par l'addition d'un e, devant IV, comme dans les mots espérer (sperare). escale (sala).
6. Manquement de foi, ternie vieilli dans ce sens, et remplacé par manque. Corneille l'a i ncore employé dans la Toison d'or (IV, 2):
Ainsi j'adore et crains son manquement de foy. On rencontre cl ez Fénelon {Liai, des Morts, 12) et chez Saint-Simon : manquement de parole.
T'a/-: Il soupçi nna dès-lors son manquement de foy,
Et se laissa surprendre à quelque peu d'effroy. ',. Var: Il condamna soudain ces indignes alarmes,
Et pensa seulement dans ce pressant ennuy. 8. Ennuy^ au xvne siècle, a un sens plus énergique que dans notre langue. Cf." Racine :
Dans l'Orient désert quel devient mon ennuy.
(Cér.,1. 4.) Et d'une mère en yleurs vous plaignez les ennuys. Vphig., IV, 4 )
Lucain :
4 61. . . .Lemmque juvat prœferre timori. (VIII, o76).