‹ Pompee, tragedie de P. CorneilleChapitre 100 sur 122 · MARTI AN, PULCHÉRIE · texte numérisé non relu

MARTI AN, PULCHÉRIE

J" E veux bien l’avouer, Madame, ( car mon coeur A de la peine encore à vous nommer ma sceur ) Quand , malgré ma fortune à vos pieds abaissée , J’osai jusques à vous élever ma pensée , plus plein d’étonnement que de timidité , J’interrogeois ce coeur sur sa témérité ,

Et dans ses mouvemens pour sccrete réponse ,

Je sentois quelque chose au-dessus de Léonce ,

Dont, malgré ma raison , l’impérieux effort Emportait mes désirs au-delà de mon sort.

PULCHÉRIE

Moi-meme, assez souvent, j’ai senti dans mon ame, Ma naissance , en secret, me reprocher ma flamme ; Mais quoi ! l’Impératrice , à qui je dois le jour ,

A voit innocemment fait naître cet amour.

J’appiochois de quinze ans , alors qu’empoisonnée Pour avoir contredit mon indigne hyménée,

Elle mêla ces mots à ses derniers soupirs:

«Le Tyran veut surprendre ou forcer vor désirs,

« Ma fille ; et sa fureur à son fils vous destine , sj Mais prenez un époux des mains de Léontine ; sj Elle garde un trésor qui vous sera bien cher. »

Cet ordre en sa faveur me sut si bien toucher ,

Qu’au lieu de la haïr d’avoir livré mon frcre ,

J’en tins le bruit pour faux i elle me devint chère ,

Et confondant ces mots de trésor et d’époux ,

Je crus les bien entendre expliquant tout de vous. J’opposois de la sorte à ma ficre naissance ,

Les favorables loix de mon obéissance ,

Et je m’imputois même à trop de vanité ,

De trouver entre nous quelque inégalité.

La race de Léonce étant Patricienne,

L’éclat de vos vertus l’égaloit à la mienne ,

Et je me laissois dire , en mes douces erreurs:

« C’est de pareils héros qu’on fait les Empereurs ; sj Tu peux bien , sans rougir, aimer un grand courage sj A qui le monde entier peut rendre un juste hommage.» J’écoutois , sans dédain , ce qui m’autorisoit :

L’amour pensoit le dire , et le sang le disoit h Et de ma passion la flatteuse imposture S’emparoit dans mon cœur des droits de la nature.

Ah ! ma sœur , ( puisqu’enfin mon destin éclairci Veut que je m’accoutume à vous nommer ainsi ) Qu’aisémcnt l’amitié jusqu’à l’amour nous mene i C’est un penchant si doux , qu’on y tombe sans peines Mais quand il faut changer l’amour en amitié ,

Que l’ame qui s’y force est digne de pitié,

D ij

4 o HÊRACLIUS,

Et qu'on doit plaindre un cœur qui, n’osant s’en défendre ,

Se laisse déchirer avant que de se rendre !

Ainsi donc la nature à l’espoir le plus doux ,

Fait succéder l’horreur, et l’horreur d’être à vous!

Ce que je suis m’arrache à ce que j’aimois d’être ;

Ah ! s’il m’étoit permis de ne me pas connoître ,

Qu’un si charmant abus seroit à préférer A l’âpre vérité qui vient de m’éclairer !

Pulchérie.

J’eus pour vous trop d’amour pour ignorer ses forces: Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces ;

Et la haine , à mon gré , les fait plus doucement. Que quand il faut aimer , mais aimer autrement.

J’ai senti , comme vous, une douleur bien vive ,

En brisant les beaux fers qui metenoient captives Mais j’en condamnerois le plus doux souvenir.

S’il avoit à mon cœur coûté plus d’un soupir.

Ce grand coup m’a surprise , et ne m’a point troublée. Mon ame l’a reçu , sans en être accablée ;

Et comme tous mes feux n’avoient rien que de saint. L’honneur les alluma , le devoir les éteint.

Je ne vois plus d’amant où je rencontre un frere ,

L’un ne me peut toucher , ni l’autre me déplaire ;

Et je tiendrai toujours mon bonheur infini ,

Si les miens sont vengés et le Tyran puni.

Vous, que va sur le trône élever la naissance , Régnez sur votre cœur avant que sur Byzance ;

Et , domptant comme moi ce dangereux mutin , Commencez à répondre à ce noble destin.

Ah ! vous fôtestoujours l’illustre Pulchérie ,

En fille d’Empereur dès le berceau noimie ,

Et ce grand nom sans peine a pu vous enseigner. Comment dessus vous-même il vous fâlloit régner ; Mais pour moi, qui, caché sous une autre aventure. D’une ame plus commune ai pris quelque teinture ,

Il n’est pas merveilleux si ce que je me crus ,

Mêle un peu de Léonce au cœur d’Héraclius.

A mes confus regrets soyez donc moins séverer C’est Léonce qui parle et non pas votre frere t Mais si l’un parle mal , l’autre va bien agir.

Et l’un , ni l’autre enfin ne vous fera rougir.

Je vais des Conjurés embrasser l’entreprise ,

Puisqu’une ame si haute à frapper m’autorise.

Et tient que pour répandre un si coupable sang , L’assassinat est noble et digne de mon rang.

Pourrai-je cependant vous faire une ptiere î PULCHÉRIE.

Prenez sur Pulchérie une puissance entière.

Puisqu’un amant si cher ne peut plus être à vous ,

Ni vous , mettre l’Empire en la main d’un époux , Épousez Martian comme un autre moi-même ;

Ne pouvant être à moi, soyez à ce que j’aime. Pulchérie.

Ne pouvant être à vous ,* je pourrais justement Vouloir n’êtrc à personne , et fuir tout autre amant i Maison pourrait nommer cette fermeté d’ame ,

Un reste mal éteint d’incestueuse flamme.

D iii

HÉRACLIUSj

A fis donc qu’à ce choix j’ose tout accorder ,

Soyez mon Empereur pour me le commander.

Martian vaut beaucoup, sa personne m’est chere ; Mais purgez sa vertu des crimes de son pere.

Et donnez à mes feux pour légitime objet Dans le fils du Tyran , votre premier sujet. .

Martian.

Vous le voyez, j’y cours; mais, enfin , s’il arrive Que l’issue en devienne ou funeste ou tardive,

Votre perte est jurée , et d’ailleurs nos amis Au Tyran immolé voudront joindre ce fils.

Sauvez d’un tel péril et sa vie et la vôtre:

Par cet heureux hymen conservez l’un et 1 autres Garantissez ma sœur des fureurs de Phocas,

Et mon ami de suivre un tel pere au trépas.

Taites qu’en ce grand jour la troupe d’Exupere * Dans un sang odieux respecte mon beau-frere ,

Et donnez au Tyran , qui n’en pourra jouir , Quelques momens de joie, afin de l’éblouir.

Pulchérie.

Mais durant ces momens , unie à sa famille ,

Il deviendra mon pere , et je serai sa fille »

Je lui devrai respect , amour , fidélité :

Ma haine n’aura plus d’impétuosité ,

Et tous mes vœux pour vous seront mous et timides , Quand mes vœux contre lui seront des parricides. Outre que le succès est encore à douter ,

Que l’on peut vous trahir , qu’il peut vous résister > Si vous y succombez , pourrai-je me dédire D'avoir porté chez lui les titres de l’Empire 2

Ah ! combien ces momens de quoi vous me flattez Alors pour mon supplice auroient d’éternités 1 Votre haine voit peu l’erreur de sa tendresse ; Comme elle vient de naître , elle n’est que foiblessc: La mienne a plus de force et les yeux mieux ouverts } £t se dût avec moi perdre tout l’univers ,

Jamais un seul moment , quoi que l’on puisse faire » Le Tyran n’aura droit de me traiter de pere !

Je ne refuse au fils ni mon coeur , ni ma foi.

Vous l’aimez : je l’estime ; il est digne de moi.

Tout son crime est un pere à qui le sang l’attache ; Quand il n’en aura plus, il n’aura plus de tache. Et cette mort propice à former ces beaux noeuds, Purifiant l’objet , justifiera mes feux.

Allez donc préparer cette heureuse journée.

Et du sang du Tyran signez cet hyménee. . . .

Mais quel mauvais démon devers nous le conduit ? M A R T I A N.

Je suis trahi , Madame ; Exupere le suit.

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