‹ Pompee, tragedie de P. CorneilleChapitre 109 sur 122 · PHOCAS , HÉRACLIUS , MARTIAN , EXUPERE · texte numérisé non relu

PHOCAS , HÉRACLIUS , MARTIAN , EXUPERE

Gardes.

HÉRACLIUS

Te sais qu’en ma priere il auroit peu d’appui.

Et loin de me donner une inutile peine ,

Tout ce que je demande à votre juste haine ,

C’est que de tels forfaits ne soient pas impunis : Perdez Héraclius , et sauvez votre fils.

Voilà tout mon souhait et toute ma prière.

fcM’en ref userez-vous ?

Phocas.

Tu l’obtiendras entière:

Ton salut en effet est douteux sans sa mort.

Martian.

Ah ! Prince , j’y courois sans me plaindre du sort :

Son indigne rigueur n’est pas ce qui me touche i Mais en ouïr l’arrêt sortir de votre bouche !

Je vous ai mal connu jusques à mon trépas.

Héraclius.

Et meme en ce moment tu ne me connois pas...

TRAGÉDIE. h

Ecoute, pere aveugle... Et toi. Prince crédule ,

Ce que l’honneur défend que plus je dissimule...

Phocas , connois ton sang et tes vrais ennemis :

Je suis Héraclius , et Léonce est ton fils.

Seigneur , que dites-vous ?

HÉRACLIUS

Que je ne puis plus taire ,

Que deux fois Léontine osa tromper ton pcrc }

Et , semant de nos noms un insensible abus ,

Fit un faux Martian du jeune Héraclius.

Phocas.

Maurice te dément , lâche ! tu n’as qu’à lire : tt Sous le nom de Léonce , Héraclius respire. »

Tu fais , après cela , des contes superflus.

Héraclius.

Si ce billet fut vrai. Seigneur, il ne l’est plus.

J’étois Léonce alors , et j’ai cessé de l’être.

Quand Maurice immolé n’en a pu rien connoître.

S’il laissa par écrit ce qu’il avoit pu voir ,

Ce qui suivit sa mort fut hors de son pouvoir.

Vous portâtes soudain la guerre dans la Perse,

Où vous eûtes trois ans la fortune diverse :

Cependant Léontine , étant dans le château ,

Reine de nos destins et de notre berceau ,

Pour me rendre le rang qu’occupoit votre race ,

Prit Martian pour elle et me mit en sa place.

Ce xclc en ma faveur lui succéda si bien ,

Que vous-même au retour vous n’en connûtes rien ,

El ces informes traits qu’à six mois a l’enfance ,

«O HÉRACLIUS

Ayant mis entre nous fort peu de différence ,

Le foible souvenir en trois ans s’en perdit ;

Vous prîtes aisément ce qu’elle vous rendit.

Nous vécûmes tous deux , sous le nom l’un de l’autre î Il passa pour son fils , je passai pour le vôtre ;

Et je ne jugeois pas ce chemin criminel ,

Pour remonter , sans meurtre , au trône paternel.

Mais, voyant cette erreur fatale à cette vie ,

Sans qui déjà la mienne auroit été ravie ,

Je me croirois , Seigneur, coupable infiniment.

Si je soufftois encore un tel aveuglement.

Je viens reprendre un nom qui seul a fait son crime : Conservez votre haine et changez de victime.

Je ne demande rien que ce qui m’est promis >

Perdez Héraclius et sauvez votre fils.

Martian, à Phocas.

Admire de quel fils le Ciel t’a fait le pere ,

Admire quel effort sa vertu vient de faire ,

Tyran 1 et ne prends pas pour une vérité Ce qu’invente pour moi sa générosité.... #

( A Héraclius. ) .

C’est trop , Prince, c’est trop pour ce petit service , Dont honora mon bras ma fortune propice :

Je vous sauvai la vie , et ne la perdis pas ,

Et pour moi vous cherchez un assure trépas !

Ahi si vous m’en devez quelque reconnoissance , Prince, ne m’ôtez pas l’honneur de ma naissance. Avoir tant de pitié d’un sort si glorieux ,

De crainte d’être ingrat , c’est m'être injurieux.

Puocas.

En quel trouble me jette une telle dispute !

A quels nouveaux malheurs m’expose-t-elle en butte !... Lequel croire, Exupcre, et lequel démentir?

Tombai-je dans l’erreur , ou si j’en vais sortir?

Si ce billet est vrai , le reste est vraisemblable.

E x u PERE.

Mais qui sait si ce reste est faux ou véritable?

Léontine deux fois a pu tromper Phocas.

Elle a pu les changer et ne les changer pas ;

Et, plus que vous, Seigneur , dedans l’inquiétude.

Je ne vois que du trouble et de l’incertitude.

Héracuüs.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je sais qui je suis :

Vous voyez quels effets en ont été produits.

Depuis plus de quatre ans vous voyez quelle adresse J’apporte à rejetter l’hymen de la Princesse ,

Où sans doute aisément mon coeur eût consenti ,

Si Léontine alors ne m’en eût averti.

Léontine ?

Héraclius.

Elle-même.

Page 1